mercredi 23 août 2017

POURSUITE DU BONHEUR ET QUÊTE DE SENS



La constitution américaine, héritière des Lumières, définit l’ultime raison d’être de la personne humaine comme la recherche du bonheur, « The pursuit of happiness ». Le bonheur, on ne parle que de ça, mais sait-on vraiment ce que c’est ?
Il y a deux façons d’aborder la question : soit on considère, bien qu’ils soient asymétriques, le bonheur et son corollaire le malheur du point de vue du ressenti et éventuellement du sens qu’on leur assigne, soit du point de vue neurologique quant à ce qui les déclenche objectivement. On sait depuis les années 50 qu’il existe deux petits renflements côte à côte dans chacun de nos hémisphères cérébraux; si on stimule l’un avec une électrode, on provoquera une sensation aiguë de sou rance physique et mentale et si on stimule l’autre renflement, on éprouvera du plaisir allant jusqu’à l’extase. Des souris implantées dans le renflement du « bonheur » sont mortes d’avoir constamment poussé le levier actionnant la stimulation de l’électrode, littéralement incapables de se détacher de ce nirvana électrique même pour manger et boire. Comme heureusement, nous ne nous baladons pas avec des électrodes dans la tête, il nous faut comprendre pourquoi le bonheur est si crucial dans le cadre de son occurrence naturelle.
Pour Freud le bonheur repose sur deux piliers, l’amour et le travail. C’est effectivement ce à quoi tout être humain aspire spontanément. Quoi de plus naturel, comme tout être vivant nous cherchons avant tout à survivre et à nous reproduire et le bonheur, biologiquement parlant, correspond à la satisfaction de ces deux impératifs. Mais pour que le contentement du moment présent perdure, le bonheur devra aussi s’accompagner de la conviction que le futur sera propice à la continuation de cet état.
La recherche du bonheur est effectivement la grande affaire de l’humanité. Mais clairement ce n’est pas suffisant car l’histoire est tragique et il n’est pas de bonheur qui ne soit interrompu. Le peintre Jean-Michel Moreau a imaginé le « vrai bonheur » dans son tableau du même nom sous la forme d’une paisible jouissance du temps qui passe. On y voit un bourgeois cossu sur le pas de sa porte, entouré de ses quatre enfants qui le tiraillent pour être dans ses bras, le chien jouant avec une des petites et la mère regardant la scène de façon attendrie ; au dehors, le soleil luit et on sent la douce chaleur. On voit bien qu’il y a quelque chose de factice, car ce bonheur ne peut être que momentané, une halte temporaire au creux de la rudesse de la vie, sinon ce serait une stase, la fin de la vie. Un bonheur sans limite supposerait pour l’être humain un monde intérieur d’où toutes les contradictions inhérentes au vivant auraient été résolues. Cela n’a aucun sens même au niveau éthique le plus éthéré car il n’existe aucune valeur que l’on puisse absolutiser. Peut-on vouloir un bonheur sans mélange pour soi seulement, sans renier son humanité ? La réponse est un non sans équivoque.
Imaginer un bonheur égoïste et sans fin est impossible et impensable et c’est pourquoi la recherche du bonheur se distingue de la quête de sens de la vie.
Le sens pour demeurer doit nécessairement être toujours au-delà de son accomplissement, car s’il était intégralement accompli, il faudrait le réinventer pour les jours suivants, les mois suivants, les années suivantes ; sinon, en lieu et place de sens, où serait l’irrésistible appel pour justifier le reste de l’existence ? Imaginons que le sens de la vie soit la fin de toute souffrance et de toute injustice sur terre. Imaginons qu’on y arrive, disons le 29 février de l’an prochain. Qu’arrive-t-il ensuite ? Le sens est achevé. Mais que devient la vie le lendemain, le surlendemain, 10 ans après, 1000 ans après ? Un état sans souffrance ? Plus rien à espérer, puisque l’espérance est réalisée. Peut-on imaginer l’être humain se satisfaire de lui-même, tout étant accompli ? Impensable, parce que chacun peut voir que l’homme est, sa vie durant, comme une cheville ronde dans un trou carré, un être paradoxal, porteur de multiples désirs contradictoires, dont la satisfaction simultanée et permanente est bien sûr impossible. Comme je l’ai déjà dit, un tel état hypothétique ne saurait être autre chose qu’un état de stase, il signifierait la fin de l’Histoire, la fin de la vie. L’homme est un être en devenir, le concevoir autrement c’est l’imaginer gelé et si cet état devait durer ce serait comme une mort cérébrale, un état de coma. La quête de sens ne peut donc être que la recherche d’un au- delà ou d’une transcendance à jamais hors d’atteinte. Pour certains, c’est Dieu, pour d’autres, l’exploration d’un infini dénué d’intentionnalité, la nature, comme l’explique le premier philosophe rationaliste de l’ère moderne, Spinoza.
