lundi 9 octobre 2017

LA SOCIALITÉ DE PROXIMITÉ OU LE RAPPORT À L'AUTRE


Extrait du livre « Les clés du bien-vieillir » Léon Ouaknine éditions du dauphin. Paris. 2017.

Parmi les différentes hypothèses sur l'origine de l'intelligence de l'homme, l’une suscita un fort engouement, celle de la dextérité, notamment d’Homo Habilis, le premier à tailler des silex et dont les lignées suivantes d’Homo Erectus inventeront des haches de pierre et découvriront comment faire du feu. Cette habileté manuelle requise pour produire l'outil et la complexité inhérente à la transmission de la technologie et culture qui y est associée, auraient été à l'origine du développement du cerveau selon l'anthropologue britannique Kenneth Oakley. D'autres hypothèses furent investiguées, notamment celle de la cuisson des aliments qui permirent au cerveau de grossir et de consacrer moins de temps à la recherche de la nourriture et plus aux activités de production d’outils. Une autre hypothèse fut celle de la transformation du larynx chez l’une des espèces ancestrales d’hominidés il y a 2 ou 3 millions d’années, la dotant de la morphologie nécessaire à la grande souplesse d'articulation des sons qui caractérise les hominidés. Cette capacité qu’aucun autre primate ne possède fut une étape indispensable à l'élaboration d'un langage complexe, créant ainsi une pression sélective additionnelle pour le développement de plus gros cerveaux. Mais, selon l'opinion dominante depuis les années 1980, ce serait moins la fabrication d'outils ou l’anatomie du larynx que la complexité des relations sociales qui aurait été l'élément moteur du développement du cerveau et de l'intelligence.
L’homme est un animal social jusqu’à la moelle des os
Cette intensification des rapports sociaux serait advenue selon Yuval Noah Harari, auteur du livre « Sapiens. A brief history of Humankind[1] » suite à la posture debout des premiers hominidés et à l’accroissement de la taille de la tête du bébé à naitre du fait de l’expansion de l’encéphale, forçant les femmes à accoucher prématurément, ce qui fit que les petits d’homme durent être pris en charge durant de très longues années de maturation jusqu’à ce qu’ils puissent survivre par eux-mêmes. Bien évidemment il était inimaginable qu’une femme puisse survivre par elle-même avec des enfants accrochés à ses basques. Un enfant ne pouvait être élevé que par tout le petit clan de chasseurs/cueilleurs, ce qui ajouta à la pression sélective de renforcement des liens sociaux. Cette période d’intense attachement au petit et la nécessité de se reposer sur la contribution du père et des membres du petit groupe, pour le nourrir et le protéger si longtemps, distingue radicalement les hominidés de tout autre espèce y inclus leurs proches cousins, les chimpanzés. La socialisation des enfants fut si puissante et si efficace durant ces longues années d’éducation, qu’au sortir de cette période d’apprentissage, elle s’apparentait à une culture partagée au sein du clan[2]. Il apparait donc que le développement d'un langage complexe annonciateur d’une identité hors biologie, allait de pair avec des rapports sociaux intenses et multiformes, sans qu'on puisse établir lequel des deux avait précédé l'autre. Les deux innovations furent probablement concomitantes, chacune agissant comme pression sélective de renforcement de l’autre. Pour cette école de pensée, être plus malin que les autres membres du petit clan, était un défi autrement plus exigeant intellectuellement que de maitriser son environnement physique, c'est l'hypothèse de « l'intelligence machiavélique et du cerveau social ». Ce serait d’ailleurs selon deux autres chercheurs, Dan Sperber et Hugo Mercier[3], l’origine du raisonnement humain lui-même. Loin de chercher objectivement la vérité, le raisonnement sous forme d’une suite d’arguments, serait apparu pour démontrer la supériorité d’une position sur une autre, en un mot pour convaincre dans une joute oratoire plutôt qu’à coup de poing.
Mais peu importe quel est l'exact déclencheur de l'évolution de l'homme vers l'intelligence, au bout du compte, comme le primatologue Frans de Waal le dit dans son livre : Le bon singe, « l’'homme est un animal social jusqu'à la moelle des os ».
