mercredi 15 août 2007

MÉMOIRE PRÉSENTÉ À LA COMMISSION BOUCHARD/TAYLOR







It takes an uncommon kind of mind
To see the significance of the obvious.
Alfred North Whitehead
Philosophe des sciences





Ce texte expose simplement quelques réflexions sur les dangers que fait peser sur la laïcité des institutions publiques québécoises une application trop libérale de la notion d’accommodement raisonnable autant juridique que sociétale.  Nous ferons tout au long du texte référence à ce qui se passe dans d’autres pays occidentaux en rapport avec cette problématique car il appert que ce que vit le Québec s’inscrit dans le vaste phénomène de la mondialisation du rapport entre l’occident et l’islam.




Les modèles de laïcité

Au-delà de la notion générale de séparation de l’Église et de l’État, le principe de laïcité renvoie à deux grands modèles distincts, les modèles français et anglais. Les autres pays démocratiques et laïques s’en inspirent plus ou moins. Le modèle américain est très semblable au modèle français, le modèle turc est également d’ascendance française, le modèle canadien dans le sillage anglais évolue très rapidement sous l’effet des jugements pris en vertu de la charte des droits et libertés. Quant à la variante québécoise, elle doit intégrer deux dimensions contradictoires : la suprématie des droits individuels en vertu de la charte et la pression sociétale pour conforter l’affirmation d’une personnalité plus collective de la citoyenneté.

Le modèle anglais a sa source dans la philosophie de la tolérance élaborée par Locke et ses successeurs. Ce modèle découle d’une conception pragmatique de l’État qui détermine ce qu’il peut tolérer dans le cadre de sa responsabilité d’assurer l’ordre, la protection des biens et la paix civile, notamment en veillant à harmoniser les différentes composantes majoritaires et minoritaires de la nation, ce qui l’amène à accommoder autant que faire se peut les différentes communautés culturelles et religieuses. Ne partant pas historiquement d’un a priori universaliste[1], la loi ne prescrit pas de règles normatives sur la façon d’organiser les rapports sociaux au sein du corps politique. Visant d’abord à conforter l’ordre et la paix civile, la sphère publique s’appuiera sur un principe de tolérance pour intégrer ce qui est différent tant que le consensus social le permettra. C’est pourquoi la laïcité n’est pas constituée comme principe politique fondateur : c’est plutôt un résultat, l’espace neutre de la chose publique.

Le modèle français, identifié souvent comme le plus radical, repose sur le refus délibéré de la foi comme base de l’association politique au profit d’une association qui se fonde sur le pouvoir critique et rationnel d’individus singuliers et libres et qui n’a aucune dette du coup, à l’égard d’une quelconque appartenance religieuse, tribale, communautaire, culturelle ou ethnique.  La République assure la liberté de tous les cultes mais n’en reconnaît aucun. Cette conception, fruit des lumières, doit beaucoup à la théorie politique de Condorcet qui est avant tout une théorie de la souveraineté individuelle.  « L’individu n’a aucune raison de faire confiance, de croire sur parole : car seul le vrai a valeur d’autorité et hors de l’usage de la raison, il n’existe pas de critère absolu du vrai ; dans ces conditions l’Etat devra faire le maximum pour armer les citoyens contre l’erreur. Tel est au fond le rôle de l’école publique. Tel est aussi le rôle de la loi qui est là pour protéger l’instruction, pour écarter les pouvoirs, toujours suspects, autrement dit pour garantir l’indépendance de chacun[2] ».
La loi française sera donc délibérément aveugle eu égard aux considérations de culture, de communauté ou de religion, le citoyen français n’aura aucun trait distinctif.  Cette approche découle de la philosophie et tradition universaliste de la France.  Au sein de la sphère publique, la loi représente la volonté générale élaborée par un pur acte de rationalité publique et non la résultante d’intérêts privés ni même la nécessité d’assurer l’ordre et la paix civile. 
L’abstention absolue de la puissance publique en matière de croyance et l’exclusion des communautés de la formation de la loi sont les deux versants d’un Etat laïque où la laïcité est une condition sin qua non de la sphère publique[3].

