vendredi 30 avril 2010

MARIAGE MIXTE ET PERDURANCE IDENTITAIRE : QUEL FUTUR POUR LES JUIFS ?





Notes pour une table-ronde


La question des mariages mixtes au sein des communautés juives ressemble un peu à la question juive qui taraudait tant les chancelleries des divers pays occidentaux aux dix-neuvième et vingtième siècles. Chacune étant un objet détestable dont on ne savait pas comment le faire disparaître.
Pour situer du point de vue du leadership des institutions juives, ce que signifie le mariage mixte entendu ici comme mariage entre juif et non juif, je me référerais aux trois vignettes informatives suivantes :
The Jewish People Policy Planning Institute, un institut de recherche fondé en 2002 à Jérusalem par le gouvernement israélien, l’Agence Juive et d’importantes organisations juives de la diaspora, a publié une série d’études sur l’avenir démographique du peuple juif. En ce qui concerne la communauté juive nord-américaine, 27% des juifs nord-américains modérément pratiquants se marient avec des non-juifs (The American religious identification Survey, 2001), les proportions sont plus massivement plus élevées en Europe occidentale et encore davantage pour les juifs russes. 50 à 80% de ces mariages mixtes mènent à l’assimilation des descendants.

En septembre 2009, MASA, une organisation parrainée par le gouvernement israélien, a produit des spots publicitaires contre le mariage mixte. Sur la vidéo de 30 secondes, on voit des affichettes placardées aux angles de rues, dans le métro et sur les cabines téléphoniques, montrant les photos de jeunes juifs avec au-dessus la mention « Perdu pour le peuple juif ». Cette campagne publicitaire fut arrêtée au bout de 3 jours, devant les protestations, jugeant raciste et insultante cette publicité contre les juifs ayant marié un non juif.

Dans les années quatre-vingts, le National Jewish Welfare Board, organisation Nord-Américaine de coordination de la vie juive institutionnelle devenue en 1990 le JCC, Jewish Community Centers of North-America, concluait que les 5.7 millions de juifs nord-américains de l’époque ne seraient plus que 4 millions en 2050, du fait des mariages mixtes.

Ces trois vignettes résument aux yeux des gardiens du peuple juif le dilemme confrontant les juifs vivant dans la diaspora occidentale, où l’antisémitisme n’est plus le mur d’airain qu’il était, martyrisant mais maintenant vivace la condition juive. Les communautés juives, tant ses leaders que ses simples quidams s’interrogent, « Comment faire perdurer l’identité juive ? Comment assurer le retour du même ? ».
Avant de pouvoir répondre à ces questions, il nous faut revisiter la notion d’identité.

D’après Cyrulnik, « Toutes les identités sont le produit de l’héritage d’un père, d’une mère et d’une religion que chacun interprète selon son contexte culturel ». Le Moi est enfanté par un Nous composite et complexe. L’identité renvoie clairement à une nature dynamique et duelle : elle a un versant individuel, mais également un versant collectif. Il n’y a pas d’identité qui ne soit que l’un ou l’autre de ces versants. C’est pourquoi sur le plan identitaire, le Moi est indissociablement lié au Nous. Il y a ici un lien manifeste qui relie le sujet individuel au sujet collectif – ou peut-être devrait-on inverser les termes et dire le sujet collectif au sujet individuel, tant il est vrai qu’au cœur de l’individu le Nous social forge l’armature du Moi. L’identité est bien une pièce avec deux faces.  Tant que le Nous social était entièrement façonné par une communauté enclose, le Je demeurait résolument juif, il y avait harmonie entre l’individuel et le collectif. Lorsque les idées et le doute commencent à ronger ce qui fonde les rituels - gardiens de l’identité - mais que la société ambiante maintient son ostracisme à l’égard du juif, celui-ci revendique ses rituels même s’il ne croit plus très fort, parce qu’il n’a pas d’autre option que sa reproduction avec lui-même. Mais que la société ambiante lève l’ostracisme, alors le Je, par petits ruisseaux, succombe à la tentation du Nous sociétal. Le fondement religieux vacillant n’étant plus suffisant pour empêcher la transgression du mariage mixte. Dès lors le Nous communautaire devient en partie un reflet du Nous général, au point d’adopter les coutumes et les pratiques de celui-ci, souvent aux dépens des siennes, ne conservant de sa propre identité que quelques rituels devenus des occasions de festivité. Le Je identitaire juif est alors transmué de l’intérieur, il glisse naturellement vers l’assimilation, parce que l’attrait de la société ouverte devient plus fort que ce que lui proposent les gardiens de traditions désormais perçues comme limitatives et obsolètes. L’illustration en est assez simple, de l’aube du judaïsme à la fin du XVIIIème siècle, la continuité juive s’appuyait sur les 6 éléments suivants :