Les réseaux de socialité
Vivre au milieu d’une multitude de congénères est avantageux du point de vue de la survie pour de nombreuses espèces, par exemple les zèbres ou les gnous, mais ceux-ci n’entretiennent pas de rapports privilégiés et complexes avec un grand nombre de leurs semblables. Par contre pour les primates, plus le groupe est important, plus les rapports entre les membres se complexifient, car à la solidarité du groupe s’ajoute la compétition interne pour les ressources, les femelles et le pouvoir. L'une des preuves avancées au soutien de cette théorie, est que selon l’anthropologue Robin Dunbar, professeur à Oxford, plus les espèces de primates ont un gros cerveau[4], plus grand est le cercle d’individus avec qui le primate aura des interactions intentionnelles. En 1992 Dunbar calcula même quel était le nombre maximal avec qui un primate pouvait entretenir des relations privilégiées et signifiantes en fonction du volume de son encéphale. Ce nombre éponyme fut même appelé « nombre de Dunbar », nombre essentiellement fixe, spécifique à chaque espèce. Pour l’homme, son nombre Dunbar est de 150, en fait de 148,4 en moyenne - d’une centaine pour les moins sociables à deux cents pour les grands extravertis - et reste identique à lui-même à travers les temps depuis les groupes de chasseurs/cueilleurs du néolithique, les unités de légionnaires romains, l’Espagne du XVIème siècle, l’Union soviétique et les flâneurs parisiens[5]. Bien entendu, de nombreux êtres humains ont des carnets d’adresses contenant plus de mille références, mais au-delà de la limite de 150, les communications directes et la confiance mutuelle requises ne sont plus gérables pour un individu. Les anglais utilisent le terme « social bonding » pour décrire le lien social, autrement dit un lien qui « colle » deux êtres entre eux ; il n’y a pas d’exemple de lien entre humains dépassant la simple politesse sans investissement affectif, c’est pourquoi il nous est impossible d’établir des rapports personnels signifiants avec cinq cents ou mille personnes, non pas pour une question de mémoire mais plus probablement parce que notre budget « affectif » est incapable de gérer un tel nombre. Mais comme nous vivons dans d’immenses ensembles, nous maintenons une taille appropriée à nos réseaux en créant au sein des communautés ou des tribus où nous sommes immergés, des clans et des cliques. Quand la taille des tribus devient gigantesque, elles finissent par former des nations. Celles-ci inventent alors des structures hiérarchiques de plus en plus élaborées, aboutissant ultimement aux modèles de gouvernement qui caractérisent les temps historiques. Cette complexification des structures sociales a pour contrepartie une dépersonnalisation du rapport humain qui s’accompagne parfois d’un sentiment d’aliénation, prélude à une forme de distanciation et même de fragmentation sociale. Le maire d’une petite commune a un rapport autrement plus réel et immédiat avec ses électeurs que le président de la République avec les vastes multitudes qui l’ont porté au pouvoir.
Quelques chercheurs ont remis en question la validité du nombre Dunbar en se basant sur les réseaux sociaux tels que Facebook, Twitter, Redit, etc. L’addiction à ces réseaux crée effectivement des rapports virtuels nombreux mais une analyse de la fréquence des échanges au-delà du nombre officiel « d’amis » montre qu’un individu ne maintient sur ces plateformes virtuelles, des échanges stables et répétés qu’avec 150 à 200 personnes maximum pour les plus sociables. Une autre recherche aux États-Unis auprès d’étudiants universitaires indique que ceux-ci ont une liste moyenne de 300 contacts virtuels mais n’identifient que 75 amis réels.[6]
La qualité du rapport social est fortement tributaire de sa charge affective et de la proximité physique

Les rapports sociaux virtuels diffèrent massivement des rapports traditionnels. Cela se comprend aisément, l’amitié dans un face-à-face, se nourrit de l’expérience vécue partagée, le fait de rire simultanément, boire un verre en trinquant ensemble, se serrer la main ou s’étreindre pour se saluer. Ces gestes ont des effets biologiques probants et mesurés, Janice Kiecolt-Glaser, directrice de l’Institut pour la recherche en médecine comportementale à la faculté de médecine de l’université de l’Ohio, a démontré que le simple fait de se toucher déclenche la production d’une cascade d’endorphines dans le cerveau, parce que notre épiderme est parcouru par un réseau extrêmement dense de récepteurs neuronaux, très sensibles à un simple attouchement. On sait qu’un enfant qui n’a pas été ou peu touché, massé, embrassé, entouré durant sa très jeune enfance ne développera pas pleinement les zones du cerveau dédiées aux interactions sociales et il en gardera des séquelles émotives importantes toute sa vie. Il est vrai que vu l’incroyable plasticité du cerveau, peut-être allons-nous nous adapter à une portion virtuelle grandissante de notre vie si celle-ci commence dès l’enfance et acquiert un caractère omniprésent et permanent. Malheureusement, à ce stade-ci, il semble que notre tissu de relations sociales porteuse d’affections sur la longue durée, s’étiole du fait des actuelles mutations sociétales. La forte addiction aux réseaux sociaux ne compense pas du tout l’affaiblissement du face-à-face.
