mardi 23 décembre 2003

LE PARADOXE DE L'IDENTITÉ FRANÇAISE






Je suis Romain
Romain comme seul un Hébreu peut l’être
Car un Romain
Qui est Romain parce qu'iI est Romain 
est beaucoup moins Romain
Qu'un Romain qui l'est, parce qu’il veut l’être

Edmond Fleg "Le Juif du Pape"




Le débat actuel sur le voile islamique en France est-il un psychodrame banalement raciste du fait d’une certaine xénophobie anti-arabe ou reflète-il plutôt  l’attachement de cette Nation éprise d’égalitarisme, pour le principe de laïcité, défini comme rempart de la Raison, des minorités et de l’Universalité de l’Homme ? 
Qu’en est-il de la société française d’aujourd’hui ?
La réalité empirique nous dit que nous vivons dans des collectivités humaines concrètes, et non pas dans "la grande collectivité humaine", l'Humanité si elle "une" ne l'est que conceptuellement.  Il n'y a pas de civilisation universelle en dépit de la globalisation des échanges, et la question reste posée de savoir si la chose est même concevable.  L'existence de nombreuses collectivités, sous la forme d'Etat­/Nation, ou simplement comme collectivités non étatiques (les Tsiganes, les Kurdes, etc..) nous pose le problème de leurs différences, c'est-à-dire de cette partie d’elles-mêmes qui fonde leurs identités distinctes.   La problématique  identitaire n'est pas simple; elle pose la question de la frontière, de ce qui se ferme sur soi pour assurer la perdurance du même, vis à vis de ce qui n'est pas "le même", distinguer le Soi de l’Autre.  Mais comment penser l'altérité des nations, si on ne la pense pas comme contrepoint radical ou momentané d'une conception de l'Homme universel ?   Pour certains philosophes, la diversité des nations et de ce qu'elles représentent ne sont qu'un moment dans l'Histoire générale de l'humanité, qui doit être pensée en fonction d'un universel qui se construit, soit par la marche de la Raison, soit par l'Economie, soit par l'horizon messianique promis par de nombreuses religions[1]
Il nous semble que la France, patrie universelle pour certains, nous fournit plus que tout autre nation occidentale, un des exemples les plus intéressants de la dialectique qui va de l'identité d'un "nous" collectif vécu comme irrécusable différence de l'autre, au désir passionnel d'universalité. 
La question identitaire ne relève pas seulement d’une quête philosophique, elle est  "politique", elle confronte chaque citoyen aux aspérités de la différence de "l’Autre", elle met parfois en rapport ce que Amin Maalouf[2] appelle les identités meurtrières et interpelle de ce fait la Cité dans son espace public.
Ce débat n’est pas nouveau, même si ses formes, aujourd’hui, sont particulières.  La question de l’intégration de minorités s’est déjà posée au cours des siècles précédents depuis l’acte d’émancipation durant la Révolution, d’une minorité emblématique de "l’Autre" en Occident, les juifs.  Celle-ci au cours des siècles, à l’instar des canaris des mineurs, a servi d’indicateur du niveau de tolérance de "l’Autre" dans les sociétés européennes et en particulier française. 
Notre interrogation porte donc fondamentalement sur la question identitaire française, sur son rapport à l'universel, et non pas sur la question identitaire juive dans la modernité qui aurait requis un coup d'oeil pour le moins européen.  Le statut du juif sert donc ici uniquement de révélateur, et de la singularité française, et de son universalité.
Dans cette réflexion sur l'identité d'une nation particulière, la question du sujet collectif requiert qu'on s'interroge sur le statut du sujet, de l'individu, car comme le dit Yirmiyahu Yovel[3]
"…or ce n'est que par eux (les individus) qu'existent les formes historiques globales".
Il y a ici un lien incontournable qui relie le sujet individuel au sujet collectif; ou peut-être devrait-on inverser les termes et dire le sujet collectif au sujet individuel, tant il est vrai qu'au coeur de l'individu, le "nous" social forge l'armature du "moi".



La patrie des droits de l’Homme

Le 26 août 1789, l'Assemblée constituante française vote la déclaration des droits de l'Homme et du Citoyen. Celle-ci affirme l'universalité et l'égalité absolue des hommes (Les hommes naissent libres et égaux en droit). La France devient la patrie des droits de l'Homme.   Pour Emmanuel Todd[4]
"La Révolution française est un autre grand moment d'universalisme européen, qui aboutit à la notion d'un homme universel absolu"
Cet universalisme absolu ne souffrait aucune exception.
Stanislas de Clermont-tonnerre déclare à l'Assemblée constituante en décembre 1789
"II n'y a pas de milieu possible, ou admettez une religion nationale, soumettez lui toutes vos lois, armez la du glaive temporel, écartez de votre société les hommes qui professent un autre culte, et alors effacez l'article X de votre déclaration des droits (...Nul ne doit être inquiété pour ses opinions même religieuses...) ou bien permettez à chacun d'avoir son opinion religieuse et n'excluez pas des fonctions publiques ceux qui usent de cette permission... Il faut tout refuser aux juifs comme Nation et tout accorder aux juifs comme Individus,"

Il n'est pas sans intérêt de noter que cette émancipation légale des juifs a précédé à l'époque la sortie des juifs de la société traditionnelle.  Il n'y avait à toute fin pratique aucun processus d'assimilation en cours des juifs, lesquels étaient au demeurant peu nombreux en France (40 à 60 000).  Cette émancipation découlait simplement de l'idéologie des lumières, émancipation que les armées de la Révolution allaient imposer à travers le continent au fur et à mesure de leur avance[5].
Napoléon Bonaparte en 1808 crée des institutions chargées d'intégrer les juifs dans le système étatique français dont le consistoire central, lequel s'emploie à accélérer la modernisation des juifs français, en réduisant la judéité à une affaire privée religieuse.   Ce mouvement de privatisation du judaïsme avait d'ailleurs été prôné en Allemagne par Moïse Mendelssohn, "sois allemand au dehors et juif chez toi".
Spinoza lui-même avait assigné à l'Homme de choisir entre l'universel et le particulier. Cette conception universaliste de l'homme, issue des lumières et réalisée par la Révolution française renvoie à quelques éléments forts qui vont définir la forme générale de l'identité française:

  • Celle-ci est fille de la modernité, construite sur la raison dans un mouvement explicite de rejet de la superstition, elle participe de l'universel.

  • L'universalisme français s’est forgé historiquement «contre» la religion catholique, en opérant une coupure radicale entre la sphère du religieux et celle de l'Etat.  La transcendance religieuse telle qu'elle se donne dans la réalité sociale, est perçue comme particulariste (on est catholique, protestant, juif ou musulman) et elle ne peut donc pas fonder l'universalité des droits ni généralement l'universalité des hommes.  C'est la Raison dans sa dimension transcendantale qui fonde l'universalité de L'Homme;  la finitude de l'Homme n'est plus une blessure que seul Dieu peut combler, mais un état de nature que la Raison transforme.