Le modèle américain a officiellement vu le jour en 1791 avec le 1er amendement[4] de la constitution. Contrairement à la France où la laïcité s’est bâtie contre l’obscurantisme oppressant de l’Église, aux Etats-Unis, comme l’avait déjà remarqué Tocqueville, la religion et le corps politique n’ont jamais connu de conflit de légitimité même si plusieurs des pères fondateurs nourris par la philosophie révolutionnaire des lumières, étaient très soupçonneux de la religion[5].  La séparation de l’Église et de l’État dans la jeune république visait non à protéger l’État de l’emprise des religions mais plutôt à protéger la religion de toute interférence de l’État en rejetant notamment la notion d’une religion d’État qui pourrait menacer les autres religions minoritaires – c’est pour cette raison d’ailleurs que les puritains s’embarquèrent pour l’Amérique. En 1947 la Cour Suprême américaine a renforcé, pour reprendre les termes du juge Hugo Black, le « mur impénétrable de séparation » entre l’État et toute religion.

Bien que les modèles français et américains partagent un même héritage, tous deux issus de philosophies politiques qui firent florès en ces temps révolutionnaires, ils diffèrent notablement dans leurs pratiques. Par exemple, au Etats-Unis, il est formellement interdit à l’État de subventionner des écoles religieuses mais il n’y a pas de problèmes à exhiber des signes distinctifs de sa religion dans les écoles publiques. En France, on subventionne très largement les écoles confessionnelles mais il est interdit d’afficher des signes religieux distinctifs trop voyants dans les écoles publiques. 
Chaque modèle véhicule une part de paradoxes eu égard aux principes dont il se réfère. 

Quant au modèle québécois de laïcité, il est récent, fruit d’un processus accéléré de déconfessionnalisation massive de l’État ainsi que des structures et établissements publics dont bien entendu les écoles.  Alors qu’un système confessionnel scolaire existait encore il y a 15 ans, un visiteur venu de la planète mars aurait bien du mal à en déchiffrer les signes archéologiques, tant le lessivage a été profond et tant cette élimination des ombres du passé clérical est en parfaite résonance avec le consensus social. Parce qu’au Québec la tutelle de l’Église a été vécue comme une étouffante chape de plomb, le modèle québécois s’identifie par sa sensibilité plutôt au modèle français qu’anglais. Mais comme souligné précédemment, le modèle québécois est au cœur de tensions vives entre d’une part la charte canadienne des droits - suprématie des droits individuels - et les aspirations sociétales québécoise pour une nouvelle citoyenneté dépouillée de sa gangue religieuse et ethnique. C’est donc un modèle tiraillé, aucun texte constitutionnel ou loi organique ne venant, comme en France ou aux Etats-Unis, fonder philosophiquement et légalement une séparation étanche de l’Église et de l’État, ce qui donne lieu à de multiples requêtes d’accommodements dits « raisonnables » en lien avec la politique de multiculturalisme canadienne.
La laïcité québécoise n’est pas orpheline, elle a beaucoup de pères !

La laïcité est toujours « incarnée »