Si le sens venait à manquer
Si le sens venait à manquer, pour beaucoup l’effet serait dramatique. Viktor Frankl, un psychiatre juif fut interné dans un camp de concentration en septembre 1942. Trois ans plus tard à la libération, toute sa famille avait péri, ainsi que presque tous les prisonniers qu’il avait côtoyés dans le camp. Il relata cette terrible expérience dans un livre puissant, Man search for meaning, qui prenait acte que tous ceux qui avaient été incapables de trouver du sens au milieu de l’indicible horreur périrent, et que les rares qui avaient gardé en eux cette soif de sens survécurent, ou du moins quelques-uns d’entre eux. La vie pour Frankl ne pouvait pas être simplement la recherche et la jouissance du bonheur. Il écrivit : « C’est la singularité absolue de chaque individu qui le distingue et donne sens à sa vie et à sa créativité. Lorsqu’on prend conscience de l’impossibilité de remplacer aucune personne, alors on réalise que chaque homme a une responsabilité unique, vis-à-vis de lui-même et des autres ; de sa responsabilité vis-à-vis de quelqu’un qui compte sur lui, de sa responsabilité vis-à-vis d’une œuvre qu’il n’a pas terminée, cet homme-là ne pourra jamais renoncer à sa vie, car il sait pourquoi il existe et il pourra surmonter n’importe quelle épreuve. » Le sens serait-il la conviction que notre singularité en tant qu’individu est indispensable si ce n’est au tout, du moins à une autre personne ?
Selon un sondage de Gallup, 60 % des Américains se disent heureux, par contre 40 % déclarent n’avoir pas de but exaltant dans la vie, et un quart de l’ensemble n’assignent aucun sens profond à celle-ci. Ces chiffres ne sont pas surprenants et on obtiendrait probablement des scores plus élevés d’absence de sens dans les pays scandinaves qui affichent le plus haut taux d’incroyance au monde. On est face à un apparent paradoxe : dans les pays ultra religieux où la croyance relève d’une contrainte absolue, les gens peuvent être horriblement maltraités et malheureux mais ils sont habités par la conviction d’être en lien avec l’absolu et le sacré. La quête de sens pour ces gens-là est close. Pour nous autres Occidentaux, convaincus de la souveraineté de l’homme sur lui-même, il nous faut gérer notre liberté et lorsque les temps ne sont pas tragiques, l’absence de contraintes mène souvent à une forme de désenchantement et même d’anomie sociale, du fait de l’ambiguïté de l’existence. Le sens, au lieu de s’imposer, doit alors être découvert ou construit, ce qui est souvent douloureux et frappé d’incertitude.
La recherche a montré qu’avoir un but et le sentiment que sa vie signifie quelque chose accroissent considérablement le bien-être général et le sentiment de satisfaction de sa vie ; que cela renforce la santé mentale et physique ainsi que la résilience, l’estime de soi et éloigne la dépression. Roy Baumeister, un psychologue de l’université de Floride, rapporte dans le numéro de septembre 2013 du journal of positive psychology, que pour une majorité d’Américains, avoir une vie significative et être heureux se recoupaient partiellement mais avec d’importantes différences; ceux qui visaient le bonheur étaient des « preneurs » c’est-à-dire qu’ils éprouvaient de la joie à recevoir des cadeaux ou des bénéfices tandis que ceux qui cherchaient à donner un sens à leur vie étaient des « donneurs », ils éprouvaient plus de joie à donner qu’à recevoir. D’un côté une certaine tendance à l’égoïsme, le bonheur consistant à rechercher et recevoir ce qu’on veut; de l’autre côté, une tendance à l’altruisme avec le besoin de transcender le moi, de ne pas s’arrêter à simplement satisfaire ses désirs et même de se sacrifier pour les autres, pour quelque chose de plus grand que soi. Certaines blessures comme celles de Frankl sont tellement profondes qu’elles ne guérissent qu’en essayant de soulager celles des autres. Et ce faisant, elles éclairent immensément leur vie et celle des autres.
Il est clair que pour vivre avec un sentiment de plénitude, il importe de se convaincre que la vie, et singulièrement sa propre vie, a un sens qui dépasse le simple fait d’exister. L’adhésion à un absolu sert généralement de contrepoids à l’angoisse existentielle mais se consacrer à une fin altruiste conforte également l’idée que l’existence individuelle sert un plus grand bien même si on ne croit pas en une quelconque transcendance divine. Le sentiment qu’on ne vit pas en vain est d’un immense secours pour son bien-être, c’est donc une nécessité pour un vieillissement intelligent.