  1. Premier élément : Avoir une mère juive puisque selon la Halacha, le droit canon juif, ne peut être Juif que celui qui naît d'une mère juive.
  2. Deuxième élément : L’obéissance scrupuleuse aux commandements religieux dont la croyance au dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. Être juif sans croire en dieu aurait été un oxymore, une contradiction dans les termes. Spinoza qui ouvrit l’ère du rationalisme, fut expulsé de la communauté juive d’Amsterdam, pour cause d’hérésie, sa conception naturaliste du monde étant totalement incompatible avec les textes sacrés.
  3. Troisième élément : L’impossibilité d’une vie juive individuelle. Imaginez un hassid, vivant seul avec sa famille dans un petit village de l’Abitibi ; l’idée même est saugrenue, parce que les rituels religieux juifs exigent entre autre la prière commune. Être un juif pratiquant, volontairement hors d’une vie communautaire, est quasiment impensable.
  4. Quatrième élément : Le poids de l’héritage. Lorsqu’on a été élevé dans une culture dont la trame est un dialogue millénaire entre rabbins s’interrogeant sur la signification spirituelle des textes sacrés et de leurs commentaires, quitter cette tradition est presque synonyme d’asphyxie spirituelle et il faut des circonstances excessivement brutales ou passionnelles pour y procéder.
  5. Cinquième élément : Le rempart identitaire qu’assure l’hostilité du milieu ambiant.
  6. Sixième élément : Le refus du mariage mixte si le non juif ne se convertit pas. Auparavant, le mariage mixte était l’équivalent d’une apostasie puisque le juif était perdu pour sa communauté.  Même aujourd’hui, est-il possible d’imaginer un mariage mixte entre deux personnes très religieuses, une chrétienne et un juif, chacune respectueuse de la religion de son conjoint ? Impossible, parce que pour ce juif comme pour cette chrétienne, leur dieu personnel serait nécessairement au centre de chaque aspect quotidien de leur vie. Or l’une et l’autre religion s’affirment comme l’unique dépositaire de la plénitude du message divin. Être juif, c’est refuser radicalement un dieu trinitaire, être chrétien, c’est affirmer avec certitude que l’ancienne alliance a été abolie. Dans leur cas, le mariage mixte est impensable, conséquence du fondement religieux originel de leur identité respective.
Or aujourd’hui, ces 6 éléments ne sont plus des prérequis à l’identité juive :
  1. Mère juive. Pour beaucoup de juifs non religieux, ce n’est plus nécessaire ; s’ils le veulent, ils se définissent comme juifs même si leur mère n’est pas juive. Certains mouvements religieux juifs tels le reconstructionisme ont même officialisé cette position.
  2. Croyance obligatoire. Pour la plupart des gens, tant dans la société chrétienne qu’à l’intérieur des communautés juives, le sacré s’effrite peu à peu, puisque rien n’est plus hors d’atteinte du regard critique et soupçonneux. Comment maintenir la fiction du sacré lorsque la croyance en une transcendance absolue comme noyau incandescent de l’être a de facto disparu. Dieu ne fonde plus la cohérence du tout, le fil conducteur du monde, il n’est plus le métarécit de la civilisation occidentale et en vérité il ne l’est même plus aux yeux d’une part croissante des orthodoxes, qui feront inconsciemment plus confiance au médecin qu’à la prière en cas maladie grave. Les courants majoritaires des chrétiens (principalement protestants) comme des juifs, ayant gommé les aspects fâcheux ou gênants de ce qui constituait leur singularité fondatrice, assistent à une lente convergence de leurs visions spirituelles respectives, particulièrement en Amérique du Nord.  Les deux dieux sont définis comme deux versions du même, chacune estimable, chacune porteuse d’une vision de la vérité. A la limite, Les deux religions convergent vers ce que j’appelle « le judéo-christianisme », la religion de l’accommodement au monde, celle qui n’exige rien, la religion BCBG, bon chic, bon genre. Dans ces conditions, le juif ne se considère plus comme profondément autre, la religion n’est plus du tout une barrière, alors que son objectif premier était de séparer le juif du non juif. Les conversions de pure forme des non juifs sont bien acceptées, même en Israël ; combien de rabbins se laissent doucement convaincre de la soif de judéité du nouvel aspirant avant son mariage ; on ne questionne que rarement le mensonge reconnu d’utilité publique. Aujourd’hui, la religion n’a plus grande force de traction hors des milieux ultra-orthodoxes. Croire à son retour comme marqueur identitaire prééminent, comme croire à la venue prochaine du Moshiah ne fait plus saliver que les lubavitch. En vérité, les communautés juives qui ne sont pas ultra orthodoxes se fichent éperdument que le juif croit ou pas, ce qui les intéresse, c’est qu’il reste juif en affichant son allégeance à une communauté de destin.
  3. L’hostilité du monde ambiant. Il n’y a plus de vrais ghettos pour les juifs en occident, ceux-ci sont généralement bien intégrés dans la société. En fait hors de leurs rituels religieux, il est devenu impossible de les distinguer de leurs compatriotes occidentaux sauf pour les ultra-orthodoxes.
  4. Les générations venues après la fin de la deuxième guerre mondiale ont été essentiellement scolarisées dans des écoles laïques et leur éducation juive n’a aucune commune mesure avec celle que leurs ancêtres ont connue. Il est  relativement facile de sortir d’une tradition religieuse lorsque celle-ci se fendille et ne constitue plus un des piliers porteurs de votre identité. La torah et le talmud sont alors juste deux ouvrages parmi d’autres et non plus la source vivante et irremplaçable de ce qui donne sens à votre vie. 
  5. L’identité juive ne requiert plus impérativement un enracinement communautaire total. On peut se dire juif et s’assimiler. Cela ne requiert plus un rejet dramatique de son identité. La transformation est plus insidieuse. Être juif qui renvoyait dans les temps anciens à une modalité unique, est aujourd’hui vécu sur un mode cafétéria, chacun choisissant ce qui lui plaît. L’éventail des possibles est vaste, depuis le juif athée intégral jusqu’au nétouré karta. En Europe comme en Amérique du Nord, comme en Russie, les juifs laïcs sont largement majoritaires, la communauté étant perçue au mieux comme une famille étendue, plus généralement comme un club social, une sorte d’assurance ultime face à un destin collectif souvent cruel.
  6. Le mariage mixte. On peut demeurer juif dans un mariage mixte, il n’y a plus de rejet ni d’expulsion hors de la communauté, par ce que l’acte n’est plus considéré comme un reniement.
Mais s’il n’existe presque plus de prérequis pour une personne à se définir comme juive hors des milieux orthodoxes, il faut reconnaître que la disparition graduelle des six conditions d’appartenance à la communauté mène doucement vers l’affaiblissement de celle-ci. Le mariage mixte, si la conversion de l’autre n’est pas à l’ordre du jour, devient alors dans la plupart des cas un facteur d’assimilation, le plus puissant de tous. C’est aussi devenu une migraine permanente de toutes les communautés juives occidentales. L’assimilation mène inéluctablement à l’affadissement de l’identité juive et mécaniquement au déclin démographique des communautés. Affadissement de l’identité parce qu’un mariage mixte, à quelques exceptions près, correspond d’abord à un métissage culturel qui se transforme avec le temps et les générations en hybridité identitaire. Déclin démographique parce que tous ceux qui s’engagent dans un mariage mixte n’amènent pas nécessairement une âme de plus dans la communauté. Au final, sur ces chemins de traverse, beaucoup de juifs prennent insidieusement la porte de sortie, si ce n’est pour eux-mêmes, du moins pour leur descendance. J’en suis moi-même un bon exemple. Je suis un juif accidentel, mais cette identité juive, je l’ai toujours revendiquée, parce que la refuser aurait été interprétée comme un acte de lâcheté. Mon mariage mixte a fait que mon fils Joël est certainement bien au fait de la problématique juive dans son extrême complexité, mais il n’a pas du tout cet engagement viscéral qui est le mien. Son mariage avec une non juive parachève la sortie identitaire de mes petits-fils. Ceux-ci vogueront sur d’autres substrats existentiels. Cela ne me gène en rien, parce que mes petits-fils sont viscéralement plus importants pour moi que toute affiliation identitaire ou toute communauté. Les communautés juives acceptent à contrecœur ce type d’évolution, mais que peuvent-elles y faire ? La campagne de MASA a démontré la folie des institutions qui veulent stigmatiser l’individu rétif aux diktats communautaires et religieux.
La société d’aujourd’hui a fait de l’individu son propre maître quant à son destin, du moins en apparence. Ce n’est plus la tribu, ni même la famille qui clôt irrémédiablement l’identité de l’individu, mais plutôt lui et son inconscient.
La notion d’identité juive est toujours là, mais elle exhibe une couleur de plus en plus pâle. Espérer en diaspora, hors des milieux orthodoxes, une plus forte prégnance culturelle et identitaire du Nous communautaire sur le Nous ambiant de la société, est illusoire.  Croire par exemple qu’à Montréal, le Nous séfarade va pouvoir répondre à la quête existentielle de sens et d’identité des jeunes juifs montréalais d’ascendance séfarade, c’est croire que le mythe et le folklore sont plus forts que les attraits de la société ouverte. Qu’on le regrette ou qu’on y soit indifférent, partout les communautés juives diasporiques sont sur une trajectoire descendante, en proportion directe du degré d’ouverture de la société à leur égard. On objectera qu’à Montréal c’est faux, vu le succès des écoles juives, plus de 50% des enfants juifs montréalais y sont inscrits, en plus grande proportion aujourd’hui que dans les années 70 et davantage que dans toute autre grande métropole américaine. Je crois que ce phénomène montréalais est influencé en bonne partie par  les facteurs suivants : la volonté de beaucoup de parents ignorants de la vie juive de confier à d’autres le maintien d’un modicum d’identité juive, le désir d’écoles privées de qualité à un coût très supportable, allant jusqu'à la gratuité pour les plus démunis, ce qui attire nombre de parents essentiellement indifférents à la religion mais désirant maintenir un certain ancrage communautaire. Le leadership communautaire dans toutes les grandes métropoles nord-américaines investit beaucoup d'argent pour renforcer l'identification juive des jeunes particulièrement avec Israël, le plus puissant lien fédérateur bien avant la religion, tout ceci pour maintenir la continuité juive en évitant au maximum les mariages mixtes. Il est vrai qu'avec le regain marqué d'antisémitisme qu'on observe depuis quelques années dans les pays occidentaux à l'exception des États-Unis, antisémitisme massivement propulsé par les minorités musulmanes grandissantes dans ces pays, la trajectoire d'intégration du Juif pourrait s'infléchir. On note au sein des communautés juives tant en Europe qu' Amérique du Nord, que la proportion d'orthodoxes et d'ultra-orthodoxe, s'accroît sensiblement du fait de deux facteurs concomitants, d'abord un taux élevé de natalité, ensuite parce que les mouvances conservatrices et libérales du judaïsme se vident lentement des deux bords d'une partie de leurs membres qui migrent soit vers plus d'orthodoxie, soit carrément vers la sortie douce. On verra si dans les prochaines décennies, Montréal échappera à la tendance générale d’accroissement des mariages mixtes.