Jusqu’à l’avènement de la Révolution française, quasiment toutes les sociétés ont été officiellement religieuses.  Historiquement, elles l’étaient bien sûr à cause de la tradition de complicité du pouvoir, requérant l’amalgame du religieux et du temporel[6], mais aussi parce que le religieux comblait la quête identitaire bien avant l’émergence des États-Nations et leurs œuvres d’homogénéisation de la société. 
La laïcité n’est pas naturelle, c’est une conquête historique, elle n’advint qu’à la suite des révolutions française et américaine.
Conceptuellement la laïcité est tout à la foi un mode d’organisation et une philosophie politique  de gouvernance de la cité, elle propose une coupure radicale entre l’État, ses institutions publiques et la société civile ; d’un coté le monde coloré des intérêts privés, des idéologies, de l’identitaire, de la religion, de l’autre des institutions neutres, pures de toute  interférence religieuse ou émanant d’un pouvoir particulier ; en somme idéalement un corps étatique exclusivement dédié à l’intérêt général, garant des droits et libertés de la personne. 
Bien entendu cet idéal demeure mythique et il importe d’appréhender le principe de laïcité non seulement du point de vue de sa logique formelle mais également du point de vue de ses diverses pratiques.
En effet au-delà des nobles intentions et sans aucune directive formelle, les institutions publiques et au premier chef le système scolaire visent naturellement à homogénéiser les comportements des citoyens au regard des valeurs fondationnelles de la société et de la culture dominante.  Cet objectif aurait profondément irrité Condorcet parce qu’il dérogeait à la seule recherche de la vérité.  Ces pratiques concrètes, qu’elles soient américaines, anglaises, turques, québécoises ou françaises témoignent toujours d’un décalage irréductible entre la laïcité formelle de l’État, son discours audible et le sous-texte muet du récit culturel de la nation.  Ce sous-texte, c’est le mythos qui décrit la filiation et les gestes fondateurs du peuple ; Qu’ils soient réels ou rêvés, ces gestes vont durablement sculpter la personnalité, la sensibilité, le « weltanschauung » de la nation.  C’est ainsi que les vacances scolaires des écoles publiques au Québec suivent un calendrier dicté aussi par la tradition religieuse. De même l’État américain bien que ne professant aucune religion inscrivit dans les années cinquante sur ses billets de banque In God, we trust, pour marquer sa différence d’avec l’URSS athée, ce qui était bien dans l’air du temps, mais dérogeait au strict principe de neutralité vis-à-vis des croyances diverses des citoyens.
On le sait, la laïcité ne surgit pas ex nihilo du front de la raison pure, sa forme découle des réalités singulières qui ont façonnées les sociétés où elle s’est imposée comme principe de gouvernance et on ne conçoit pas une laïcité qui serait aux antipodes des valeurs communément partagées de cette société. Peut-on imaginer une Arabie Saoudite laïque ? Peut-on même imaginer un Israël laïc, pays pourtant démocratique ?
Dans nos pays occidentaux, les valeurs communes quoique se voulant de portée universelle, ne peuvent là comme ailleurs émerger que de coutumes propres à une société historiquement constituée, c'est-à-dire spécifiques à une identité non universelle.  Cette identité particulière va au cours du temps servir de matrice au développement de l'espace public de cette société, espace public certes dégagé de sa gangue religieuse mais dont l’origine est ineffaçable. Les codes implicites de fonctionnement de l’espace public d’une société reflèteront donc les mythes et l’éthos du peuple fondateur - méritocratie américaine, différentialisme aristocratique anglais, élitisme égalitaire français, pragmatisme flou du Québécois –
La laïcité n’implique pas le renoncement à son histoire, c’est en fait impossible ; les églises sont des espaces privés, cela ne les empêche pas cependant d'être simultanément des lieux de cultes et des monuments historiques publics, témoignant de la continuité civilisationnelle du peuple qui les a édifiés.  Demander qu’on enlève le crucifix dans l’enceinte de l’Assemblée Nationale, c’est méconnaître l’historicité des civilisations et réduire la laïcité à des actes symboliques.

Nous vivons une dynamique explosive.