  • Les particularités culturelles, religieuses, et économiques basculent dans la sphère privée, c'est à dire ce qu'on appellerait aujourd'hui la société civile. (..Il faut tout refuser aux juifs comme nation...).  L'Homme moderne, l'homo politicus, sujet enfin majeur, devient "objet" de la coercition légale de l'Etat, (lois, règlements) dans sa vie publique au dehors, mais "sujet" libre dans sa vie privée[6].

  • La modernité procède à la laïcisation de valeurs judéo-chrétiennes (dignité inaliénable de l'homme, respect de la vie humaine, fraternité etc..) qui ne relèvent pas toutes nécessairement de la raison universelle, tel le droit de propriété.

  • Les corps intermédiaires, sont éliminés ou réduits, de sorte qu'il n'y ait aucun obstacle dans le rapport Individu/Etat.  La culture publique commune se présente comme unitaire dans sa conception et refuse les particularismes tels que les parlers locaux dans le cadre des rapports de l'individu à l'Etat.  Selon Michel Maffesoli, la socialité[7] cède le pas au social[8] dans la définition d'un savoir-vivre unique, en vue de développer l'homogénéisation de la France. Ce savoir-vivre unique, obligatoire et laïc, sera par la suite assuré avec une grande efficacité par l'école et l'armée avec les troisième et quatrième République.

  • L'émancipation définit implicitement pour les minorités un horizon d'assimilation. Les vagues successives d'immigrants confirment la puissance assimilatrice de la France[9];  1 % d'étrangers en 1851, 3% en 1901, 7% en 1931, 4% en 1954, 7% en 1975, 8% en 1994.  Les dernières immigrations depuis 1970 sont majoritairement maghrébines, et si l'assimilation de ces populations se fait, c’est plus difficilement qu’avec les vagues précédentes. Les juifs n'ont pas échappé à ce processus d'assimilation; plus encore leur émancipation légale a ouvert la voie à une transformation en profondeur de la société juive de l'époque; ceux-ci apprennent le français, affluent dans les centres urbains et embrassent de nouvelles carrières.   En moins d'un siècle les juifs s'imprègnent profondément de la philosophie des Lumières, et témoignent d'un très fort attachement à la France émancipatrice.

  • Cette conception française de l'universel, face au particularisme de la plupart des Etats ancrés sur leurs identités respectives, prend à l'échelle mondiale une forme elle-même particulariste, bien que selon Todd
" la contribution principale de la France à l'Histoire de l'Humanité est justement d'avoir fait échapper la démocratie à sa gangue ethnique originelle[10]  et définit un corps de citoyens sans références aux notions de race ou de sang".
Cet attachement aux idéaux de l'universalité de l'Homme est profond et suscite de fortes oppositions à l'antisémitisme. C'est ainsi qu'Emile Zola publie le 13 janvier 1898 son célèbre "J'accuse" dans le cadre de l'affaire Dreyfus.
En 1948, la déclaration universelle des droits de l'Homme adoptée par l'ONU est rédigée par René Cassin;  Celui-ci est français, délégué par le général de Gaulle et il est juif.
Concrètement l'intégration des juifs et leur assimilation vont bon train en France contemporaine;  La plupart des équipes gouvernementales comptent des ministre d'origine juive.  Plusieurs premiers ministres furent également d'origine juive.  Le juif est on le voit parfaitement accepté en tant que citoyen absolument égal, sous réserve que sa qualité de juif se confine à la vie privée.  La machine assimilatrice française fait merveille, particulièrement depuis la fin de la guerre; le taux de mariages mixtes des juifs en France est le plus élevé d'Europe et même des grands pays occidentaux.



La diabolisation de "l’Autre"

La France, c'est aussi et en même temps:

  • L'affaire Dreyfus, et l'antisémitisme des cercles militaires et d'une large fraction de la hiérarchie catholique.

  • Vichy et le soutien tacite d'une large partie du peuple français aux lois anti­juives édictées pour certaines avant que l'occupant allemand ne l'exige.

  • La rumeur d'Orléans dans les années 60, investiguée par le sociologue Edgar Morin[11]

  • Le discours du général de Gaulle en 1967 sur les juifs "peuple d'élite, sur de lui-même et dominateur".   Discours extraordinaire qui pose le juif comme d'essence différente du Français, et crée ainsi les conditions d'un clivage au sein des citoyens. Ce discours formulée par la plus haute autorité de l'Etat légitimait sinon l'antisémitisme (de Gaulle ne l'était pas) mais le sentiment que le juif était "autre", "différent".

  • L'attitude ambiguë du Président François Mitterrand vis à vis de personnages ayant notoirement collaboré à la répression anti-juive (Bousquet..).  Là encore, le chef de l'Etat, loin d'être un antisémite a toujours professé une admiration et un étonnement réel face à l'énigme du destin juif.  C'est pourtant ce même Mitterrand qui a collaboré avec Vichy tout en étant parfaitement au fait des lois anti­juives promulguées par Pétain, et qui n'a jamais renié ce sombre épisode.