Léon Ouaknine
Avril 2010
Mars 2015




samedi 24 avril 2010

IL FAUT SOUVENT SE MEFIER DE CEUX QUI VOUS VEULENT DU BIEN








Tarik Ramadan l’intellectuel musulman bien connu, vient régulièrement au Canada et au Québec pour prêcher la bonne parole d’un islam ouvert sur le monde. Rappelons pour situer le personnage que dans un débat animé avec Nicolas Sarkozy en 2007, Tarik Ramadan, mis au pied du mur au sujet de la lapidation, déclarait publiquement son abolition impossible, puisque inscrite dans le coran. Pour régler ce problème gênant, Il préconisait toutefois que les pays musulmans appliquant littéralement les prescriptions de la charia instituent un moratoire sur les pratiques de lapidation plutôt que leur abolition formelle. Le principe coranique de lapidation dont celui de la femme infidèle devant demeurer, mais son application temporairement suspendue.
Or voici que très récemment, le journal montréalais The Gazette dans son édition du 16 avril 2010 nous informait que M. Ramadan veut aujourd’hui nous convaincre que « les musulmans pratiquants peuvent apporter une importante contribution à l’occident pluraliste »[1].

Cette sollicitude de Tarik Ramadan pour l’occident mérite qu’on s’y arrête un moment.
Lorsque quelqu’un prétend vous faire un cadeau que vous n’avez nullement sollicité, il est permis de se demander si ce cadeau vise à vous rendre service ou à profiter au donneur de cadeau.
Il est clair que cette « importante contribution » des musulmans pieux ne peut être que liée à la nature de leur piété islamique et non à des contributions scientifiques, économiques ou même culturelles, puisque Tarik Ramadan parlerait dans ce cas de musulman tout court et non de musulman pieux. Il est vrai que pour lui, être musulman n’a de sens littéralement que si on "se soumet à dieu" en respectant intégralement sa parole, c’est-à-dire toutes les prescriptions du coran. En effet, lors d’une précédente interview à The current, une émission de Radio Canada anglais le 14 mars 2010, ce même Tarik Ramadan déclarait que comme tout bon musulman il prenait très au sérieux tous les textes coraniques.
D’emblée cela pose problème puisqu’on sait fort bien qu’aucun vivre-ensemble ne peut perdurer s’il est assis par exemple sur des valeurs aussi intrinsèquement antagoniques, que le droit de la femme à son autonomie d’un coté et sa lapidation en cas d’infidélité de l’autre.
Tarik Ramadan, a fustigé, lors de cette même interview, l’utilisation irresponsable de la liberté d’expression par ceux qui critiquent l’islam[2]. Or chaque fois qu’on demande que ''la liberté d'expression'' se conforme aux exigences ''d'une parole responsable'' lorsqu’il est question de l'islam, cela revient à renier l'histoire européenne où sont nées la science et la démocratie[3].

Lorsqu’on fait le compte des importantes contributions des musulmans pieux au pluralisme de l’occident, force est de constater que celles-ci tournent toutes autour de l’idée que la loi d’Allah a toujours préséance sur celle du législateur, que ce soit dans l’espace privé ou dans l’espace public. 
D’où l’appel incessant pour une laïcité généreuse et ouverte, où la liberté de religion primerait sur toutes les autres. 
Et sur ce plan, M. Ramadan et les multiples organisations islamiques qu’il inspire ont engrangé des succès dont quelques uns proprement hallucinants, succès préparant les esprits aux grands changements à venir. En Angleterre, l’archevêque de Cantorbéry, primat de l’Église anglicane avait appelé le gouvernement du Royaume Uni à introduire des dispositions de la charia dans les lois du pays et à redonner des dents à la loi sur le blasphème pour punir ceux qui auraient des propos offensants pour la sensibilité des religieux. Au Canada, des appels à introduire les tribunaux islamiques de la famille, des demandes de lieux réservés à la prière musulmane dans les espaces publics incluant les écoles, universités et hôpitaux. En France, aller jusqu’à contester avec succès devant la justice, la possibilité pour un musulman athée de se faire incinérer après sa mort, au motif que seul un imam est qualifié pour constater l’apostasie. Et partout le port du hijab, pour mieux préparer le droit à la burqa, dont l’objet vise probablement à faire définitivement éclater au nom de la liberté religieuse, la notion que la femme est partout en droits et dignité, égale à l’homme. 
Le droit à la burqa est l’une des plus récentes importantes contributions des musulmans pieux à l’occident pluraliste.