Au vu des diverses conceptions et pratiques de laïcité existantes, on peut déjà réaffirmer qu’il n’y a pas d’antinomie de principe entre laïcité et pratiques religieuses en autant qu’un mur étanche sépare la société civile de l’État et ses institutions publiques.
Là où le bât blesse, c’est précisément dans la volonté affichée de zélateurs religieux d’affaiblir cette séparation en vue de grignoter l’espace supposé neutre de la sphère publique. On s’explique.
Les exemples de non respect des principes laïcs dans les institutions et lieux publics ne manquent pas, Dieu merci comme diraient les religieux  [Promotion du voile à l’école en France et de la burka au Royaume-Uni. Poursuite judiciaire contre l’École supérieure de technologie au Québec pour disposer de lieux de prière, requête de création de tribunaux islamiques de la famille en Ontario et au Québec. Érection illégale de la table des 10 commandements par un juge d’obédience évangélique dans l’enceinte de son tribunal en Alabama. Proposition de la ministre de l'Education du Land de Hesse en Allemagne, Karin Wolff, qui a suggéré que les questions théologiques concernant l'origine du monde soient abordées dans les écoles lors des cours de biologie. Demande d’horaires distincts pour les femmes et les hommes dans des piscines publiques en France et au Québec. Exigence de juifs ultra orthodoxes au Québec d’avoir un examinateur du même sexe pour passer le permis de conduire. Exigence que la cantine scolaire dans certaines écoles publiques en France ne serve pas de viande de porc. Contestation violente et judiciaire dans de nombreux pays du droit à la liberté d’expression lorsqu’on parle de la religion musulmane] la liste est longue.
La diversité, le nombre et la gravité des demandes « d’accommodements » de l’espace public soulignent que ce phénomène n’est ni frivole, ni anodin quant à ses implications philosophiques et juridiques et encore moins quant à sa signification sociétale. Pour qu’un tel phénomène éclose ici au Québec autant que dans l’ensemble du monde occidental, deux conditions simultanées étaient nécessaires, premièrement, la perdurance et la vigueur des demandes d’ouverture de l’espace public à l’expression religieuse, deuxièmement, une tolérance remarquable de la société interpellée.
Qu’on en juge ;
Ce qui est demandé in fine à la société est tout simplement exorbitant – deux exemples : l’imposition de limites légales à la liberté d’expression[7] - liberté fondamentale s’il en fût - l’instauration de tribunaux islamiques de la famille basés évidemment sur la charia[8] qui attribue des statuts juridiques distincts aux femmes et aux hommes. Ces deux demandes remettent en question l’essence démocratique de nos sociétés, elles sont inacceptables comme règles publiques. 
Comment expliquer la patience de la société occidentale face à des demandes qui portent en elles la répudiation de valeurs essentielles de l’occident ?
Deux raisons majeures expliquent en bonne part cet état de fait :

§  La faillite au 20ème siècle des idéologies messianiques du progrès humain. Les guerres sanglantes, les génocides, la fraude du communisme, la pérennité de la misère  ont porté un rude coup aux espoirs suscités par les lumières et les théories marxistes de la libération.  Ce désenchantement du monde a entraîné une répudiation de la raison comme moteur de l’universalité morale, de la liberté et du bonheur et créé un espace pour le retour de la religion et de l’affirmation identitaire exacerbée, deux forces hostiles à la raison universelle.

§  La conscience malheureuse du passé hégémonique de l’occident. La décolonisation a remis en question la conviction de l’occident d’incarner la forme la plus achevée de civilisation universelle et surtout la croyance en sa supériorité intrinsèque.  Ce retour critique sur soi a débarré la voie à un fort courant de relativisme culturel et d’ouverture à tout – toutes les cultures se valant, chacune est porteuse de vérité – ce qui encourage la tolérance, incluant la tolérance molle où tout et n’importe quoi peut passer.  La tolérance devenue une repentance inconsciente, une forme de réparation du sentiment diffus de culpabilité de l’occident.