  • Le Front National que soutiendrait près de 20% de  l'électorat, dont les thèses racistes, dans le contexte français, dépassent la simple vindicte à l'égard des immigrants et s'attaquent à la "qualité" de "français" de certains citoyens français. Ces thèses récusent fondamentalement la conception de l'Homme universel, l'antisémitisme des dirigeants étant d'ailleurs bien connu.  Le Front National réclame une citoyenneté basée sur le droit du sang et non pas le droit du sol, vision éminemment "particulariste". La glorification de Jeanne d'Arc doit être comprise comme un appel infra rationnel à une réalité mythique, ontologique, d'un Français "pur et unique", résolument distinct du Français, "français" par élection. En 1994, 62% des Français reconnaissent avoir des sentiments racistes, par ailleurs la commission des droits de l'homme de l'ONU déclare constater une vague de racisme et de xénophobie à travers la France[12].
En fait l'antisémitisme a toujours baigné l'ensemble du mouvement nationaliste, de Déroulède à Maurras, de Rochefort à Barrès, la dénonciation de "l'invasion juive" est omniprésente.  Coté journaux, les diverses éditions parisiennes et régionales de "la Croix" des pères assomptionnistes se déclarent officiellement "journaux les plus anti-juifs de France".   il y a également la ligue antisémite de Drumont.    Céline exemplifie dans les années 30 une conjonction nouvelle du pacifisme et de l'antisémitisme; il déclare "la Gauche, le Front populaire voudraient au nom de l'antifascisme entraîner le pays exsangue dans un nouveau conflit suicidaire....  cette guerre est voulue par les juifs pour renverser Hitler"  alors qu’en 1914 les juifs étaient accusés par les antisémites de trahir la France au profit de l'Allemagne[13]
Substitut de l'ennemi extérieur, le juif est appelé par la mythologie des antisémites à figurer à l'intérieur l'ennemi nécessaire contre lequel il devient plus facile d'assurer la cohésion nationale.
L'antisémitisme recrute partout, au sein de l'establishment des arts et des lettres, chez les intellectuels, les académiciens, dans le petit peuple, les dirigeants, les immigrés musulmans, et même au sein de la gauche....
Il y a quelques années, Jean-Marie Le Pen publiait un livre "La France est de retour" qui présente une vision nationale/populiste mordant à droite évidemment mais entamant également l'audience de l'extrême gauche. Le courant ultra nationaliste xénophobe et antisémite a cristallisé les aspirations d'une partie importante de l'électorat français.  L'idéologie de ce mouvement est on ne peut plus claire, glorification du peuple français comme race supérieure;  Par contre coup les races juives et arabes seraient évidemment inférieures.   Dernier avatar, la recrudescence des actes antisémites de la dernière décennie, qui n’avaient jusqu’à récemment pas suscité de réactions fortes des autorités publiques.[14]
La France présente aussi ce visage qui faisait dire à Tristan Bernard pendant la guerre
"Les optimistes sont à Drancy[15], les pessimistes sont à New York".
Mme Fernande Shulman juive athée, qui disait que sa mère était une Française née juive par hasard, ajoute cette phrase terrible
"Je suis une française particulière, une française toujours révocable, comme un ex grand malade, plus exposé que nul autre à une rechute"[16].
La peur et le rejet de l'autre, ne sont pas l'apanage exclusif de la droite nationaliste; une partie du petit peuple de gauche véhicule cette vision de l'inaltérable différence de l'autre.  Ce sentiment est quelquefois conforté par les politiciens pour des raisons purement électoralistes (Ah ces odeurs !...)[17], ce qui confère une réalité explicitement négative à ce qui se présente comme la différence de l'autre.
Michel Wieviorka[18]  dans ses enquêtes sur le terrain identifie le sentiment de la distance culturelle au sein de la France raciste, mais ne nous y trompons pas, derrière la Culture se profile la Nature, c'est à dire la race.  Comme l'indique l'un des enquêtés
"j'ai vu monté 4 moutons vivants, des gros et on les tire dans la baignoire.... chaque race a ses moeurs, ses coutumes et ses religions, et même s'ils sont français, ils garderont toujours la race dans eux"
La différence de l'autre pour une partie des Français est perçue comme une menace qui prend la forme de l'envahissement du territoire physique et identitaire français

Le paradoxe identitaire français

Il y a manifestement un niveau de contradiction qui dépasse l'accidentel; cette contradiction semble enracinée au coeur de l'identité française, puisqu'elle perdure et se recompose sans cesse dans le paysage français  quelle que soit l'époque.
Cette contradiction est-elle universelle ?  Se retrouve-t-elle dans les autres sociétés démocratiques?  Ou bien a-t-elle un caractère proprement français ?  Tout d'abord cette contradiction entre une France universaliste et des pratiques racistes, ne se réduit pas à un clivage entre le pays légal et le pays réel, à une simple dichotomie entre un discours universaliste, et une pratique différentialiste; Ce serait trop facile.  Les deux tendances s'expriment, et par des idéologies, et par des pratiques effectives.  Il semblerait à première vue que nous ayons à faire à deux Frances distinctes, à deux corps sociaux incompatibles, à deux positions aux antipodes l'une de l'autre.
Y aurait-il en France deux identités françaises nettement distinctes, mais coexistant malgré tout sur un territoire unique contrôlé par un Etat unique.  Ces identités se succéderaient-elles dans le temps selon une logique particulière, à la façon dont les partis alternent au pouvoir ?  Et si c'était le cas, la ligne de démarcation suit-elle un clivage gauche/droite? Un clivage de classes sociales ? Un clivage de niveau d'éducation ? Un clivage de corps de métiers - l'armée, la police, l'appareil religieux etc. - pencheraient-ils plus d'un bord que d'un autre ? Et selon les époques, leurs préférences instinctives feraient-ils basculer le pays soit vers l'intolérance soit vers l'universel ?  Pour reprendre les termes d'Emmanuel Todd[19]
"Le mouvement lepéniste signifierait que la prétention française à incarner
l'universel a toujours été abusive.  Face à l'homme diffèrent venu d'un ailleurs géographique ou religieux, la France ne serait finalement capable que d'une banale intolérance".
Cette question revêt une grande importance théorique, pratique, politique et éthique, puisque la France compte un pourcentage non négligeable d'immigrés, et qu'en dépit d'une politique officielle visant une immigration zéro, la mise en place de l'Europe, les accords de Schengen en particulier couplés à la mondialisation des échanges, font de l'immigration donc de "l'étranger"  un problème incontournable.  Il n'y a pas de réponses simples face à un comportement en apparence schizophrénique.


