lundi 10 juillet 2017

EXTASE MYSTIQUE : L'INDICIBLE






Ce furent des mois abrutissants et j’eus toujours beaucoup de mal à comprendre pourquoi un nombre non négligeable d’appelés rempilaient à l’issue de leur service obligatoire, jusqu’à que je réalise qu’ils étaient précisément ce que je craignais de devenir : des personnes manquant d’un gouvernail intérieur, des boules de billard qui devaient être propulsées par une autre boule, bref, des gens qui ne se sentaient bien que fortement encadrés du matin jusqu’au soir, déchargés jusqu'au souci de penser. Mais il y avait quelque chose de beaucoup plus grave dans l'armée. J'avais eu l'occasion de discuter avec quelques sous-officiers. La dévotion aveugle de certains à obéir, sans prendre même le temps d'examiner de façon critique les ordres de leur supérieur, m'inspirait une horreur sans nom. Je considérais que tout être humain qui abdiquait son droit à juger du bien-fondé de ce qu'on lui ordonnait de faire, abdiquait une part essentielle de ce qui faisait de lui un être moral. Des années plus tard, je rencontrai, lors d'un dîner chez lui, un officier supérieur sous-marinier, chargé si nécessaire de mettre à feu des fusées nucléaires. Je lui demandai s'il aurait une hésitation à poser un geste aussi terrifiant : "Pas le moins du monde" fut sa réponse. Pour moi, l'idée que quelqu'un accepte d'être un simple rouage au sein d'une mécanique qui pouvait éradiquer des millions d'êtres humains en quelques minutes, sans être torturé par le doute, était une preuve que, quelque part en lui, existait un noyau d'inhumanité. Cette obéissance aveugle était l'essence radicale du mal. Je concevais qu'on exécute des ordres, peut-être atroces, mais pas avant un dialogue intérieur pour déterminer si c'était bien ou mal. Pas avant d'avoir pleinement endossé l'horreur qui allait suivre. Je détestais la vie militaire.
  Les jours mornes succédaient aux jours mornes mais l’imprévisible surgissait parfois pour redistribuer les cartes. Tout à fait par hasard, je rencontrai un jour le chef de notre régiment, un colonel, et je ne sais pour quelle raison, une discussion s’ensuivit sur la notion de progrès, et si l’histoire humaine avait une direction, un sens. Aussi bizarre que cela paraisse, un courant s’établit entre ce colonel et moi. Je mentionnai en passant, le film produit et monté avec mes camarades au Pakistan. Le colonel fut littéralement éberlué car, s’il ne fut pas surpris que je puisse parler de Hegel, il ne s’attendait pas à ce que j’eusse une telle vie aventureuse. Sa réaction était, en fait, assez commune. Les gens qui ne me connaissaient pas bien étaient franchement surpris d'apprendre que j'étais parfois un aventurier casse-cou. Le colonel me demanda s’il serait possible que je donne une conférence pour la fête du régiment, et il m’assigna sans attendre deux capitaines pour me seconder dans cette tâche. Disposant dès lors, de toutes les permissions nécessaires, je fis venir Daniel pour la conférence, suivie d’une soirée au mess des officiers. Je fus la vedette du régiment pour une soirée, passant du statut de sentinelle dangereuse à celui d’explorateur applaudi.
 À l’issue des quatre mois de classes – c’est ainsi qu’on appelait l’entraînement de base - notre régiment fut envoyé dans le Massif Central pour jouer à la guéguerre entre les bleus et les rouges. Ironiquement, c’est dans un cadre militaire que j’expérimentai ce que j’appelle l’indicible et que Romain Rolland nomme le sentiment océanique dans une lettre à Sigmund Freud, en 1923. Il correspond à une forme d’extase qui n’est pas spécifiquement religieuse, où le moi se fond dans le tout, où la distance entre l’être et le savoir est abolie dans un océan de joie, de bien-être, de connaissance absolue.