Nous l’avons déjà dit, la laïcité n’est pas naturelle, elle requiert une discipline sociétale stricte, celle de limiter son droit à l’expression de sa religion particulière dans la maison commune par respect pour la neutralité du lieu pour les anglais et pour les français parce que c’est le lieu de l’universel.  Pour durer dans le quotidien ambigu et souvent contradictoire qui est le lot des collectivités humaines, la laïcité requiert deux composantes essentielles, d’une part une garantie sous forme constitutionnelle de ce principe d’organisation et, d’autre part un consensus sociétal minimal pour défendre l’intégrité de ce même principe. Lorsque l’une de ces deux composantes faiblit ou vient à manquer, les assauts contre la laïcité par des intérêts et idéologies particulières sont inévitables.
C’est ainsi qu’en 1941 suite à la défaite, le régime de Vichy en France abolit la loi de 1905 de séparation de l’Église et de l’État, pour y faire plus de place à l’influence religieuse.  Il y a peu, le nouveau président de la république française avait même envisagé de « toiletter » la loi de 1905 et n’a changé d’avis que devant la clameur des protestations. Récemment en Turquie le parti islamiste au pouvoir a essayé subrepticement de réintroduire les préceptes islamiques telle la criminalisation de l’adultère, heureusement défait du fait de la vigilance des laïcs.  Quant aux Etats-Unis, il y a fort à parier que si le 1er amendement n’existait pas et ne bénéficiait donc pas de la révérence accordée aux textes constitutionnels, le congrès serait dans l’incapacité de le faire adopter comme loi et encore moins comme nouvel amendement constitutionnel tellement l’emprise des mouvements religieux est forte.  Georges Bush ne ressemble manifestement pas à James Madison ! 

Agir avec prudence, mais agir sans tarder !

À l’exception des Etats-Unis dont les rapports avec le fait religieux les démarquent nettement des autres pays démocratiques occidentaux, ceux-ci ont failli dans leur responsabilité à expliquer aux immigrants la nécessité et l’importance de préserver pour la vie démocratique de la nation le caractère nécessairement laïc de la « Res Publica » la chose commune.  Cette nécessité du principe laïc ressort de l’évidence dans nos sociétés occidentales devenues hétérogènes, multiculturelles, complexes du fait des vagues migratoires des dernières décennies.  Pour beaucoup de croyants d’ici ou d’ailleurs la chose laïque ne va pas de soi, la foi ne se concevant pas sans que les commandements  religieux ne soient observés en tout lieu et en tout temps ! l’islam étant plus encore que toute autre religion, une conception totalisante de la vie en société.  Un casse-tête manifeste pour des institutions publiques laïques cherchant à intégrer la multitude des cultures et sensibilités en leur sein.
Devant les assauts continuels ouverts ou furtifs des propagandes religieuses contre la notion même de raison universelle, il faut d’abord clairement réaffirmer au sein de la sphère publique le pourquoi de l’incompatibilité irréductible entre les assises philosophiques de la laïcité et les a priori  des religions ; l’une relève de la raison l’autre de la foi.
Cependant le refus de la tolérance molle résultant du manque de courage du corps politique ou de la faiblesse intellectuelle des actuels responsables publics, ne doit en aucun cas se faire au détriment du respect des droits fondamentaux qui constituent l’assise éthique et légale de nos sociétés.  On ne doit pas régler le problème des dérogations aux règles communes par la seule application rigide des principes de laïcité ; Il importe d’expliquer et de démontrer que le consentement aux dérogations non raisonnables est une voie dangereuse pour les demandeurs et pour la société entière car elle mine non seulement la sphère publique de convivialité en affaiblissant son caractère universel et neutre, mais également l’apprentissage de l’esprit critique, peut-être le bien social le plus précieux.
Qu’on en juge !
Le problème est sérieux, pensons à l’éducation des enfants, futurs citoyens qui devront gérer une société toujours plus complexe ; l’exemple qui revient sans cesse est l’absurde bataille aux Etats-Unis dans les écoles publiques, que livrent les tenants du créationnisme et de l’intelligent design contre la théorie de l’évolution. Exemple caricatural et emblématique s’il en est un, de l’assaut sans cesse recommencé du religieux contre la science et donc contre l’usage de la raison.  Si les émotions, les croyances, l’identitaire sont au fondement des espaces privés et communautaires, la raison est elle, au fondement de l’espace public.  Il n’y a pas de synthèse harmonieuse entre les récits de la religion et les impératifs universels de la raison.  Les deux gestalt sont mutuellement exclusives, l’une la religion, et son fréquent corollaire la pulsion identitaire, parlent au thalamus en restreignant la vérité à des conte de fée[9], l’autre la raison parle au cortex dans le seul langage universel qui soit, la logique et les preuves.  C’est pourquoi la laïcité s’est imposée comme assise nécessaire des sociétés démocratiques se réclamant d’une conception universelle de la personne. 