Comment comprendre de tels succès pour des pratiques aussi rétrogrades dans un occident censément pétri de la philosophie des Lumières ? Certes, il y a quelques causes conjoncturelles, entre autres, les flux migratoires de musulmans vers l’Europe et depuis quelques années vers l’Amérique-du-Nord, le poids des pétrodollars, les modes de communication modernes qui permettent de jouir matériellement de l’occident tout en étant culturellement ailleurs et le financement de centaines d’imams intégristes en occident par l’Arabie saoudite et autres émirats depuis le premier choc pétrolier de 1973. 
Mais le principal facteur explicatif à l’importante contribution des musulmans pieux au pluralisme occidental est objectivement la nouvelle trahison des clercs occidentaux, la caste intellectuelle, qui constatant l’effondrement de tous les lendemains qui chantent, cherchent aujourd’hui leur salut dans le désir de sainteté.

Avec le soutien des nouveaux gardiens du temple des droits de l’homme, Tarik Ramadan veut rendre l’occident islamo-compatible, en présentant toutes les demandes des musulmans pieux comme relevant de droits que l’occident tient pour sacrés et en affirmant que s’y opposer serait pour l’occident un déni de lui-même puisqu’il verserait dans le crime ultime de racisme. Pour mieux enfoncer le clou, toute résistance sera dorénavant et automatiquement qualifiée d’islamophobie, version recopiée de l’antisémitisme. Le discours passe d’autant plus facilement lorsque la présence de signes islamiques marque quotidiennement l’espace civil et public et accoutume les esprits à l’idée que l’islam religieux fait désormais partie intégrante du tissu sociétal de l’occident. Le génie de ce processus, c’est qu’il démarre de façon à peine perceptible et avance en catimini, j’allais dire masqué pour ne pas effrayer au départ ; le voile arrive toujours avant la burqa. Selon la culture du pays et le niveau de résistance du milieu, la conquête prend plus ou moins de temps, La France est plus rétive que le Royaume-Uni, le Québec plus réticent que l’Ontario. 
Ce cheminement s’appuie sur un procédé que les fascistes connaissent bien, utiliser la démocratie pour mieux encadrer la démocratie, utiliser la liberté pour mieux contrôler la liberté, d’abord dans des enclos communautaristes avant d’élargir peu à peu ces pratiques aux espaces public et civil.

Tarik Ramadan n’a jamais été centré sur le désir sincère de parfaire l’occident en promouvant la diversité culturelle et la pluralité des valeurs. L’occident n’est pas si mal en point qu’il ait besoin des soins de M. Tarik Ramadan. M. Tarik Ramadan ne s’intéresse pas vraiment plus aux musulmans ou au monde musulman. S’il s’y intéressait ne serait-ce qu’un peu, il utiliserait ses formidables ressources intellectuelles et son éloquence pour apporter une importante contribution d’un musulman pieux là où ça compterait vraiment, c’est-à-dire dans les pays musulmans si dépourvus au plan de la diversité et du pluralisme des valeurs.
Pourquoi tant de sollicitude à vouloir parfaire les pays européens et nord-américains et si peu pour aider les 57 pays où l’islam règne suprême, où il est dangereux de revendiquer le droit à affirmer une autre foi et plus encore le droit à refuser toute foi. Poser la question, c’est y répondre.
M. Tarik Ramadan s’intéresse uniquement à la propagation de l’islam intégriste comme l’a bien montré Caroline Fourest dans son livre[4] Frère Tarik, le double discours et comme la ville de Rotterdam l’a finalement compris avant de le congédier de son poste de conseiller en multiculturalisme pour duplicité. Ramadan est le nouveau Saladin, celui qui doit mieux planter l’étendard de l’islam intégriste au cœur de l’occident, non avec l’épée mais avec la religion des droits de l’homme.
Lénine disait que le capitalisme vendrait la corde qui servirait à le pendre.
Pour l’occident, M. Ramadan se contentera d’utiliser la charte des droits et libertés.



Léon Ouaknine
Essayiste, Membre du Conseil interculturel de Montréal
24 avril 2010





[1] Ramadan, a Swiss citizen who preaches that observant Muslims can make an important contribution to pluralistic Western society.  (The Gazette, April 16, 2010)
[2] C’est nous qui soulignons
[3] Salim Mansur, journaliste, Toronto Sun, le 29 janvier 2010
[4] Frère Tarik, Discours, stratégie et méthode de TariK Ramadan, Grasset 2004

mercredi 31 mars 2010

AU QUÉBEC, VERRA-T-ON BIENTÔT LAÏCITÉ RIMER AVEC NOSTALGIE









Plusieurs valeurs aux fondements de la société québécoise et qu’on croyait intouchables sont maintenant régulièrement critiquées au motif que leur stricte interprétation nuirait au respect dû à la différence de "l’Autre" venu d’un ailleurs culturel ou religieux.  Citons entre autres, les critiques à l’encontre de la liberté d’expression (1), de l’égalité Homme/Femme (2) et de la séparation de l’Église et de l’État (3).
Les critiques ne demandent évidemment pas l’abrogation de ces acquis enchâssés dans la charte des droits et libertés. Ils demandent simplement qu’on cesse de les considérer comme des absolus.
Ce qui devient absolu, c’est l’exigence d’accommodement aux spécificités culturelles de "l’Autre" et plus particulièrement le respect impératif de leurs diverses exigences religieuses.