La réponse anthropologique

Emmanuel Todd pense qu'aucune société ne peut évoluer hors des pesanteurs de son histoire, et il situe la question identitaire dans une perspective anthropologique.
La structure familiale, le statut de la femme, le taux d'exogamie, le mode d'héritage, sont les concepts clés permettant d'interpréter des réalités en apparence contradictoires.  Seul le passage de l'idéologie à l'anthropologie, c'est à dire la démarche scientifique, nous livre les clés d'une certaine cohérence.
Les cultures sont de façon générale universaliste ou différentialistes, et la source de ce caractère découle d'un principe de symétrie ou d'asymétrie dans le rapport aux enfants.  Ce principe de symétrie ou d'asymétrie découle directement de la structure familiale traditionnelle des peuples.
Les cultures universalistes postulent l'égalité des frères. Lorsque les frères sont égaux, il y a partage égalitaire des biens; la structure du groupe familial admet un plan de symétrie,
"chaque frère identiquement lié au frère, étant explicitement comme le reflet d'un autre frère"[20]
la culture qui en découlera sera de nature universaliste, avec des variations importantes, selon que les soeurs sont exclues ou pas du partage des biens.  Ainsi les structures communautaires romaine, chinoise, russe, arabe, excluent les femmes, alors que les structures familiales nucléaires du Bassin Parisien, de Castille, de l'Andalousie, sont vigoureusement égalitaires et ne font pas de distinctions entre garçons et filles.
Les cultures différentialistes s'appuient quant à elles sur la notion de famille/souche. Un héritier unique est désigné par la coutume ou par les parents, les autres enfants étant exclus de la succession.  Partout où il existe, le système souche définit pour les frères des destins différents, ce qui induit une structure mentale différentialiste, qui peut être soit égalitaire soit inégalitaire.
Cette vision anthropologique qui classe les sociétés et les cultures comme universalistes ou différentialistes, à partir de la structure traditionnelle d'héritage familiale, doit postuler un mécanisme d'intériorisation et de transposition inconsciente des structures familiales aux structures idéologiques et culturelles.  Le mode de partage dit à l'inconscient des hommes qu'ils sont égaux ou inégaux par essence (aléas de la naissance, aîné ou cadet, garçon ou fille..). Ce même inconscient postule que si les frères sont égaux, alors les peuples sont égaux; si les frères sont inégaux, les peuples sont inégaux.
Ces structures mentales ne résident pas seulement dans l'inconscient; elles se traduisent par des normes, des règles, des coutumes, des lois, et donc des pratiques vis à vis des étrangers.
Cependant une telle transposition de la structure de la famille vers la structure idéologique des sociétés, exige des structures sociales stables sur une très longue durée, ce qui était effectivement le cas avant la révolution industrielle.
Pour résumer la thèse de Todd, c'est dans l'inconscient des enfants que se bâtit la certitude métaphysique a priori de l'équivalence ou de la non équivalence des frères (élargie ou non si l'on inclut ou exclut les soeurs), c'est à dire de l'universalité ou de la non universalité des hommes; c'est au sein de sa culture que se bâtît cette intime conviction du Sujet, et non pas dans le contact inter­ethnique, car l'a priori n'est pas par définition sujet à vérification, il organise la vision de l'autre, le définit comme autre, identique, ou presque semblable, l'autre qui par sa simple existence confirme l'identité du sujet.
On comprend mieux pourquoi des groupes similaires d'étrangers ont des destins différents selon la société d'accueil: En effet à moyen et long terme ce ne sont jamais les a priori métaphysiques des immigrants qui déterminent leur finalité (assimilation, maintien de leur différentialisme, ou même extermination), mais c'est toujours la société d'accueil qui finit par imposer son modèle, au point que Todd sur la base d'analyses comparatives conclut à un pouvoir d'omnipotence de la société d'accueil, quant au destin final de l'étranger. Cette dernière conclusion mérite d’être nuancée ; si en effet elle s’appliquait manifestement jusqu’à la fin de la 2ème guerre mondiale - les moyens de communication modernes joints à la concentration élevée d’immigrants dans des zones géographiques et aux caractéristiques spécifiques des nouveaux groupes d’immigrants majoritairement musulmans - mettent à mal aujourd’hui cette affirmation de l’omnipotence de la société d’accueil capable de dicter le destin ultime de l’immigrant.
A l'issue de ce bref détour théorique, l'exception française se comprend mieux; la France au plan anthropologique n’est pas très homogène.   L’État unitaire français dans ses présentes frontières est relativement récent, la France au cours de son histoire séculaire, s'est constituée sous l'autorité royale par l'amalgame de régions différentes, aux traditions anthropologiques fort distinctes. C'est ainsi que le Bassin parisien et la façade méditerranéenne se référent à des structures familiales égalitaires absolues, donc de conception universaliste, alors que l'Alsace, la Vendée, la Bretagne s'appuient sur des familles/souche, donc de conception non universaliste.
Ces différences de structures disent à l'inconscient des messages différents; pour la majorité des Français, c'est l'universalité de l'Homme, pour la minorité c'est son différentialisme.
Ces visions distinctes ont toujours existé et co-existé, elles expliquent les discours et les pratiques contradictoires de la France vis à vis des étrangers et en particulier des juifs. Les deux épisodes infamants de la France contemporaine (Dreyfus et Vichy) peuvent s'interpréter sans procéder à un constat d'échec de l'idéologie universaliste et émancipatrice de la France, comme l'a fait une certaine école d’historiens américains[21].
Pour Todd, l'affaire Dreyfus définit une géographie du différentialisme français.  A l'époque le catholicisme périphérique (régions de famille/souche) constitue l'assise principale de l'antisémitisme; la presse catholique de province était alors absolument déchaînée dans sa vindicte anti-juive de 1890 à 1893.  A cela s'ajoute un sentiment nationaliste exacerbé, qui n'est pas nécessairement antisémite, mais qui est pro militariste et hostile à la révision du jugement, ce qui équivaudrait à blâmer l'armée.  Cette affaire révèle l'interaction de deux espaces anthropologiques (une France centrale, républicaine, égalitaire, laïque, de faible pratique religieuse et universaliste, qui ne conçoit pas le juif comme d'essence différente, et une France souvent antirépublicaine, périphérique, différentialiste, religieuse, antisémite, pour qui le juif est différent).
L'épisode de Vichy suit un cours parallèle avec l'énorme différence que l'occupant allemand renforce massivement le différentialisme français.  L'antisémitisme de larges couches de la population française a bien sûr une existence autonome, qui l'aurait mené, laissé à lui-même, à l'expulsion et la ségrégation des juifs mais probablement pas à leur extermination. C'est sûrement l'indifférence à l'antisémitisme d'une fraction non négligeable de la population française, ayant à son actif de nombreuses actions de sauvetages individuels, qui explique que le taux de survie des juifs français ait été proche de 75 %, l'un des plus élevés dans l'Europe occupée par les nazis.
Il n'en reste pas moins qu'un des paradoxes de l'exception française, c'est, malgré sa philosophie d'exclusion, le fait que le Front National jouisse d'un succès aussi élevé auprès de l'électorat, dans des régions acquises depuis toujours à l'idée de l'universalité de l'Homme, en particulier la façade méditerranéenne (élections de maires FN à Toulon et Orange dans les années 80 et 90).  Pour Todd, l'électorat surtout dans les milieux populaires, reproche aux immigrés de ne pas s'assimiler assez vite; ils refusent à priori l'idée de différence radicale entre les êtres humains.  Lorsque le comportement de "l'autre" est jugé inacceptable par exemple vis à vis du statut de la femme, il agit dans l'inconscient français égalitaire comme un révélateur explosif de son refus de la différence.  Paradoxalement, l'universaliste rejette l'autre parce que l'autre est différentialiste; cette dynamique reflète l'une des contradictions les plus prégnantes de l'universalisme; celui-ci est par essence intolérant, parce que l'universalisme ne peut pas être rangé aux cotés des autres particularismes comme un particularisme additionnel. 
Cette intolérance conforte, légitime, et fonde quelquefois le repli identitaire de l'autre vers son propre particularisme,   perçu comme seule alternative à sa disparition.  Cet inconscient qui postule l'équivalence absolue de l'Homme expliquerait par ailleurs que dans la vie concrète, malgré les discours d'exclusions, le mariage mixte des Algériens avec des Français atteigne 50% pour les hommes et 25% pour les femmes, ce qui assure à terme leur assimilation dans la société française[22], s’il n’y a pas de nouvelles vagues massives d’immigrants maghrébins.
Nous avons donc coexistence d'un discours d'exclusion différentialiste, avec un niveau d'échange des femmes très élevé, critère ultime d'acceptation.  Cette coexistence de deux phénomènes aussi opposés montre que l'a priori métaphysique de l'universalité de l'Homme, de son équivalence absolue, ne tolère pas que l'autre manifeste par son comportement un a priori différentialiste. L'étranger pour peu qu'il laisse tomber l'expression de ses différences dans ce qu'elles ont d’inassimilables ou d'offensants pour la société française est jugé fondamentalement semblable.