Depuis les années 90 des tendances inquiétantes se font jour ; alors qu’au début du XXème siècle, un américain typique avait en moyenne trois véritables et solides amis, aujourd’hui il ne peut compter que sur un ou deux amis réels, une diminution énorme vu l’importance des attachements intimes pour la santé et l’équilibre mental. De multiples raisons expliquent cette diminution : urbanisation dense, modes de vie frénétiques, déménagements fréquents, transformation des communications et réseaux sociaux. Plus encore que tous ces changements, nous sommes confrontés à un curieux paradoxe, nos sociétés occidentales ont mis en place pour des raisons morales et d’efficacité, un très fort filet de sécurité sociale pour nous protéger des effets extrêmes de l’adversité et du malheur. Toutefois cette solidarité publique diffère de tous les réseaux sociaux naturels, famille, amis, communauté, du fait de sa nature administrative et bureaucratique. L’aide et l’attention qui vous sont apportées lorsque nécessaire, sont découplées de tout engagement affectif. La personne qui vous assiste le fait à titre professionnel dénué de toute charge affective. C’est la nature du paradoxe, le soutien social est disponible mais il est vide, sans amour ni amitié, sans cette chaleur humaine, indispensable au bien-être et à la valorisation de soi. Voilà pourquoi l’isolement social s’accroît alors même qu’on vit dans une grande ville avec d’exceptionnelles facilités de transport et une pléthore de moyens de communication.
Vivre sans amis est dangereux. Sans lien social, l’homme souffre
L’homme est un animal social et il n’existe en tant qu'humain que dans son rapport à l'autre. On peut affirmer sans hésiter qu'on ne nait pas humain, on le devient au travers de la socialisation. Interdire toute relation sociale à un individu fut pendant longtemps un châtiment social extrême, l’Église utilisait l’excommunication qui correspondait à une mort sociale, indépendamment de son effet supposé sur le salut de l’âme. Isoler totalement un être humain pendant des années sans aucune communication verbale ou visuelle avec un autre être humain, est considéré par la cour internationale de justice comme un traitement barbare, confinant à la torture et proscrit par les conventions internationales même pour les criminels les plus horribles. Aucune personne ne peut avoir une bonne santé mentale sans s'insérer dans un tissu de relations sociales plus ou moins étroites. Confrontés à une situation éprouvante, nous nous tournons spontanément vers notre cercle intime de proches pour chercher aide et réconfort. Tout le monde le sait, le simple fait de parler à un ami de nos difficultés réduit notablement notre niveau de stress vécu, indépendamment de la capacité de cet ami à apporter une réponse effective à notre problème. Le geste si commun de tenir la main d’une personne aimée diminue la pression artérielle, réduit la douleur et abaisse le niveau d’hormones de stress et l’inflammation[7], du fait des endorphines.
Un des effets frappant de ce besoin de socialité est que plus les interactions avec qui nous tissons nos réseaux de socialité de proximité - famille, amis et collègues - sont fortes, nombreuses et récurrentes, meilleure en sera notre santé physique et mentale. Comme le souligne la professeure Janice Kiecolt-Glaser[8] « Un bon ami est un superbe antidépresseur, les relations avec nos proches sont très importantes, et on ne réalise pas toujours à quel point nous en bénéficions à de multiples niveaux ». Depuis qu’on a commencé à étudier les rapports entre l’isolement social et la mauvaise santé, les évidences se sont accumulées : tisser des rapports sociaux positifs et soutenus est indispensable à la bonne santé de l’individu. En 2015, une méta-analyse combinant 70 recherches différentes portant sur 3.4 millions de personnes conclut selon Julianne Holt-Lunstad, psychologue, spécialiste des relations sociales à l’université Brigham Young (États-Unis), qu’un réseau de socialité de proximité déficient aurait un effet négatif aussi important que de fumer 15 cigarettes par jour toute une vie ou ne jamais faire d’exercices du tout. L’absence de relations sociales serait même pire que l’obésité morbide pour la santé, alors que les bénéfices d’un fort réseau de socialité inclurait une protection accrue contre les maladies cardiovasculaires et une extension de la longévité. Le Dr Holt-Lunstad souligna notamment l’influence considérable qu’une relation sociale de réciprocité peut avoir sur le développement d’habitudes de vie capitales pour la santé, par exemple sur la nutrition, les activités physiques ou la manière de prendre soin de soi ; selon elle, une véritable amitié contribue non seulement à la santé physique mais aussi au renforcement du sens qu’on donne à sa vie.