  Fatigué de faire semblant de tendre en pleine nuit – de surcroît en hiver – des embuscades d’opérette à mes camarades d’infortune qui refusaient d’apparaître dans mon champ de tir, je me retirai, adossé contre un arbre, le fusil posé par terre, en violation de tous les règlements, et je me mis à rêvasser. J’eus soudainement, sans aucun avertissement, la sensation physique que tout avait basculé et que les choses n’étaient plus ce qu’elles étaient d’habitude. Les étoiles étaient aussi proches de moi que l’herbe, que le vent froid qui bruissait doucement, que l’arbre rugueux que je sentais dans mon dos. En fait, c’est une erreur de dire que tout était proche. Les étoiles, l’herbe, le vent, la terre sous mes bottes étaient moi : je ressentais – j’étais – chaque brindille; chaque brindille était moi, alors que le je ne signifiait plus rien; j’étais tout. Il n’y avait pas de distance, il n’y avait pas même de choses distinctes et pourtant, elles étaient là, ces choses distinctes, sans l’être. Tout était dans tout, mais chaque chose avait sa place, sans souffrance, regret ou désir, parce qu’elle était cette chose et tout le reste. L’unité était totale sans devenir une bouillie. Comment expliquer ? L’intimité était absolue. Même mon propre corps, je ne l’avais jamais senti aussi directement. J’existais avec un sentiment de plénitude qui disait que rien ne pouvait être ajouté ou retranché. Il n’y avait ni creux ni excès. Mon moi, avec ses espoirs, ses peurs et ses rêves, avait disparu; il n’existait plus parce qu'il était partout. Il n’y avait ni passé, ni futur, ni lointain, ni proximité, seul le présent, sans durée, hors du temps. Je compris la nature de l'éternité, une existence hors de toute temporalité, fixe, sans mouvement. Je connaissais tout de chaque chose, c’était un savoir absolu, mais qui ne se découpait pas en paragraphes, avec des virgules et des points. Ce n’était pas une connaissance qui se déclinait, l'être était la connaissance et la connaissance était l'être, une totalité indivisible. Et par-dessus tout, une joie sourdait de cette immense harmonie, joie instinctive de savoir qu’aucune fausse note ne troublerait jamais cette symphonie. Cet instant magique de bonheur et d’exaltation, qu’il m’a été donné de vivre, n’a jamais eu pour moi d’antécédent ni de réplique. Je ne sais pas combien de temps a duré cet instant sans dimensions, mais à un moment donné, je suis sorti de cette sorte de transe et j’ai repris pied dans la réalité. Je me suis bien gardé d’en parler après, avec mes camarades des deux bords, les rouges et les bleus. Ça n’aurait pas collé avec les jeux de la guerre.
  J’ai longtemps pensé à ce que j’avais vécu, ce sentiment d’abolition de l’espace-temps, de la continuité comme de la discontinuité. C’était étrange. Pas une seule seconde, je n’ai relié cette expérience à une quelconque intention d’une force ou d’une divinité qui, par calcul ou caprice, m’aurait harponné ce soir-là. Je suis au-delà de ce type d’illusion. Mais pour la première fois, je me suis fait une idée concrète de ce que pouvait signifier le phénomène quantique d’intrication de deux photons qui peuvent se trouver à des bouts opposés de l’univers, mais qui demeurent un seul et même système, au sein duquel la distance et certaines lois physiques habituelles semblent abolies. Maintenant, quelle était la nature réelle du phénomène que j’avais vécu ? Je n’en ai aucune idée. Depuis le début de la philosophie, une longue lignée de penseurs ont avancé l’idée que la Réalité est une et que, ce que nous percevons comme des choses distinctes, reflète simplement, peu importe pourquoi, notre incapacité à saisir cette unité. L’unicité de l’existant a été appelée de divers noms. Cette unité du tout est revendiquée tant par les religions que par certaines doctrines philosophiques et, évidemment, par la science, dans sa recherche d’une théorie ultime. Des mystiques, et même des penseurs importants, ont prétendu qu’il était possible d’appréhender directement l’absolu, l’unité, l’être. D’autres réfutent énergiquement cette conception. J’ignore évidemment ce qu’est l’ultime réalité, ce sera à la science de nous le dire, si c’est possible. Ce dont je suis convaincu, par contre, est que ce type d’expérience est une simple forme d’altération de l’état de conscience, survenue accidentellement, semblable à celle qu’induisent certaines drogues. Mais vraiment, je ne sais pas ce que c’était, ni pourquoi c’est arrivé. J’aime imaginer que c’était le désir d’échapper, sur le moment, à l’imbécillité militaire. Il faudra un jour analyser ce type d’expérience avec un appareil d’imagerie cérébrale pour voir quels circuits neuronaux s’allument lors de tels évènements. Quant à interpréter pourquoi ces circuits neuronaux induisent ce type de sensation, on est encore très loin, je crois, de la réponse.