Les états confusionnels

Il y a quelque chose de gênant dans cette vision anthropologique; sa logique qui en fait sa séduction semble capable d'absorber beaucoup, peut-être trop de contradictions.  Comment interpréter que dans le bassin parisien, au coeur de l'espace anthropologique ancré sur la notion de l'égalité absolue des frères et des sœurs, donc "universaliste", l'héritage de la royauté se fasse selon le principe de primogéniture ?  
Bien que Todd s'en défende, son analyse du phénomène identitaire ressemble fort à une démonstration logique, presque mathématique, mais quelque peu déconnectée du réel.  Elle a un caractère éminemment cartésien en ce sens qu'elle ne rend pas suffisamment compte de l'état confusionnel des choses.   La vie est rarement limpide, elle est toujours ce qu'elle est, mais rarement ce qu'elle devrait être en vertu de la raison;  A suivre les hypothèses de Todd, il devrait y avoir une remarquable unanimité politique dans la façade méditerranéenne et le bassin parisien contre le Front National puisque son discours politique est entièrement centré sur la distinction à faire entre "vrais et faux" Français.  Et pourtant, ainsi que nous l'avons déjà souligné, les votes sont divisés même au sein de populations dont le système anthropologique postule l'universalité de l'Homme.  "Il faut donc conclure que l'indifférence aux propositions du "devoir-être" renvoient les électeurs et derrière eux les individus à leur errance première, qui est celle de leur vie de chaque jour"[23].   Peut-être plusieurs logiques travaillent-elles simultanément le corps social et produisent-elles des effets contradictoires[24].
La conception classique de la société s'appuie depuis Descartes sur la primauté du sujet autonome abstrait, maître de lui et de son histoire, et qui au travers de groupements contractuels et d'une organisation économico-politique fonde des structures sociales légitimées par la raison.  Le sujet, le "Je", précède et fonde le "Nous".  Seules les entités individuelles sont dépositaires de la raison, en égale proportion, ce qui justifiera le fondement démocratique "un homme, un vote".
Or dans la réalité, l'individu n'est pas calmement guidé par la raison, ni le "devoir-­être", ni l'analyse rationnelle de ses intérêts.  Cette vision là suppose une réalité ontologique du moi, une homogénéité que la psychanalyse a révélé pour ce qu'elle est, un mythe.   La conscience n'est pas le lieu qui détermine et cause le comportement et la pensée.  C'est l'inconscient qui est le véritable lieu de la pensée de l'homme.  Freud a montré que l'homme dans sa matérialité est essentiellement pulsions et désirs. Cette reine du monde, la raison est en fait fille de la pulsion. Aucune assertion de la raison ne peut être acceptée d'emblée, car ses fondements s'appuient sur autre chose que la logique.  Le sujet cartésien en est radicalement transformé.  Le sujet n'est plus "un", ses comportements et ses pensées se structurent et se pensent à l'insu du sujet conscient, dans un lieu autre.  Le sujet lui-même est défini par son rapport à ce lieu autre; sa logique n'est pas sa logique, quelqu'un d'autre pense à sa place,  bref le sujet est divisé. 
Nous ne pouvons plus nous bercer d'illusions et croire avec Spinoza que "Tout homme est par droit naturel et imprescriptible le maître de ses propres pensées".
Le moi peut-il être autre chose qu'une réalité empirique ?   Ne sommes nous pas tous des Dr Jekyll et Mister Hyde, nos goûts, nos désirs, nos conceptions ne fluctuent-elles pas incessamment ?  Et face à cette fluidité, n'avons nous pas d'autre choix que de nous forger le mythe de la permanence identitaire de notre moi, pour présenter à la société la stabilité qu'elle requiert de nous dans nos transactions quotidiennes avec les autres ?  Ce quelqu'un d'autre qui pense à l'insu du moi, cet oublié, n'est-il pas la société (l'inconscient), le "nous" d'autant plus efficace qu'on ignore qu'il est là agissant.  Le "moi" en partie imposé par la société, n'est pas toujours facile à porter, car au delà des masques liés à chaque "persona", à chaque rôle social, nous devons toujours être intimement conforme à notre carte d'identité non seulement légale mais surtout sociale, sous peine de susciter l'inquiétude quant à notre santé mentale, et des doutes quant à notre capacité à accomplir ce qu'on attend de nous.  Et pourtant ne vivons nous pas tous à quelques degrés divers ce que Marguerite Yourcenar décrit, lorsqu'elle parle de ce "moi incertain et flottant.".   Le mythe incessamment répété de notre moi assure notre permanence identitaire, refoule l'angoisse secrète de notre inquiétante diversité psychique, étrange et familière tout à la fois, et nous conforme à nos rôles sociaux obligatoires.
Notre identité nous est donc dans une large mesure imposée par la société; celle-ci, qu'elle soit traditionnelle, moderne, révolutionnaire, ou productiviste, tolère mal la schizophrénie ou même l'excentricité.  L'immuabilité d'une identité réifiée du citoyen et même de l'individu est un impératif social que l'homme ne transgresse qu'au prix de son rejet dans les limbes sociales, comme réprouvé ou même comme objet monstrueux (le transsexuel, le traître, le fou, etc.)
Toutefois, face à la démesure de la domination, au délire social de régulation des goûts, des désirs et de l'imposition d'un savoir-vivre unique, d'une vertu obligatoire,
"l'individu s'isole, se replie sur soi, ruse, se masque, car il sait confusément que toute procédure de gestion d'autrui entraîne à terme le refus ou le nivellement de sa différence, de son identité telle qu'en lui-même il la vit[25]".  
Or c'est bien cette réalité là qui constitue la dominante de l'expérience humaine.   L’individu sait intuitivement que ce que veut la société correspond à sa mort en tant qu'altérité.   Sa survie réside dans l'évitement, le repli vers ses groupes d'appartenance, le repli sur l'éternité que représente le quotidien, fait de libertés interstitielles et relatives; le repli sur le rituel qui dit le retour du même, et qui assure la perdurance du groupe devient un impératif de survie.
Ce qui est primordial pour l'Homme c'est "l'être-ensemble";  cet "être-ensemble" se caractérise présentement selon Maffesoli[26] par un état confusionnel, une dissolution de l'individu dans l'exaltation de l'émotion vécue en commun, par contagion du sentiment, par la circulation de la parole et du sexe.  Ce vouloir-­vivre collectif s'appuie sur la coutume, un non-dit dont le résidu fonde ''l'être-­ensemble", le code qui limite et délimite la manière d'être avec les autres. Mais, il faut le souligner, aujourd'hui ces tribus sous forme de micro groupes, sont fluctuantes, se font et se défont au grès des circonstances.  De ce point de vue, la vie, c'est d'abord la vie quotidienne; le petit groupe d'appartenance qui assure l'organicité du vivant, face aux injonctions du social, du devoir-être; ce petit groupe d'appartenance, cet "être-ensemble" fait le constat empirique que "l'autre", le juif, l'arabe ou l'étranger, est décidément "autre" dans un premier temps, autre par sa culture, ses moeurs, ses croyances, ses habits, son physique, son accent.  Dans cette appréhension d'abord émotive et vécue en commun par contagion du sentiment, il n'est pas surprenant que l'autre demeure "l'autre", parce qu'il est à l'extérieur de la petite tribu.  Mais comme chacun participe à de multiples tribus fluctuantes, il y en aura inévitablement quelques unes où l'étranger se faufilera par la force des circonstances, et au moins partiellement dans la concrétude du quotidien, dans l'épaisseur du vivant et sa réalité "dionysiaque"[27],  il vivra avec les autres l'émotion partagée, "l'être-ensemble". 
Dans une société qui postule l'équivalence absolue des hommes, la voie est alors ouverte à la circulation du sexe, et donc aux mariages mixtes, indicateur ultime d'acceptation par lequel en France, l'autre devient Français, en rejetant dans les faits ce qui le distingue.