Une tactique non préméditée mais efficace contre la laïcité

Ce que les groupes religieux, notamment chrétiens fondamentalistes, musulmans radicaux, et juifs ultra orthodoxes veulent, ce n’est pas un simple respect de demandes d’accommodements individuelles, c’est ultimement transformer les règles gouvernant l’espace public de façon à le rendre à nouveau malléable aux desiderata des religieux et des communautarismes[10].  Pour ce faire, sans que cela relève d’une stratégie délibérée, les groupes[11] revendicateurs présentent d’abord des demandes de dérogation anodines ou perçues comme non offensantes par la majorité et créent de ce fait des têtes de pont, des faits jurisprudentiels.  Pensons à l’autorisation donnée par la Cour suprême à un garçon sikh québécois de porter sur lui son poignard rituel en classe, ce garçon devenu juge pourrait éventuellement arguer du fait qu’il peut porter son poignard en cour en tant que juge, puisque autorisé dans la sphère publique.  Il faut bien réaliser que les accommodements dans l’enceinte publique qui touchent au religieux, agrandissent à chaque fois la brèche ouverte dans le tissu laïc puisque par définition ils confortent le particulier au détriment de l’universel ou minimalement au détriment de la neutralité.  On part de droits individuels pour construire des droits communautaristes.
L’issue est quasiment prévisible, regardons ce qui s’est passé en France et en Angleterre. 
A la suite d’atermoiements du gouvernement français au sujet du voile islamique,  la situation devenait quasiment chaotique ; il fût finalement décidé suite aux recommandations de la commission Stasi d’interdire le port de tout signe religieux ostentatoire dans les écoles. Cette initiative avait été fortement critiquée à l’époque par l’opinion publique britannique et hollandaise, accusant même les législateurs français de fascisme. Or on constate à la lecture du sondage du Pew Global Attitudes Project[12], que c’est en France que l’Autre s’intègre le mieux au Nous collectif, alors qu’au Royaume Uni, celui-ci paie actuellement le prix de sa politique de laisser-faire vis-à-vis des immigrants musulmans et que plusieurs ministres se disent maintenant[13] choqués et offensés par le port de la burka dans les institutions ou rencontres publiques. 
Au Québec, deux types d’arguments  sont généralement invoqués à l’encontre des principes laïcs de l’espace public :
Premièrement, on objecte que la dichotomie, espace public, espace privé, est aujourd’hui dépassée,  que la présence musulmane requiert une adaptation de la société à ses spécificités religieuses, qu’il est possible de concilier de multiples cultures au sein d’une nouvelle convivialité, qu’un nouveau Nous peut advenir comme conjugaison d’identités au sein de la citoyenneté commune.  C’est en gros la thèse du professeur Tarik Ramadan le fameux intellectuel suisse musulman, apôtre d’un Islam occidental adapté mais conservant l’intégralité de ses préceptes[14].