Vivre sans amis est dangereux, les gens qui s’isolent, volontairement ou suite au délitement de leurs réseaux de proches, notamment les personnes âgées, exhibent un niveau de morbidité plus important que ceux qui sont entourés d’amis. Cela va de changements importants d’humeur à la dépression et aux conditions chroniques, telles les maladies cardio-vasculaires engendrées par un stress permanent. Le professeur en épidémiologie,
Andrew Steptoe du University College of London, a suivi 6500 britanniques de plus de 52 ans de 2004 à 2012 et il mit en évidence, indépendamment de tout autre facteur, un accroissement de 26% de la mortalité de ceux dont les réseaux sociaux étaient quasi inexistants par rapport à ceux qui étaient socialement les plus entourés. Par contre le sentiment subjectif de solitude ne semblait pas être corrélé avec une plus grande morbidité ; c’est donc bien l’isolement social qui est en cause. D’abord évidemment parce que faute d’entourage, personne ne signalera les signes avant-coureurs de détérioration ou l’aggravation des symptômes de maladies, ce qui retardera la prise en charge médicale ou socio-sanitaire de la personne, mais selon Andrew Steptoe « les contacts sociaux ont des conséquences biologiques spécifiques importantes pour le maintien en bonne santé[9] »
Combien d’amis et de relations pouvons-nous avoir ?
Combien d’amis ou de proches avons-nous en moyenne, et le chiffre est-il constant à travers les ères historiques ? Dunbar a établi une cartographie des relations sociales dépendant du niveau d’intimité et de sympathie au sein du groupe de 150, représentant l’éventail de contacts signifiants de l’être humain comme nous l’avons vu précédemment. Le premier cercle, le plus important comprend les vrais intimes, ceux à qui on livre ses secrets, ceux à qui on s’adresse en cas de détresse profonde, ceux-là vont de 0 à 2 ou 3 et incluent souvent la plus proche famille. Le deuxième cercle comprend ceux qu’on invite régulièrement à dîner, « les bons amis » une dizaine de personnes maximum ; le troisième cercle est composé d’une cinquantaine de personnes qui correspondrait à ceux qu’on nomme familièrement les « relations » ; enfin le quatrième et plus grand cercle comprend environ 150 personnes, celles à qui on adresse nos vœux de bonne année, celles qu’on inviterait à une grosse party, « les connaissances ». Bien que la taille moyenne de ces groupes soit relativement stable, leur composition est fluide et varie au cours du temps ; un membre du premier cercle peut se retrouver dans le deuxième ou même le troisième cercle, et vice versa au grès des circonstances et de la nature du rapport que le sujet établit avec lui. Dunbar a de plus constaté que ces chiffres sont relativement constants à travers l’histoire et se retrouvent apparemment dans les structures opérationnelles et de commandement des armées. Ce n’est pas un hasard si les unités de combat ont rarement plus de 50 hommes, pour garantir un esprit de corps et une véritable solidarité affective. Il est vrai qu’avec les réseaux sociaux comme Facebook ou Tweeter, on pense avoir des milliers d’amis, mais c’est une illusion, nous reviendrons sur ce point plus tard.
Sommes-nous bons juges de qui sont nos amis ?