Le paradoxe identitaire de l’universaliste

A court et moyen terme le comportement "tribal" décrit par Maffesoli permettrait de rendre compte en partie de certaines formes du paradoxe français, même dans les régions où l'inconscient dit aux frères, que l'étranger est aussi universellement humain qu'eux. 
Dans une perspective structuraliste sur le long terme, la construction anthropologique de Todd semble se vérifier au moins en France, puisque l'échange des femmes se fait, et qu'ainsi l'autre est absorbé dans la représentation que se fait le Français de l'universel.
Le juif à n'en pas douter a occupé dans l'imaginaire européen, incluant l'imaginaire français, un rôle unique, celui de la plus grande altérité, incarnation extrême de l'autre.  Le juif occupe une place essentielle dans la Chrétienté, une place métaphysique et  naturelle, parce qu'il conforte l'ordre du ciel, c'est à dire la nature des choses.  Il est tenu à la lisière de la société, littéralement, puisque la plupart des activités lui sont interdites, et qu'il doit résider dans des enclaves situées en périphérie, les ghettos.
Pourquoi ne pas alors l'exterminer radicalement, puisque dans l'imaginaire, il est d'une nature radicalement autre, même si l'Eglise est obligée de lui reconnaître une nature humaine, autrement dit une âme susceptible d'être sauvée par conversion.  Si le Juif est toléré dans certaines limites, ce n'est pas simplement parce qu'il s'occupe de certaines choses nécessaires au fonctionnement social mais interdites par l'Eglise, tel que le commerce de l'argent, c’est qu'il doit, par son malheur, témoigner du sort de ceux qui n'ont pas embrassé la deuxième alliance ; Par sa seule existence de réprouvé, le juif rassure le chrétien et consolide son réel social, en consolidant ses représentations imaginaires.
Altérité intérieure au monde chrétien, le juif occupe un espace nécessaire et non pas comme l’étaient les Persans au temps de Montesquieu, une altérité extérieure, exotique.
Avec la représentation explicite et légale de l'universalité et de l'égalité absolue de l'Homme que proclame la Révolution française, les choses se compliquent en France; 
En effet, où loger l'altérité si l'on veut toujours une forte identité ?  Si j'appartiens à une société prônant explicitement l'universalité de l'Homme, son équivalence quelle que soit sa race, son ethnie, sa culture, sa langue, sa religion, cette société aurait une faible autodéfinition de soi, de son identité.  Si toutes les différences sont inessentielles, elles peuvent être acquises ou rejetées.  Qu'est-ce qui me distinguerait alors de l'autre pour marquer irrévocablement mon identité, hors de ma nationalité ?
Cette situation ne peut qu'être angoissante, car la reconnaissance de sa différence demeure l'expérience centrale de l'individu, et des collectivités mêmes étatiques.
On ne peut pas concevoir d'individu sans "moi", sans personnalité qu'elle soit faible ou forte.  Cette quête irrépressible de soi est parfaitement illustrée par la curiosité et même le besoin qu'éprouve l'adopté de savoir "qui" sont ou étaient ses "vrais parents", indépendamment de l'affection qu'il peut porter à ses parents adoptifs.  Nous avons là un phénomène intéressant; en effet le besoin de savoir devrait être inexistant, puisque l'adopté a été nourri émotivement, psychiquement et socialement comme tout autre enfant naturel par sa famille d'adoption. Si ce besoin est si profond[28] c'est que nous avons de nous-mêmes, de notre identité, une conception généalogique, autrement dit au tréfonds de notre être nous assignons à l'identité un état de nature que les circonstances ne peuvent changer. Nous voulons savoir qui nous sommes vraiment; le besoin d'être ancré est difficilement contestable, nous avons en un mot besoin de savoir qui sont nos parents, mythe fondateur du "moi" et de ses soubassements obscurs.
On pourrait procéder à une certaine analogie en ce qui concerne l'identité collective.  Toutes les sociétés ont leur mythe fondateur, que ce soit Rome avec Romulus et Rémus nourris par une louve, le Japon avec la déesse Amaterasu, les juifs avec Abraham et Moïse, la Chrétienté avec Jésus, l’Islam avec Mahomet, et même la France dont le Général de Gaulle disait qu'elle venait du fond des âges.  Si de même que pour un individu, on ne peut pas concevoir de collectivité sans identité, il faut qu'elles aient donc toutes besoin pour exister d'un mythe ou d'un récit fondateur qui se perde de préférence dans la nuit des temps, ou qui transforme son origine au moyen d'épopées héroïques.
L'ambition de la raison étant de constituer le monde par la connaissance, par ce fait même procède à son désenchantement.  Une collectivité universelle telle qu'elle fût rêvée par les auteurs de la déclaration des droits de l'Homme ne pourrait l'être que fondée sur et par la raison.  Une société transparente, sans mystère, sans son "continent noir"[29];  sans profondeur, est difficile à concevoir dans la mesure où le réel social loge aussi pour une bonne part dans l'imaginaire.
On le voit, l'un des paradoxes d'une culture universaliste fondée sur l'a priori métaphysique de l'universalité de l'homme, c'est que toutes les caractéristiques des hommes et de leurs cultures ne peuvent être perçues que comme accidentelles, et à la limite sans importance.  Cette conception ne plaide pas en faveur de l'autoconservation d'une culture réellement universaliste, puisque n'ayant aucun dépôt sacré à préserver ni de singularité à défendre à l'exception de son a priori universaliste, la culture universaliste devrait être polymorphe et accepter dans la sphère privée l'immensité des expressions culturelles des individus et des communautés.  Or une acceptation réellement significative et non pas cosmétique, entraînerait des contradictions insupportables, dans la mesure où certaines règles "privées" sont malgré tout de nature publique; ainsi le code légal ne peut pas en même temps proclamer l'égalité absolue de l'homme et de la femme, et ne donner qu'à l'homme le pouvoir de décider de divorcer; ainsi le code civil ne peut pas instituer simultanément la monogamie et la polygamie comme règles publiques gérées par la puissance publique.  La volonté d'accommoder partiellement certains groupes d'immigrants africains polygames, pour des raisons de respect de leur culture, par les gouvernements socialistes dans les années 80, a suscité de violentes réactions même dans les milieux de gauche les plus attachés à l'universalisme de la France.  Il faut donc même dans une société se voulant universaliste, un espace public et une culture commune, dont certaines valeurs et certaines règles ont d'autres fondements que la raison.  Ces valeurs et ces règles ne peuvent émaner que de coutumes propres à une société historiquement constituée, c'est-à-dire spécifiques à une identité non universelle.  Cette identité particulière qu'elle s'appuie ou non sur un mythe fondateur n'est pas évacuable, car elle va servir de matrice à l'espace public de cette société, même si celle-ci se veut universelle.