Deuxièmement, on invoque toujours des dénis de droit reconnus par la charte des droits et libertés.  Il est important de comprendre que la charte elle-même déclare que certains droits peuvent êtres légitimement limités dans une société démocratique et libre, si leur usage particulier dans certaines situations contrevient au bien général.  Très soucieux de la suprématie des droits individuels, les tribunaux ont toujours favoriser les solutions concrètes en vue d’accommoder autant que faire se peut les coutumes religieuses spécifiques des requérants. Cette sollicitude  commence à poser problème non seulement au Québec mais également dans le reste du Canada, parce que le communautarisme débridé dissout tranquillement la notion d’identité nationale et l’universalité des principes qui la portent. En effet, l’accommodement très permissif à l’égard des coutumes, des cultures et des spécificités religieuses des différents groupes ethniques amènent ceux-ci à privilégier une approche communautariste, une dynamique d’enfermement, frein puissant à l’acculturation aux valeurs publiques communes et à l’esprit des lois de la nation.
Quelle société éclairée et démocratique voudrait aujourd’hui des interdictions et des droits différents pour différents groupes de citoyens ?  On aboutirait à terme inévitablement à des conflits entre cultures et confessions qui finiraient par affaiblir certaines institutions publiques dont l’une des plus essentielles, l’école qui risquerait de se voir déserter par les personnes outrées de la voir glisser vers la tour de Babel.
Tarik Ramadan a montré récemment le bout de l’oreille lorsqu’il a déclaré lors d’une interview à Montréal le 17 juin 2007 donnée à  Présence Musulmane  « les laïcs n’ont pas à juger du contenu des religions, ils doivent les respecter ». Le professeur Ramadan ne pouvait pas faire référence à la société civile puisque les principes de laïcité reconnaissent explicitement que l’État et ses fonctionnaires n’ont pas à s’immiscer dans les affaires privées sauf pour y faire respecter l’ordre et la paix civile. Il faisait donc référence aux fonctionnaires de l’espace public, s’étant en d’autres temps prononcé contre la conception laïque de l’école française en rapport avec le voile islamique ; Or pourquoi, les laïcs devraient-ils s’abstenir de juger du contenu des religions lorsque celles-ci prétendent s’immiscer dans le cadre de l’espace public ? On peut légitimement considérer les religions comme néfastes à l’acquisition de la raison critique et donc s’opposer fermement à toute influence de leur part sur l’école publique.
Une possibilité très grave de discrimination qui fait froid dans le dos nous a été récemment assénée par le président Georges Bush père lors d’une entrevue que celui-ci accordait le 27 août 1987 à Chicago[15]
-    Sherman (journaliste) : Sûrement Monsieur le Président, vous reconnaissez que les Américains athées sont tout autant des citoyens et patriotes que leurs concitoyens religieux ?
-    Bush : Non, je ne pense pas que des athées doivent être considérés comme des citoyens ou des patriotes. Cette nation est sous le regard de Dieu.