Extrait de mon autobiographie "Ni d'ici, ni d'ailleurs. Le Québec, les Juifs et moi". Édition Grenier 2009. Amazon.


vendredi 30 juin 2017

ÉVENEMENT INSOLITE






Il m'est arrivé une incroyable péripétie lors de mon retour de Paris vers Montréal.
La veille, je suis allé tirer de l'argent d'une machine pour laisser 100 euros à la femme de ménage qui devait nettoyer l'appartement qu'une de mes sœurs, m'avait prêté pour mon séjour. Le soir, je commande un taxi Uber pour 8h15 le lendemain, mon avion décollant à 11h30.
Le matin je me réveille à 7h30, me lève, fais ma toilette et range ma trousse dans ma valise déjà prête. À 8h10, je mets ma veste et cherche du regard sur le petit bureau adossé au mur, mon portefeuille, les clefs de l'appartement, mes prothèses auditives et mon passeport français que j'y laissais chaque soir. Je ne les trouve pas. Je cherche ailleurs dans la petite chambre, rien.
Je commence à m'inquiéter, il est 8h15, le taxi va arriver. Je me décide à vider ma valise, j'y procède rapidement, je ne trouve rien, je remets mes affaires en vrac sans les plier. Je déplace le lit, regarde en dessous, enlève la couverture, la secoue, rien. Je me tourne de nouveau vers le bureau mais il est lisse comme un crâne chauve. À 8h 20, le chauffeur du Uber appelle, je lui demande d'attendre 15 minutes. Je fonce vers la cuisine, vide toutes les ordures par terre, rien ! il y avait en effet peu de chances que, dans un acte de somnambulisme dont je n'ai jamais souffert, j'eusse jeté dans les ordures, mes clefs, mes appareils auditifs, mon passeport français, mon portefeuille qui contient mon argent, mes cartes de crédit et divers papiers importants comme permis de conduire, carte soleil d'assurance maladie du Québec, carte Vitale française et divers autres papiers dont la perte serait source de grands tracas. Il est 8h30 et je commence à sérieusement m'injurier. Des idées folles me traversent la tête; Santino, un ami de ma sœur est venu exprès d'Espagne pour rénover certaines parties de l'appartement. Peut-être s'est-il énervé que j'ai décliné son offre de dîner avec lui la veille et a-t-il décidé de me faire payer le prix de cet affront ? Je sais que c'est ridicule, mais les idées qui surgissent dans les têtes inquiètes ne demandent jamais la permission d'apparaitre, peu importe leur degré de folie ou de ridicule. Je fonce vers le salon où il a installé un lit de camp pour dormir, car ma soeur refuse qu'on utilise sa chambre, surtout lorsqu'elle n'est pas là. Je le réveille assez rudement en lui demandant s'il n'avait pas vu mes papiers quelque part. Il se lève précipitamment et commence à chercher dans ma chambre, dans la cuisine. Mes folles pensées à son égard se dissipent, mais je me dis qu'il peut être un excellent dissimulateur. Il est 8h45, le chauffeur rappelle, je lui dis d'attendre encore quelques minutes, j'arriverai bientôt. il maugrée quelques paroles en russe et raccroche. Finalement à 8h50, je décide de partir, je me dis que le Uber étant payé par carte de crédit, je n'ai pas besoin d'argent, j'ai mon passeport canadien qui me sert de preuve pour mon billet d'avion et arrivé à Montréal, j'appellerai Viva, ma femme ou un de mes frères ou sœurs pour venir me chercher. Par précaution je demande à X de me prêter un peu d’argent ; il me tend un billet de 20 euros. Je le remercie, quitte l'appartement, traverse la rue, ouvre la porte du Uber, pour m'engouffrer dedans, quand soudain X ouvre une des fenêtres de l'appartement et me crie, j'ai trouvé tes affaires. Je me précipite à travers la rue, il me tend mon portefeuille, les clefs, mes prothèses auditives, mon passeport français et me dit que tout avait glissé bizarrement entre le mur et le bureau, se logeant derrière une imprimante par terre que j'avais la veille déplacée et que pour une raison incompréhensible, je n'avais pas pensé à replacer sur le bureau. J'embarque finalement dans le Uber à 9h; mon avion décolle à 11h30; je demande au chauffeur de faire le maximum pour me déposer à temps à l'aéroport Charles De Gaulle. La circulation est totalement chaotique avec des bouchons interminables ; un texto de Uber m'informe que le tarif vient de bondir et sera multiplié par 3, passant de ce fait à 150€. Je me dis que je vais probablement raté mon avion et que cette mésaventure va me couter très cher. J'arrive à CDG à 10h40, donne le billet de 20€ au chauffeur pour ses efforts méritoires et fonce. Heureusement, on me fait passer rapidement les services de sécurité et j'embarque in extrémis.