Comment concilier alors pour une collectivité universaliste comme la société française accouchée par la Révolution, ce besoin impérieux d'un mythe fondateur dont la nature non universelle ne résisterait jamais à l'examen critique de la raison. Il semblerait qu'aucune collectivité n'est à même de durer en se constituant et en agissant sur les seules prescriptions de la raison. La France révolutionnaire elle-même avait dû réintroduire la notion d'un être suprême transcendant dans son appareillage idéologique.  Un examen empirique de diverses collectivités historiques universalistes confirmerait que "l'infra-rationnel n'est pas évacuable".  Les collectivités se réclamant de la raison universelle et de l'égalité, dont les plus achevées furent, au moins au niveau du discours, les sociétés révolutionnaires française, américaine et russe, ont dû presque immédiatement se donner un récit fondateur; issu d’un imaginaire marqué par les caractères ethniques et historiques de la collectivité.   Michelet a ramassé magistralement le mythe de la France révolutionnaire "la France patrie de l'universel a pour vocation de délivrer le monde" ;   Ce mythe invoquant la raison, s'érige en puissance messianique soit par la force des armes, soit par la force des idées.  Y a-t-il meilleure façon de réaffirmer l'unicité de son identité, tout en se réclamant de la raison en marche ?
Pour la Révolution française, son universalisme la distingue donc violemment et immédiatement des autres nations européennes.  Son universalisme devient son identité collective particulière,  il fonde son altérité, au point que pour certains révolutionnaires, la France se devait d'aller combattre toutes les tyrannies, par définition non fondées sur la raison.
L'émancipation du juif par l'Assemblée constituante, abolit en France un état de tyrannie à l'égard d'individus particuliers au nom de principes universels et prouve la différence française d'avec les autres nations.  La France conforte ainsi ce qui fait son originalité: l'universalité est son particularisme, et elle a vocation pour le répandre.  Cette position malgré les nombreuses vicissitudes de l'histoire est demeuré un trait constant du génie français. Comme le dit Emmanuel Todd
"... les français doivent réaliser sur leur territoire l'universalité de l'Homme
parce qu'ils sont différents des autres peuples.  Comment mieux mettre
l'ethnocentrisme au service de l'universel"
Il reste qu'il y a un pas quelquefois gigantesque entre les principes et leurs réalisations. Pour le Français, c'est entendu, le juif est comme lui un citoyen de l'universel, mais l'adhésion à l'universalité n'empêche pas l'irrépressible besoin d'être soi-même, d'avoir son identité distincte de l'autre.
Comment une telle identité peut-elle se maintenir hors du cadre mythico dramatique de sa naissance dans l'espace défini par la raison et l'a priori métaphysique des hommes, de leur identique nature ?
La France a forgé empiriquement une conception sociale de cette identité; issue de la modernité celle-ci aura pour fondements la citoyenneté, la culture française se concevant comme universelle, la langue, l'attachement patriotique exclusif à la nation, tous éléments ressortant de la sphère publique, à distinguer des éléments identitaires que la Révolution a relégué dans la sphère privée, particulièrement la religion.  Pour l'universaliste un homme est un homme ; il mérite d'être traité comme n'importe quel autre homme, mais l'universaliste a plus de peine à considérer une minorité nationale comme sujet de droit[30].   L'universaliste accueille l'étranger mais tolère mal sa particularité.
Peut-on dire dès lors que les juifs qui parlent français, participent de la culture française et qui prouvent leur attachement patriotique en servant fidèlement dans les armées sont acceptés dans l'éternité du quotidien comme Français par les Français ?
Oui et non !
Non, si le juif persiste à demeurer juif en maintenant vivace en lui ce qui ressort de la sphère du privé - religion, mariage etc. Ce juif là pose problème, non pas évidemment aux antisémites de tout poil puisqu'ils le veulent ainsi, mais il pose problème à l'inconscient des français qui se réclament des principes de la République et de la Raison.  Il pose problème parce que son refus de disparaître maintient l'idée de la différence au sein de la patrie de l'universel. Cette persistance de la différence indique soit une conception de l'universel trop étriquée, figée sur des principes rigides et intolérants, soit une affirmation difficilement acceptable, l'identité autre du juif est perçue par celui-ci comme plus précieuse que l'identité universelle offerte par la République.
Oui, s'il abandonne toute manifestation extérieure et privée qui le distinguerait en tant que juif, autrement dit il est accepté comme français s'il renonce dans les petits gestes comme dans les grands à son identité de juif, et comme ultime preuve et ultime destin, qu'il s'assimile en sortant de l'endogamie juive.  Les chiffres sont là pour le prouver, l'assimilation des juifs est en mode accélérée en France, la pratique religieuse décroît et se calque sur celle des Français et les taux de mariages mixtes sont parmi les plus élevés en Occident.   Les Français reconnaissent donc la nature universelle du juif comme individu, ils l'acceptent en autant qu'il disparaisse en tant qu'identité autre dans ses manifestations.  Le processus de disparition ne se fait pas d'un coup;  Emile Touati[31] déplore
"..que trop d'israélites français aient une mentalité de naturalisés, en ce sens qu'ils ont tendance à se comporter comme si la citoyenneté leur avait été octroyée en tant que faveur et comme s'ils devaient constamment la justifier et la mériter".
L'hybridité hante la culture des dominés[32], car le passage d'une identité "autre" à une identité "française" ne se fait pas d'un coup ni pour celui qui la vit, ni pour le regard de l'autre; le métissage identitaire est un détour obligé et il altère aussi bien la culture de départ que celle de l'arrivée, par le chevauchement de valeurs, qui elles ne disparaissent jamais tout à fait de l'inconscient des peuples.  L'hybridité est douloureuse car rien ne va plus de soi, et l'identité du métis culturel ne relève pas pour celui-ci d'un donné à priori.  Il doute de qui il est dès lors que l'autre jette un regard soupçonneux sur son identité.  Ces attitudes furent particulièrement marquées au lendemain de la déclaration du général de Gaulle, suite à la guerre des 6 jours[33]Ces réactions en disent long sur le statut réciproque des identités chez les Français et les juifs; car pour véhiculer ce sentiment que la citoyenneté française est une faveur, il faut qu'il y ait quelque part chez le juif, le sentiment d'être profondément autre ou pas tout à fait français et ce sentiment ne peut que faire écho à ce qu’exprime sur un mode codé, vis à vis du juif, le Français même nourri d'universalisme.
On se place dès lors dans la situation de deux identités dont l'une est l'altérité de l'autre dans la concrétude, plutôt que dans les principes abstraits de la République.
L'Universel est donc condamné dans la patrie des droits de l'Homme à un statut "ethnocentriste" tout en entretenant chez les français le mythe du dépassement du particularisme et du différentialisme.  Cette idéologie ne trouve sa place "naturelle" dans la société française que si cette société est capable de diffuser son  idéologie nationale au reste du monde comme "Patrie des droits de l'Homme".   Il n'est pas surprenant que la doctrine du droit d'ingérence humanitaire ait été proposée en France par un ministre de la République, Bernard Kouchner, en écho à son célèbre prédécesseur Michelet, "La France, Patrie de l’universel a pour vocation de délivrer le monde" .
L'identité française, telle que rêvée  par la Révolution, ne se vit bien que dans une phase d'expansion, ce qui explique pourquoi la compétition avec la seule autre société "universaliste" du monde, celle des Etats-Unis d’Amérique est si mal vécue en France.