Que des islamistes, des juifs ultra orthodoxes ou des évêques décrient la parole libre, l’égalité Homme/Femme ou la séparation de l’Église et de l’État, n’a pas de quoi nous surprendre.
Lorsqu’on tient pour sacré et nécessairement vrai un texte religieux, on est littéralement au-delà de toute raison. Mais que des intellectuels de renom comme Charles Taylor ou Daniel Weinstock en arrivent à relativiser l’importance des valeurs qui ont guidé l’émancipation des québécoises et des québécois au cours des 50 dernières années, voilà qui surprend et inquiète.
Pourquoi en est-il ainsi ?
Je n’ai pas de réponse nette à cette interrogation. Peut-être ces intellectuels considèrent-ils ces "valeurs" comme culturellement marquées, honorables mais connotant du point de vue de "l’Autre" un occidentalisme arrogant et irrespectueux. Peut-être pensent-ils sincèrement qu’il n’y a rien de plus beau que l’arc en ciel multiculturel, et si cela implique une interprétation relativiste de la laïcité, de la liberté d’expression ou de l’égalité Homme/Femme, où serait le mal puisqu’aucun droit positif n’aurait été abrogé. Peut-être pensent-ils que cette mise entre parenthèses de ces valeurs occidentales ne serait que temporaire, le temps que "l’Autre" s’adapte à la culture du pays. Peut-être expriment-ils une forme de racisme inversé ; si des religions ou cultures n’ont toujours pas expurgé de leurs pratiques certains gestes barbares et déshonorants, soyons magnanimes et tolérons temporairement l’intolérable.
Culpabilité ? Repentance ? Relativisme ? Racisme inverse caché ?
Peut-être, peut-être, peut-être !

Encore une fois je n’ai pas de réponse, mais des positions de ce courant intellectuel, cinq idées-forces majeures de leur doxa se dégagent et appellent quelques questions :

1.     La liberté d’expression doit être "contrôlée" (1). La liberté d’expression permet de critiquer toute idée ou toute croyance mais ne permet pas, à juste titre, de critiquer en bloc des communautés ou des ethnies, car cela serait perçu comme de la diffamation ou de l’incitation à la haine. Or la critique des religions est délicate au motif qu’il est presque impossible de la faire sans que plusieurs se sentent offensés, blessés ou diffamés. La liberté d’expression doit donc être, selon la bible des bien-pensants, strictement encadrée (4). La pression du "politiquement correct" ainsi que la peur de réactions violentes amènent de nombreux individus et organisations à s’autocensurer et à user de la langue de bois jusqu’à la caricature.

2.     Toute religion est respectable. Pourquoi ? En quoi une religion serait-elle plus digne de considération que n’importe quel culte ou croyance farfelue ? En quoi croire aux anges ou aux djinns est-il plus acceptable que de croire aux elfes ? Il n’est pas acceptable de fermer pudiquement les yeux sur les intolérables messages racistes et de dénigrement de la femme - universellement partagés par les trois grandes religions monothéistes - ou sur le refus de la liberté de conscience puisque dans l’islam, l’apostasie est un crime puni de mort. Qu’aucune civilisation ne soit indemne de religion prouve simplement l’incassable besoin de croire de l’être humain et non la pertinence, vérité, sagesse ou universalité de leurs croyances.

3.   Toute culture est honorable par définition. Depuis Claude Lévi-Strauss on a sacralisé les "Cultures" et encenser le relativisme culturel. Aucune culture n’est meilleure qu’une autre. Soit, mais n’y a-t-il pas dans toute culture des aspects horribles, méprisables et criminels ? S’il est vrai qu’aucun groupe humain n’est concevable sans ses croyances, normes et rituels, en somme sans sa culture, est-ce à dire que toutes les pratiques culturelles sont respectables ? L’excision du clitoris est un fait de culture important pour des millions de personnes, mais combien d’intellectuels respectueux de "l’Autre" oseraient ici et maintenant défendre cette pratique avec la même force que celle qu’ils mettent à défendre son droit à la différence ? L’esclavage fut une composante essentielle de plusieurs civilisations, reconnue comme acceptable par plusieurs religions. Doit-on pour cela tolérer cette pratique (5) par respect de "l’Autre" ? Si tout être humain a un droit automatique au respect, il n’en va pas de même des cultures. La grandeur d’une culture est d’expurger d’elle-même tout ce qui attente à la dignité de la personne, pas d’être sacralisée.

4.     La liberté religieuse a préséance sur les autres droits en cas de conflit de droits. Les divers droits reconnus dans la charte des droits et libertés ne sont pas absolus et conséquences des vies concrètes, ils sont interdépendants. Il n’y a pas officiellement de hiérarchisation des droits, mais de facto, le courant des bienpensants au Québec a fait du droit à l’expression publique de sa religion, le droit prééminent, par son obsession de tolérance à l’égard de l’islam, du judaïsme et du sikhisme. La grande majorité des demandes d’accommodement – incidemment les seuls qui posent un sérieux problème parce qu’ils fragilisent les autres droits - sont de nature religieuse et ont en général comme conséquence la plus immédiatement visible de subordonner l’égalité Homme/Femme aux pratiques religieuses revendiquées. On a ici l’amorce de ce qu’il faut bien considérer comme une hiérarchisation de facto des droits. L’argument avancé pour justifier cette hiérarchisation est qu’aucune femme n’est contrainte de soutenir ou de subir ce type de demande d’accommodement religieux. Cet argument ne tient pas la route car aucun droit fondamental ne peut être abdiqué volontairement ni promis à désuétude. Ainsi personne ne peut renoncer juridiquement, pour quelque motif que ce soit, au principe de l’égalité Homme/Femme. Le professeur Gérard Bouchard, ex co-président de la commission Bouchard/Taylor, conscient peut-être de quelques uns des dégâts de la commission, vient de mettre au moins partiellement les pendules à l’heure dans un article publié dans Le Devoir le 16 mars 2010. Il détaille de façon argumentée pourquoi l’égalité Homme/Femme doit avoir de manière générale, préséance sur la liberté religieuse lorsque survient un conflit de droit.

5.   Les militants pour une stricte laïcité font preuve de fermeture à "l’Autre", soit par xénophobie, nationalisme, racisme ou islamophobie. Gérard Bouchard a même qualifié de scandaleuses leurs propositions. Si j’étais psychanalyste, je dirais que l’obsession de la tolérance à tout prix de la part de nos bienpensants, n’est pas autre chose qu’un souhait de mort de l’occident, car autrement comment tolérer ce qui nie l’essence des valeurs publiques de sa société ? Or c’est pourtant l’occident, l’une des rares sinon la seule d’entre toutes les civilisations que l’Histoire ait connu, qui a fait germer ces idées universelles que sont la liberté de conscience, l’égalité Homme/Femme et la laïcité. Je ne m’étendrais pas plus sur ce prétendu constat de xénophobie ou d’islamophobie, il exigerait pour le moins un long développement. Il suffit de rappeler qu’il correspond à l’essence de la bienpensance. Comme le dit si bien Alain Finkielkraut, l’imprécation de racisme produisant instantanément un effet de castration et de sidération de la pensée.