Oui, il s’agit bel et bien d’un président américain qui a fait serment de défendre la constitution américaine et qui bafoue en paroles le mur érigé entre l’Église et l’État par cette constitution. 

La lutte contre l’obscurantisme est un combat sans fin, il y a des hauts et des bas et très souvent les tenants de la raison se sentent contraints de modérer leurs critiques  vis-à-vis des religion dans leurs rapports aux institutions publiques sous prétexte du respect dû aux opinions des croyants.
Or toutes les opinions n’ont pas la même valeur, au plan de la raison celles qui sont contredites par les faits sont naturellement rejetées, par contre au plan de la religion celles qui s’appuient sur des textes sacrés se dispensent de donner aucune preuve !
Ces opinions religieuses devraient avoir dans l’enceinte publique le statut qu’elles méritent, c’est-à-dire dans l’ordre de la vérité des énoncés sans aucun fondement, et dans l’ordre de la morale une méfiance naturelle puisque dérivées d’injonctions sacrées dont certaines d’une abominable sauvagerie[16], si on se fie aux livres saints de presque toutes les religions.


Léon Ouaknine
Août 2007

Ancien directeur général d’établissements de santé au Québec
Ancien directeur du Diplôme Universitaire de Qualité en santé, Faculté de médecine Kremlin-Bicêtre, Hôpital Paul Brousse, Villejuif France.





[1]Il ne faut pas oublier que l’anglicanisme est religion d’État en Angleterre depuis l’acte de suprématie d’Henri VIII.  Le chef d’état, la reine d’Angleterre compte parmi ses titres celui de « Defender of the faith »
[2] Catherine Kintzler Qu'est-ce que la laïcité ? (Paris : Vrin, 2007)
[3] Catherine Kintzler Qu'est-ce que la laïcité ? (Paris : Vrin, 2007)
[4] Bill of rights de la constitution américaine
[5] « … but whatever their individual religious views in their own time, the one thing they collectively were is secularists » Richard Dawkins, The god delusion, Bantham Press UK 2006
[6] Malgré l’injonction de Jésus-Christ de rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu
[7] a) Suite à l’affaire des caricatures en Hollande, il y eut au niveau diplomatique international, une demande officielle des représentants de plusieurs pays musulmans à l’ONU pour qu’on amende dans la déclaration universelle des droits de l’Homme, la liberté d’expression de telle sorte qu’il soit interdit de manquer de respect au prophète et aux diverses religions. La demande fut rejetée.  Au niveau national français, des poursuites furent engagées au titre de diffamation contre le magazine satirique français « Charlie-hebdo » - qui avait reproduit ces caricatures - par les dirigeants des grandes organisations représentant les courants majoritaires du culte musulman en France, organisations censément non extrémistes. Cet exemple illustre le rejet viscéral du religieux pour la liberté d’opinion et d’expression.
b) Face aux menaces des islamistes, de nombreuses organisations pratiquent maintenant une autocensure scandaleuse par sa lâcheté. 
[8] Loi coranique, tirée du Coran et des Hadiths
[9] Ou plutôt de cauchemar, la quasi totalité des livres saints, étant une suite sans fin de massacres, de meurtres, de viols et maintenant toujours vivaces les obligations d’assassinats pour des manquements à certains commandements ; il faut ajouter qu’à l’heure actuelle, les juifs et les chrétiens ont déposé les armes et n’exigent plus la mort des blasphémateurs ; seuls les musulmans y sont encore attachés.
[10] A titre d’exemple d’incursion dans le champ public, les juifs ultra orthodoxes ont demandé aux autorités municipales montréalaises à ce que des barrières symboliques puissent être érigées autour de leurs maisons, donc dans l’espace public, pour pouvoir effectuer certaines activités le samedi, jour du shabbat.
[11] Les revendications ne sont jamais le fait d’individus isolés mais souvent de personnes instrumentalisées par des groupes, groupuscules ou communautés.
[12] Un sondage en 2006 mené dans 13 pays par le Pew Global Attitudes Project (4) auprès des musulmans, indique que 81% des personnes interviewées au Royaume Uni se considèrent musulman d’abord et Britannique ensuite ; 69% en Espagne, 66% en Allemagne et 46% en France, seul pays occidental où une légère majorité des sondés se veulent français avant que d’être musulmans.  The Great Divide ; How westerners and Muslims view each other, 22 juin 2006. http//pewglobal.org
[13] En particulier Jack Straw, ministre de l’intérieur suivi de déclarations de soutien de l’ex premier ministre Tony Blair.
[14] Le professeur Ramadan avait suggéré un moratoire sur la lapidation de la femme adultère mais non l’abrogation du commandement.
-    [15] Sherman : Surely mister President, you recognize the equal citizenship and patriotism of american who are atheists ?
-    Bush : No, I don’t know that atheists should be considered as citizens, nor should they be considered patriots.  This is one nation under God.
[16]  Comme  la lapidation de la femme adultère ou la mise à mort du blasphémateur.