Avoir des amis, c’est bien et important, mais sont-ce vraiment des amis, ceux qu’on croit être nos amis ? Et justement cette fluidité dans le rapport à l’autre ne traduit-elle pas une réalité humaine universelle ? Nous sommes en général mauvais juges de la qualité de nos amitiés, parce qu’on se repose sur nos instincts et intuitions. L’une des caractéristiques fondamentales de toute amitié est qu’elle est censée être fondée sur la réciprocité. Or, apparemment, la moitié de ceux qu’on considère comme des amis, ne nous classe pas comme tels. C’est la conclusion de recherches[10]  menées auprès de 600 étudiants en Israël, Europe et États-Unis, par les Dr. Erez Shmueli, Laura Radaelli, Alex Pentland et Abdullah Almatouq de l’université de Tel Aviv et du Massachusetts Institute of Technology, selon qui, il existe deux types d’amitiés, celle qui est unidirectionnelle et la réciproque. Cette erreur d’appréciation est importante car elle affecte l’influence sociale que nous pensons avoir dans le cadre de nos échanges. Lorsqu’on se rend compte que notre amitié est à sens unique, il est presque impossible de la maintenir en l’état et la plupart du temps, les liens changent ou se défont, un peu à la manière des rapports amoureux, lorsqu’on constate que l’autre ne vous aime pas vraiment. Mais la réalité est que nous agissons tous avec un certain manque de franchise à l’égard de certains proches ou amis à divers moments. C’est la raison pour laquelle comme l’a constaté Dunbar, ce qui est fixe, ce sont les nombres moyens de connexions mais pas nécessairement les personnes. Un intime migrera alors du premier cercle vers le deuxième ou troisième, lorsque le sujet réalisera que ce qu’il croyait être un rapport bidirectionnel de même intensité affective, n’était qu’un rapport à sens unique.
Cultiver les réseaux de socialité
Les réseaux habituels de socialité se développent au sein des structures qui rythment la vie à chaque stade de celle-ci. La petite enfance dans la famille, l’enfance à l’école et dans les organisations auxquelles nos parents nous confient, églises, camps de vacances, etc. ensuite les cliques et les petits groupes à l’adolescence, etc. Par la suite ce sera au sein d’institutions telles les collèges, les lycées, les universités, le milieu de travail, les clubs sportifs ou autre, les liens du mariage, parfois l’armée, les partis politiques ou toute institution où on choisit d’adhérer et au grès des rencontres aléatoires. Chaque rapport humain qui se maintient quelque peu est chargé affectivement, depuis l’indifférence jusqu’à l’amour fou. L’investissement dans chaque relation est évidemment proportionnel à l’intensité des émotions qu’elle suscite. Au cours des ans la constellation de nos rapports se stabilise, on ne change pas à l’âge adulte aussi rapidement d’ami comme on le faisait à la pré-adolescence. Une des grandes illusions qui habite la plupart des gens est de croire inconsciemment que leurs réseaux de proximité, principalement leurs intimes, leurs amis et le cercle d’une dizaine ou quinzaine de personnes qu’on identifie comme proches, sont solides comme un roc et vont durer d’eux-mêmes naturellement sans efforts de leur part. C’est une grave erreur. Aucun rapport humain, ni a fortiori un réseau de plusieurs personnes ne durera s’il n’est pas entretenu. Il peut subsister des rapports formels, on reste frère et sœur et cousins mais même à ce niveau-là, la solidité affective s’étiole, malgré sa charge rémanente, si elle n’est pas entretenue. On peut et on doit comparer ce rapport au fonctionnement d’un neurone, si celui-ci n’est jamais ou rarement utilisé, il va dépérir et disparaître. Mais au-delà de maintenir ce qui existe, il faut accepter l’évidence, la vie va se charger de couper dru dans nos réseaux de proximité. Avec l’envol des années, des proches et des amis vont partir, mourir ou laisser le lien se distendre, c’est inévitable. Les gens font fausse route, lorsqu’ils ne comblent pas activement les vides qui se créent, en pensant que le faire serait sacrilège. Ils laissent au hasard et au temps le soin d’agencer de nouvelles relations, c’est risqué ! Certes, on ne remplacera jamais un proche, mais en ce qui concerne les amis et les camarades, on doit travailler à recréer avec d’autres le lien social, parce qu’il est indispensable à notre santé, tant physique que mentale. Combler le vide n’implique nullement qu’un ami se remplace comme une bicyclette, mais il faut se forcer à se faire de nouvelles relations, à investir du temps à cela au-delà de la douleur ou de la culpabilité. Ne pas le faire, c’est se condamner à voir son entourage se réduire peu à peu, garantie presque sûre qu’on s’enfoncera à petits pas dans l’isolement social dont on connait les terribles effets.

Il est vrai que parfois « un seul être vous manque et tout est dépeuplé ... »





[1] Professeur d’histoire, Université hébraïque de Jérusalem, Israël. Paru, chez Harville Secker, Random House, London, 2014
[2]  Le professeur Robin Dunbar d’Oxford a formulé l’hypothèse du « cerveau social » à savoir que l’énorme extension de l’encéphale chez l’Homo Sapiens résulte de la vie au sein de groupes sociaux de plus en complexes.