Ces cinq constats me répugnent !
Je n’aime pas l’idée d’une liberté d’expression "surveillée".  Je récuse l’idée que les religions soient respectables en soi. Je rejette l’idée que toute culture est bonne par définition. Je déteste l’idée que le droit à la liberté religieuse prime de facto sur l’égalité Homme/Femme. Je trouve grotesque l’argument maître de la bienpensance accusant de xénophobie ou d’islamophobie tous ceux qui réclament un strict respect de la laïcité de l’État. J’aimerais bien que tout le monde partage mes convictions, mais ce n’est pas le cas, et comme tout un chacun je dois vivre avec des gens qui ne pensent pas comme moi. Je dois vivre selon les règles du vivre-ensemble. Comment faire ?
Convenons tout d’abord que nous sommes tous porteurs de valeurs et de pratiques dont certaines agressent nos voisins ou qui nous agressent. Cette loi d’airain est universelle. L’être humain en tant qu’être concret de chair et de sang est guidé prioritairement par ses désirs, ses goûts, ses émotions et aussi par ses préjugés et sa culture qui font qu’on préférera presque toujours faire confiance à celui qui nous ressemble qu’à celui qui vient d’un ailleurs géographique, religieux ou culturel (Shankar Vedantam, 2008). Ces pulsions primordiales ne relèvent pas d’un acte libre, on en est plutôt l’esclave. Comment alors, au sein d’une cacophonie de croyances contradictoires, faire taire notre part d’ombre pour dessiner une Polis ouverte à tous, et vivre nos différences sans être oppresseur ou opprimé ?

La question est rhétorique évidemment. Dans des sociétés de plus en plus culturellement diversifiées et complexes, on n’a pas trouvé de meilleur système pour conforter le vivre-ensemble que la laïcité, seule garante d’un espace public neutre par nécessité et par exigence de la raison. Peut-être a-t-il existé au cours des âges, des moments d’unanimité où la religion exprimait l’entièreté des valeurs et des aspirations de tous, le moyen-âge des cathédrales serait un bon candidat pour ce temps de l’uniformité. Ce temps a heureusement vécu et nous respirons plus librement aujourd’hui qu’hier parce que nous vivons dans un pays de facto laïc, mais qui n’a pas encore "constitutionnalisé" la laïcité de l’État et de ses institutions. Cette absence d’un bouclier constitutionnel est inquiétante car un gouvernement sous influence pourrait aisément faire d’importants accrocs aux principes de laïcité, comme on le constate tous les jours avec l’incapacité du gouvernement Charest à arrêter une position ferme vis-à-vis des demandes d’accommodements des religieux. L’exemple américain donne à réfléchir, que serait aujourd’hui devenue la société américaine face aux assauts répétés des évangélistes, si Thomas Jefferson, l’un des pères de la constitution américaine n’avait pas rédigé le premier amendement instituant un mur étanche de séparation entre l’Église et l’État ?

Encore faut-il savoir de quelle laïcité on parle. La laïcité, hors de ses balises politique, légale, et réglementaire réclame une pratique individuelle exigeante, presque un sacerdoce. En effet, la laïcité suppose une dualité au cœur du citoyen, entre son "moi réel" – historiquement incarné dans son milieu, et comme tout individu, chargé de son lot de désirs et d’émotions brutes - et un "moi abstrait", acteur volontaire seul à même de participer à une république du "vivre-ensemble". Cette dualité requiert de chaque citoyen, dans le cadre de l’espace public, un arrachement partiel à sa concrétude, c’est-à-dire à ses particularités religieuses et idéologiques, pour reconnaître en chaque concitoyen, une égale dignité délibérante. 
Cet exercice civique deviendrait rapidement une farce si l’État ne garantissait pas un espace neutre où s’élabore le vivre-ensemble. Cet espace neutre nécessairement laïc, c’est l’espace public. Or les "accommodements" pensés originellement comme des remèdes raisonnables à des handicaps individuels, procèdent subrepticement aujourd’hui à l’enchâssement de pratiques religieuses collectives et sectaires au cœur de l’espace public. Ce détournement de sens est une perversion cynique de l’esprit et de la lettre de l’espace public. 
Il n’est évidemment pas étonnant que la notion d’accommodement ait été détournée de sa vocation première par ceux qui refusent de distinguer entre espace privé, espace civique et espace public, il est par contre surprenant que les penseurs de la laïcité dite "ouverte ou positive" comme Daniel Weinstock ou Charles Taylor ne perçoivent pas la dangerosité de leur position ni la dynamique qu’elle enclenche. 
En fait, ce n’est pas surprenant du tout lorsqu’on sait que ces deux intellectuels « progressistes » avaient chaudement appuyé la proposition de mettre en place des tribunaux islamiques en Ontario. Ces intellectuels contestent que cette dynamique de la « tolérance » fragilise la laïcité et accusent au contraire ceux qui appellent au simple respect de la laïcité, d’extrémisme dans l’application des règles de neutralité dans les institutions publiques, puisqu’aucun droit positif n’est abrogé. Le manifeste pour un Québec pluraliste qui s’oppose vivement à une charte de la laïcité laisse entendre que les accommodements pour motifs religieux ont un impact si minime que ceux qui les combattent les "laïcards" font preuve de fermeture vis-à-vis de "l’Autre" et même de racisme ou d’islamophobie.

Un impact si minime, une entorse si légère ! 
Cela me rappelle la blague de la jeune fille déclarant être juste un tout petit peu enceinte. Dès lors qu’on commence à édulcorer l’absolue neutralité de l’espace public et de ses mandataires, on y introduit des traces religieusement marquées – droit pour un fonctionnaire d’afficher des signes ostentatoires religieux ou droit pour une personne d’exiger dans l’enceinte publique des privilèges religieux,  sous forme d’exemption à la loi commune au mépris de l’obligation de neutralité. C’est la porte ouverte à toutes les dérives avec de temps à autre des sursauts hypocrites, comme ceux de l’avocat médiatique des droits de l’homme, Julius Grey, qui après avoir déclaré qu’il ne voyait aucun inconvénient au port de la burqa dans l’espace civil, puisque lui-même pouvait se balader avec un haut de forme, se raidit soudainement en déclarant que la jeune fille qui ne veut pas enlever sa burqa à l’école va trop loin. L’approche au cas par cas mène inévitablement à la contradiction.