Tiré du livre “Les clés du bien-vieillir” éditions du dauphin. Paris


lundi 10 juillet 2017

EXTASE MYSTIQUE : L'INDICIBLE






Ce furent des mois abrutissants et j’eus toujours beaucoup de mal à comprendre pourquoi un nombre non négligeable d’appelés rempilaient à l’issue de leur service obligatoire, jusqu’à que je réalise qu’ils étaient précisément ce que je craignais de devenir : des personnes manquant d’un gouvernail intérieur, des boules de billard qui devaient être propulsées par une autre boule, bref, des gens qui ne se sentaient bien que fortement encadrés du matin jusqu’au soir, déchargés jusqu'au souci de penser. Mais il y avait quelque chose de beaucoup plus grave dans l'armée. J'avais eu l'occasion de discuter avec quelques sous-officiers. La dévotion aveugle de certains à obéir, sans prendre même le temps d'examiner de façon critique les ordres de leur supérieur, m'inspirait une horreur sans nom. Je considérais que tout être humain qui abdiquait son droit à juger du bien-fondé de ce qu'on lui ordonnait de faire, abdiquait une part essentielle de ce qui faisait de lui un être moral. Des années plus tard, je rencontrai, lors d'un dîner chez lui, un officier supérieur sous-marinier, chargé si nécessaire de mettre à feu des fusées nucléaires. Je lui demandai s'il aurait une hésitation à poser un geste aussi terrifiant : "Pas le moins du monde" fut sa réponse. Pour moi, l'idée que quelqu'un accepte d'être un simple rouage au sein d'une mécanique qui pouvait éradiquer des millions d'êtres humains en quelques minutes, sans être torturé par le doute, était une preuve que, quelque part en lui, existait un noyau d'inhumanité. Cette obéissance aveugle était l'essence radicale du mal. Je concevais qu'on exécute des ordres, peut-être atroces, mais pas avant un dialogue intérieur pour déterminer si c'était bien ou mal. Pas avant d'avoir pleinement endossé l'horreur qui allait suivre. Je détestais la vie militaire.
  Les jours mornes succédaient aux jours mornes mais l’imprévisible surgissait parfois pour redistribuer les cartes. Tout à fait par hasard, je rencontrai un jour le chef de notre régiment, un colonel, et je ne sais pour quelle raison, une discussion s’ensuivit sur la notion de progrès, et si l’histoire humaine avait une direction, un sens. Aussi bizarre que cela paraisse, un courant s’établit entre ce colonel et moi. Je mentionnai en passant, le film produit et monté avec mes camarades au Pakistan. Le colonel fut littéralement éberlué car, s’il ne fut pas surpris que je puisse parler de Hegel, il ne s’attendait pas à ce que j’eusse une telle vie aventureuse. Sa réaction était, en fait, assez commune. Les gens qui ne me connaissaient pas bien étaient franchement surpris d'apprendre que j'étais parfois un aventurier casse-cou. Le colonel me demanda s’il serait possible que je donne une conférence pour la fête du régiment, et il m’assigna sans attendre deux capitaines pour me seconder dans cette tâche. Disposant dès lors, de toutes les permissions nécessaires, je fis venir Daniel pour la conférence, suivie d’une soirée au mess des officiers. Je fus la vedette du régiment pour une soirée, passant du statut de sentinelle dangereuse à celui d’explorateur applaudi.
 À l’issue des quatre mois de classes – c’est ainsi qu’on appelait l’entraînement de base - notre régiment fut envoyé dans le Massif Central pour jouer à la guéguerre entre les bleus et les rouges. Ironiquement, c’est dans un cadre militaire que j’expérimentai ce que j’appelle l’indicible et que Romain Rolland nomme le sentiment océanique dans une lettre à Sigmund Freud, en 1923. Il correspond à une forme d’extase qui n’est pas spécifiquement religieuse, où le moi se fond dans le tout, où la distance entre l’être et le savoir est abolie dans un océan de joie, de bien-être, de connaissance absolue.