[3] Why do Human reason, an argumentative theory of argument! BEHAVIORAL AND BRAIN SCIENCES (2011) 34, 57–111 doi:10.1017/S0140525X10000968
[4] Dietrich Stout "Tales of a stone age neuroscientist, Scientific American, Avril 2016
[5] The Limits of Friendship, Maria Konnikova. The New-Yorker, October, 7, 2014
[6] http://nms.sagepub.com/content/13/6/873.full.pdf+html
[7] Andrew Steptoe, professor of epidemiology and public health at University College London, 2012
[8] Director of the Ohio State Institute for Behavioral Medicine Research,
[9] Mala Szalavitz. Why empathy is essential – and endangered, Harper, 2010
[10] Abdullah Almaatouq, Laura Radaelli, Alex Pentland, Erez Shmueli. Are You Your Friends’ Friend? Poor Perception of Friendship Ties Limits the Ability to Promote Behavioural Change. PLOS ONE, 2016; 11 (3): e0151588 DOI: 10.1371/journal.pone.0151588

mardi 3 octobre 2017

UNE SPIRITUALITÉ SANS TRANSCENDANCE EST-ELLE POSSIBLE ?




       



Suite à une réflexion de Michel Onfray, les deux questions clés de mon précédent billet, à savoir la possibilité d'une civilisation aux assises non religieuses et son corollaire la possibilité d'une spiritualité non religieuse, ont suscité beaucoup de commentaires.
En ce qui me concerne, j'aborde habituellement ces questions à partir de la biologie évolutionniste, sans toutefois m'y retreindre.
Une des plus merveilleuses qualités d'Homo sapiens, fut indubitablement sa capacité à détecter des patterns dans son environnement, ce qui contribua de façon décisive à sa survie et à son expansion. Hélas un cadeau ne venant jamais sans contrepartie, Homo sapiens a également développé une capacité tout aussi prodigieuse à voir des patterns qui n'existent pas, comme lire l'avenir dans les entrailles d'un boeuf qu'on vient d'égorger, entendre des voix là où il n'y a que le bruissement du vent, ou croire qu'un ange dénommé Gabriel vous dicte les volontés d'une puissance surnaturelle. Erreurs, mais compréhensibles, il valait mieux qu'Homo sapiens voit dans la nature des dangers imaginaires plutôt que de prendre le risque de ne pas décoder un vrai danger et de risquer ainsi une mort prématurée. 
Ces croyances au fil du temps, deviennent des principes d'actions ou guides de comportements. 
Mais cette capacité à imaginer le futur et à se projeter dans l'avenir inévitablement mène à une forme de désamour du présent ou plutôt à une inadéquation perpétuelle d'Homo sapiens avec son état. En un mot, pour reprendre la forte expression d'Aldous Huxley, l'homme est comme "une cheville ronde dans un trou carré". Il est par essence angoissé. Une souffrance que le constat de sa finitude rend insupportable et incite à la fuite vers un univers fantasmagorique, là où tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté (merci Baudelaire), autrement dit le bonheur absolu, éternel. Un univers qu'Homo sapiens qualifiera de spirituel pour le contraster d'avec cette énorme rage de dent qu'est l'existence.
La spiritualité est donc de mon point de vue, cette quête irrationnelle d'un autre monde, hors de ce monde, pour mettre fin à "l'angoisse métaphysique".
On comprend évidemment alors pourquoi pour la plupart des gens, le terme spiritualité rime avec transcendance et divinité.
Peut-il exister alors une spiritualité non religieuse ? Cela signifierait une quête visant à transformer l'angoisse existentielle en une sorte de paix intérieure. Les stoïciens sont l'exemple le plus achevé qui me vienne à l'esprit, de spiritualité non religieuse, "Amor fati", embrasse les décrets du destin sans amertume, car tu ne peux rien y changer. 
Mais il existe selon moi une autre forme de spiritualité non religieuse, celle de vouloir transformer le monde pour un plus grand bien, en célébrant au contraire notre malaise existentiel, ce cadeau qui nous pousse sans cesse à rejeter notre sort, à être dans la nature, tout en la voulant autre. Cette spiritualité accepte la souffrance, accepte la merveilleuse nécessité d'être une cheville ronde dans un trou carré, car elle est la condition de l'intelligence, de la raison et de l'éthique d'un plus grand bien pour tous. 
Maintenant, est-il vrai comme le prétend Onfray, qu'une civilisation ne puisse perdurer que si elle repose sur un socle sacré qui la légitimise ? 
Je reviendrais sur ce point dans un prochain post.