Mais il existe une autre raison très pragmatique de vouloir une stricte laïcité. En effet Statistiques Canada nous annonce qu’en 2031, ce n’est pas si loin, la proportion d’immigrés de cultures différentes aura prodigieusement augmenté. A Montréal, 50% des habitants seront des immigrés de première et deuxième générations de la population. Beaucoup se réjouissent de cette évolution sans réaliser qu’hors d’un système dont l’ADN ne serait pas laïc, espérer maintenir paix et stabilité lorsqu’il n’y aura plus de super majorité homogène au pays est une illusion dangereuse. Je vais me permettre ici d’être un politiquement incorrect en disant qu’on peut et qu’on doit tirer quelques leçons des conflits sourds ou ouverts qui perdurent entre minorités et majorités dans des états occidentaux démocratiques, en dépit de règles claires quant au vivre-ensemble. Qu’on s’en désole ou pas, les pays biculturels ou multiculturels de longue date sont tous naturellement confrontés à une vie intérieure plus ou moins difficile. Au Canada nous avions déjà deux ou trois solitudes, ethnoculturelles et linguistiques. La Belgique peine à résoudre son problème binational. Si entre citoyens nourris par une même culture occidentale, le désir de divorce est grand, que va-t-il arriver lorsque les impératifs religieux de nouveaux venus vont venir compliquer une vie commune déjà difficile ? Un simple recensement des faits devrait nous ouvrir les yeux. 
Pratiquement, tous les pays occidentaux ayant accueilli des musulmans depuis l’après-guerre connaissent depuis trois décennies des tensions croissantes lorsque les leaders religieux musulmans exigent des exemptions aux règles de la vie commune, au nom de la pratique de l’islam (7). 

Le dire n’est pas faire preuve de racisme, de xénophobie ou d’islamophobie, le dire c’est constater un fait difficilement récusable et qui devra trouver tôt ou tard sa résolution. Au Nigeria les conflits religieux sont intenses et dramatiques. Au Sri Lanka, le problème a été tranché provisoirement dans le sang. L’Irak et l’Iran nous offrent des exemples immondes de non coexistence entre groupes religieux. Quant à l’exemple emblématique du Liban, la prétendue bonne entente, qui consistait en vies séparées des communautés, a sombré dans la tragédie avant de devenir une farce. Ces exemples nous adressent un message clair ; sans un socle de valeurs essentielles partagées, il n’y a pas et il ne peut pas y avoir de vie commune. 

Vivre ensemble n’est pas facile, seuls des niais utopistes le pensent. Chacun d’entre nous est enraciné dans sa culture et si le vivre-ensemble a semblé léger à notre génération jusqu’il y a peu, c’est parce que tous avaient plus ou moins une même compréhension des règles à respecter dans l’espace public et dans l’espace civil. 
Or, nos pays sont voués à la pluralité ; ça peut être une chance comme un cauchemar. Seules les démocraties ayant une forte constitution laïque réussiront à assurer tant bien que mal un certain équilibre des droits fondamentaux de chacun avec les exigences inhérentes à la vie en commun. 
Faut-il rappeler que l’être humain n’est humain que de par ses rapports avec les autres au sein de la cité. Sans un ancrage constitutionnel fort protégeant la neutralité de la cité, la Res Publica, les conflits entre ceux qui aiment la religion et ceux qui n’en veulent pas sont plausibles et même probables. Chaque groupe ethnique ou religieux va exiger des accommodements qui viseront non seulement à leur obtenir des exemptions à la règle commune mais qui viseront également à transformer directement ou indirectement la société elle-même pour que celle-ci reflète leurs croyances (6) et pratiques et ceci avec d’autant plus de détermination qu’ils disposeront d’un poids politique croissant. 
L’exemple des musulmans requérant la mise en place de tribunaux islamiques de la famille au Canada, requête heureusement refusée jusqu’à ce jour, devrait inciter les penseurs de la bienpensance à réfléchir au prix à payer demain au nom d’une tolérance excessive aujourd’hui. Les islamistes savent parfaitement ce qu’ils font ; l’exception d’aujourd’hui deviendra la règle demain, c’est exactement ce qu’a dit madame Cynthia Dunbar, une des leaders du mouvement créationniste du Texas "The philosophy of the classroom in one generation will be the philosophy of the government in the next " (8) en forçant le curriculum scolaire du Texas à inclure l’étude de la théorie du Dessein intelligent concurremment à la théorie darwinienne de l’évolution
Au Québec, face à cette montée fulgurante de la diversité religieuse – 50% des enfants scolarisés à Montréal sont aujourd’hui issus d’un ailleurs culturel et religieux - qu’a fait le gouvernement ? Il a mis en place des cours obligatoires d’éthique et de culture religieuse (ECR) dans les écoles, visant à inciter chacun au respect universel des religions. Je trouve cela scandaleux parce que ces ECR n’encourageront jamais la réflexion critique vis-à-vis des religions. Or à quoi sert l’école si ce n’est à former d’abord et avant tout, dans un environnement neutre et sécuritaire, la capacité de jugement critique de l’enfant ? Quel professeur osera exposer à coté des bondieuseries de chaque religion leurs crimes éthiques, alors qu’il aura peut-être 50% d’élèves musulmans ou indous dans sa classe ? Peut-on imaginer la réaction de leurs parents ? Et croire que ces cours désarmeront les convictions profondes, témoigne d’une illusion surannée. Pour vivre ensemble il nous faut des règles accordées à quelques valeurs fondamentales assises sur l’universalité de la raison, et à ce jour on n’a rien trouvé de plus conforme à la raison universelle mais aussi à la raison pratique que la laïcité. 

La laïcité, pour reprendre la métaphore du professeur de philosophie Catherine Kintzler - grande spécialiste de la laïcité à l’université de Lille - c’est comme les feux de circulation, on ne traverse que quand c’est vert, sinon il y a des accidents. La règle est absolue et ne souffre pas ''d’accommodement'' sauf pour les urgences prévues par la loi comme pour les ambulances. C’est pourquoi, je pense qu’une charte de la laïcité solennellement adoptée par l’Assemblée Nationale du Québec est une nécessité requise pour aider à préserver la paix future. Cependant il ne faut pas se leurrer, une charte de la laïcité, c’est bien mais ce n’est pas une panacée, c’est un premier pas. A moins de vouloir subrepticement une libanisation de l’espace sociétal – chacun dans son coin - aucun groupe, culturel, ethnique ou religieux n’a intérêt à vouloir une laïcité édulcorée. Il risquerait plus tard de la payer au prix fort.