La question de savoir si une identité collective, qu'elle soit nationale comme la France ou les Etats-Unis, transnationale comme l'ex URSS, ou religieuse comme l'Eglise catholique[34], puisse conceptuellement incarner l'universel, reste posée au plan théorique.  Des penseurs comme Hegel, Marx, ou Hayek affirment sa possibilité sous des formes évidemment fort diverses.
Une réflexion sommaire sur la nature même du "sujet", sur son fondement psychologique le "moi", sur la réduction de l'imaginaire social qu'engendrerait une société exclusivement fondée par la raison, sur l'impossibilité de bâtir un espace public et des règles  communes dont les fondements ne proviendraient pas d'une formation sociale historiquement constituée sur son identité/altérité, sur le problème de l'origine des valeurs fondatrices des civilisations, nous amène à douter de la possibilité pratique et même théorique de penser la fin de l'altérité, condition de l'avènement concret de l'universel.
Toutefois, à titre d'utopie, l’aspiration à l'universel demeure l'un des traits les plus admirables de la France.

Léon Ouaknine 
20 décembre 2003


BIBLIOGRAPHIE

Amin Maalouf                                   Les identités meurtirières, Grasset 1998
Conjonctures                        10-11, 4eme trimestre 1988
Magazine littéraire,                         Kant et la: modernité, N° 309 avril 1993
Esprit,                                     Les juifs dans la modernité,  mai 1979
Sociologie et société,                        Racisme ethnicité nation, Automne 1992 PUM
Michel Winock,                    Nationalisme antisémitisme et fascisme en France, Seuil 1982
Michel Maffesoli,                  Le temps des tribus, livre de poche 1988,  
Au creux des apparences, livre de poche 1990
Michel Wieviorka,                La France raciste, Seuil 1992
Tzevtan Todorov,                   Nous et les autres, Seuil 1989
Thierry Hentsch,                   Introduction aux fondements du politique, pua 1993
Emile Touati,                         Juif en France pour raison garder, Lattant 1990
Emmanuel Todd,                   Le destin des immigrés, Seuil 1994
Elie Barnavi,                                      Histoire universelle des juifs, Hachette 1992
Yirmiyahu Yovel,                 Spinoza et autres hérétiques, Seuil 1991
L'Histoire,                             No 193, novembre 1995





[1] Spinoza, Hegel, Marx, Hayek, Jesus Christ,  etc...
[2] Amin Maalouf, les identités meurtirères, Grasset, 1998
[3] Yirmiyahu Yovel,   Spinoza et autres hérétiques
[4] Emmanuel Todd  « Le destin des immigrés »  p 15
[5] Elie Baravi, Histoire universelle des juifs p 158
[6] Philosophie chère  au Premier Ministre Pierre Elliot Trudeau,  "L’Etat n’a rien à faire dans la chambre à coucher des gens"
[7]  "L'être-ensemble" la vie commune vécue quotidiennement dans la proximité, faite d'affectivité, de sentiments et d'émotions partagées, rythmée par la coutume et les rituels, échappant aux prescriptions légales de la puissance publique.
[8] Le social étant défini ici comme les rapports entre l'individu sujet de droit et l'Etat incarnation du sujet collectif, rapports maintenus par l'unicité du pouvoir étatique. Le social recouvre l'ensemble des prescriptions du "devoir-être", qui débordent évidemment et de beaucoup les seules obligations légales.
[9] L'Histoire, No 193 novembre 1995 p 27
[10] Par exemple la citoyenneté athénienne était réservée aux athéniens, qualité qui ne pouvait pas être acquise par un étranger
[11] Disparitons fictives de jeunes filles, et ce en dépit de la confirmation par la police de l’absence de disparitions.
[12]Rapport de Maurice Glele-Ahanhanzo, rapporteur spécial auprès de la commission des droits de l'homme de l'ONU, mars 1996

[13] Michel Winock, Nationalisme, antisémitisme et fascisme en France,  p 31
[14] En octobre 2003, l’incendie d’une école juive fût jugée suffisamment graves pour amener le Président de la République à convoquer un conseil des ministres spécial sur ce sujet.
[15] Camp de concentration des juifs en région parisienne avant leur transfert vers les camps de la mort en Allemagne ou Pologne.
[16] Esprit, mai 1979 p 63
[17] Jacques Chirac, en campagne électorale pour la Mairie de Paris
[18] Michel Wieviorka,  La France raciste
[19] Emmanuel Todd, Le destin des immigrés
[20] Emmanuel Todd, Le destin des immigrés
[21] Paxton, Marrus, Hyman
[22] Enquête de l’INED, l’Histoire, N° 193  novembre 1995
[23] Michel Maffesoli,  Au creux des apparences
[24] Une partie de la classe ouvrière qui votait généralement à gauche a voté à quelques reprises pour des représentants de la Droite, tel le Général de Gaulle ou même pour l’extrême droite de Jean-Marie Lepen
[25] Michel Maffesoli,  Le temps des tribus
[26] Michel Maffesoli, Au creux des apparences
[27] Michel Maffesoli, Le temps des tribus
[28] Le Québec a amendé sa législation en faveur des "retrouvailles" face à la persistance des demandes des enfants adoptés à vouloir retrouver leurs parents biologiques
[29]  Pour paraphraser Freud au sujet de sa méconnaissance de la femme, l’autre immense moitié de l’Humanité
[30] Témoins les résistances de l’Assemblée Nationale à reconnaître aux Corses le statut de peuple corse.
[31] Emile Touati,  Juifs en France, pour raison garder
[32] Nathalie Zemon Davis, professeure d'histoire à l'université de Princeton, lors de son discours à la Sorbonne, à l'occasion de la XVII conférence Marc Bloch; Le Monde 18 juin 1995
[33] "Les juifs peuple d'élites sûr de lui-même et dominateur"
[34] Le terme "catholique" veut dire universel, l'église catholique se présente comme collectivité transnationale, ayant vocation à rassembler l'Humanité entière au sein d'un universel défini par Dieu, et non évidemment par la Raison