  Fatigué de faire semblant de tendre en pleine nuit – de surcroît en hiver – des embuscades d’opérette à mes camarades d’infortune qui refusaient d’apparaître dans mon champ de tir, je me retirai, adossé contre un arbre, le fusil posé par terre, en violation de tous les règlements, et je me mis à rêvasser. J’eus soudainement, sans aucun avertissement, la sensation physique que tout avait basculé et que les choses n’étaient plus ce qu’elles étaient d’habitude. Les étoiles étaient aussi proches de moi que l’herbe, que le vent froid qui bruissait doucement, que l’arbre rugueux que je sentais dans mon dos. En fait, c’est une erreur de dire que tout était proche. Les étoiles, l’herbe, le vent, la terre sous mes bottes étaient moi : je ressentais – j’étais – chaque brindille; chaque brindille était moi, alors que le je ne signifiait plus rien; j’étais tout. Il n’y avait pas de distance, il n’y avait pas même de choses distinctes et pourtant, elles étaient là, ces choses distinctes, sans l’être. Tout était dans tout, mais chaque chose avait sa place, sans souffrance, regret ou désir, parce qu’elle était cette chose et tout le reste. L’unité était totale sans devenir une bouillie. Comment expliquer ? L’intimité était absolue. Même mon propre corps, je ne l’avais jamais senti aussi directement. J’existais avec un sentiment de plénitude qui disait que rien ne pouvait être ajouté ou retranché. Il n’y avait ni creux ni excès. Mon moi, avec ses espoirs, ses peurs et ses rêves, avait disparu; il n’existait plus parce qu'il était partout. Il n’y avait ni passé, ni futur, ni lointain, ni proximité, seul le présent, sans durée, hors du temps. Je compris la nature de l'éternité, une existence hors de toute temporalité, fixe, sans mouvement. Je connaissais tout de chaque chose, c’était un savoir absolu, mais qui ne se découpait pas en paragraphes, avec des virgules et des points. Ce n’était pas une connaissance qui se déclinait, l'être était la connaissance et la connaissance était l'être, une totalité indivisible. Et par-dessus tout, une joie sourdait de cette immense harmonie, joie instinctive de savoir qu’aucune fausse note ne troublerait jamais cette symphonie. Cet instant magique de bonheur et d’exaltation, qu’il m’a été donné de vivre, n’a jamais eu pour moi d’antécédent ni de réplique. Je ne sais pas combien de temps a duré cet instant sans dimensions, mais à un moment donné, je suis sorti de cette sorte de transe et j’ai repris pied dans la réalité. Je me suis bien gardé d’en parler après, avec mes camarades des deux bords, les rouges et les bleus. Ça n’aurait pas collé avec les jeux de la guerre.
  J’ai longtemps pensé à ce que j’avais vécu, ce sentiment d’abolition de l’espace-temps, de la continuité comme de la discontinuité. C’était étrange. Pas une seule seconde, je n’ai relié cette expérience à une quelconque intention d’une force ou d’une divinité qui, par calcul ou caprice, m’aurait harponné ce soir-là. Je suis au-delà de ce type d’illusion. Mais pour la première fois, je me suis fait une idée concrète de ce que pouvait signifier le phénomène quantique d’intrication de deux photons qui peuvent se trouver à des bouts opposés de l’univers, mais qui demeurent un seul et même système, au sein duquel la distance et certaines lois physiques habituelles semblent abolies. Maintenant, quelle était la nature réelle du phénomène que j’avais vécu ? Je n’en ai aucune idée. Depuis le début de la philosophie, une longue lignée de penseurs ont avancé l’idée que la Réalité est une et que, ce que nous percevons comme des choses distinctes, reflète simplement, peu importe pourquoi, notre incapacité à saisir cette unité. L’unicité de l’existant a été appelée de divers noms. Cette unité du tout est revendiquée tant par les religions que par certaines doctrines philosophiques et, évidemment, par la science, dans sa recherche d’une théorie ultime. Des mystiques, et même des penseurs importants, ont prétendu qu’il était possible d’appréhender directement l’absolu, l’unité, l’être. D’autres réfutent énergiquement cette conception. J’ignore évidemment ce qu’est l’ultime réalité, ce sera à la science de nous le dire, si c’est possible. Ce dont je suis convaincu, par contre, est que ce type d’expérience est une simple forme d’altération de l’état de conscience, survenue accidentellement, semblable à celle qu’induisent certaines drogues. Mais vraiment, je ne sais pas ce que c’était, ni pourquoi c’est arrivé. J’aime imaginer que c’était le désir d’échapper, sur le moment, à l’imbécillité militaire. Il faudra un jour analyser ce type d’expérience avec un appareil d’imagerie cérébrale pour voir quels circuits neuronaux s’allument lors de tels évènements. Quant à interpréter pourquoi ces circuits neuronaux induisent ce type de sensation, on est encore très loin, je crois, de la réponse.


Extrait de mon autobiographie "Ni d'ici, ni d'ailleurs. Le Québec, les Juifs et moi". Édition Grenier 2009. Amazon.