Léon Ouaknine
Essayiste
Membre du Conseil Interculturel de Montréal
31 mars 2010



Notes
(1)    Tarik Ramadan, qui vient régulièrement au Canada et au Québec a fustigé, lors d’une interview donnée à The current, une émission de Radio Canada anglais le 14 mars 2010,  l’utilisation irresponsable de la liberté d’expression par ceux qui critiquent l’islam. Or chaque fois qu’on demande que «la liberté d'expression » se conforme aux exigences «d'une parole responsable » lorsqu’il est question de l'islam, cela revient à renier l'histoire européenne où sont nées la science et la démocratie. [Salim Mansur, journaliste, Toronto Sun, le 29 janvier 2010]
(2)    Par exemple, le soutien du professeur Charles Taylor pour l’instauration de tribunaux islamiques de la famille en Ontario ainsi que pour le droit au port de la burqa dans l’espace public. Citons également les atermoiements de la RAMQ et de la SAQ vis-à-vis de ses agents et des ses clients, sans oublier l’incroyable régression du parti politique Québec Solidaire quant au respect dû à la dignité de la femme au motif que rien ne doit entraver la liberté de religion.
(3)    Le professeur Daniel Weinstock prétend qu’un agent de l’État qui affiche un signe d’appartenance religieuse est parfaitement à même d’appliquer les normes laïques de façon impartiale. Pourquoi dans ce cas, ne pas lui permettre également l’affichage de ses convictions politiques ?
(4)    Il faut rappeler, qu’après avoir été acquise dans la douleur au cours de deux derniers siècles, la liberté d’expression ne manque pas aujourd’hui d’ennemis acharnés. C’est d’ailleurs le vœu express des 57 pays de l’organisation des états islamiques, lesquels ont instamment demandé une refonte de la déclaration des droits universels de l’ONU pour interdire la critique des religions et des prophètes. Cette position a amené à de multiples reprises des individus et des organisations musulmanes à attaquer en cour de justice les auteurs coupables de critiques ou caricatures à l’égard de leur religion, sans oublier évidemment les divers assassinats et fatwas ou même les réactions violentes suite au discours du pape à Ratisbonne.
(5)    La France sous Mitterrand et Jacques Lang, sous prétexte de respect des différences, avait toléré l’existence de milliers de familles polygames musulmanes immigrées d’Afrique, ce qui avait provoqué de graves tensions sociétales.
(6)    Présence Musulmane, une organisation canadienne prêche officiellement pour des valeurs communes basées sur l’islam (The Gazette, 26 mars 2010). N’est-ce pas intolérable d’imaginer des valeurs communes basées sur l’inégalité de la femme et de le l’homme sur ordre divin ainsi que sur l’abrogation de la liberté de conscience puisque l’apostasie ne connaît qu’une issue, la mort.
(7)    Le recteur de la grande mosquée de Paris, Dalil Boubakeur avait demandé rien de moins qu’une suspension de la loi de séparation de l’Église et de l’État, pendant vingt à trente ans !
(8)    « la philosophie enseignée en classe à cette génération deviendra la philosophie du gouvernement à la génération suivante »


samedi 20 mars 2010

IMMIGRATION, VALEURS, INTÉGRATION




L’intégration de "l’Autre" dans la collectivité québécoise est un sujet piégé qu’on n’aborde qu’avec prudence, parce qu’il touche aujourd’hui à la culture et aux valeurs identitaires, sujets "chauds" par définition. En parler crûment requiert de sortir de la langue de bois de la bienpensance politique, dont un des malheureux avatars fut le rapport de la commission Bouchard/Taylor sur les accommodements raisonnables.
Tout d’abord, il faut rappeler que les mouvements de population ont toujours existé et sont constitutifs de la plupart des sociétés humaines. L’Australie, le Canada et les Etats-Unis sont trois pays récemment construits par des immigrants ; plus près de nous, le Québec est une nation bâtie initialement par des français expatriés. Dans chacun de ces cas, l’édification s’est faite en subjuguant les premiers habitants au prix de féroces nettoyages ethniques, puisque les diverses nations indiennes, inuit d’Amérique du Nord et aborigènes d’Australie sont réduites aujourd’hui à vivre assez misérablement dans des réserves si elles veulent maintenir leurs coutumes ancestrales, ou bien à vivre dans la société de l’homme blanc au prix d’une mise à l’écart de leurs modes de vie et de leurs cultures.
Les choses étant ce qu’elles sont, oublions pour un moment ce péché originel.

La plupart des pays développés connaissent depuis quelques décennies un fort accroissement de leur diversité ethnique du fait d’importants courants migratoires. Les études sur les conséquences de l’immigration sur les structures et la cohésion sociétale des pays d’accueil ne permettent pas de dire clairement si le solde est positif ou négatif à long terme. En fait, seules des études spécifiques et longitudinales auraient un sens car comment comparer l’impact sur le long terme (5 ou 6 générations) de millions de mexicains catholiques entrant aux Etats-Unis avec celui de millions de musulmans en France ou avec le courant migratoire qui s’installe au Québec, alors que les caractéristiques des accueillants et des nouveau-venu sont si diverses. Toutes les immigrations ne sont pas égales quant à leur devenir. Emmanuel Todd, alors qu’il avait encore un peu de crédibilité, montrait dans son livre "Le destin des immigrés, Assimilation et ségrégation dans les démocraties occidentales[1]", comment le caractère anthropologique différentialiste ou égalitaire des nations d’accueil (selon la structure familiale du pays, famille-souche, famille nucléaire égalitaire absolue ou égalitaire pour les garçons et inégalitaires pour les fille…), influait de façon décisive sur le devenir du nouveau-venu au point qu’il prêtait à la nation d’accueil un pouvoir d’omnipotence sur le destin de l’immigré. Ainsi, l’intégration de l’immigré en France, différant nécessairement de celle de l’immigré en Allemagne ou en Grande-Bretagne, allait inéluctablement suivre la voie des vagues migratoires précédentes malgré les creux et les bosses du chemin. En dépit de ce qu’affirme Emmanuel Todd, il faut être indifférent au réel pour croire que ça en prend le chemin. Ce qui était vrai avant ne l’est plus pour cinq raisons majeures :
1.     Contrairement aux immigrés des vagues antérieures à 1945, les immigrés d’aujourd’hui maintiennent un contact quasi permanent avec leur pays et culture d’origine grâce aux modes de communication modernes (téléphones, satellites, internet, réseaux sociaux)
2.     Le nombre des immigrés est si élevé dans certains quartiers que dans de nombreuses écoles, plus de la moitié des enfants sont issus de l’immigration, au point qu’on peut se demander qui intègre qui dans ces quartiers[2].
3.     La culture et la religion de certains groupes d’immigrés, tels  les musulmans de mouvance intégristes, présentent des obstacles religieux sérieux à une intégration similaire à celle que connurent les grandes vagues migratoires antérieures,
4.     Les nouvelles communautés musulmanes en pays occidental sont fortement encadrées - par la volonté hégémonique de leur pays[3] d’origine ou par les imams salafistes ou wahhabites déployés par les pays du Golf et l’Arabie saoudite - et pour une frange de ces communautés, par des groupes particuliers poursuivant un projet politique radicalement incompatible avec les valeurs démocratiques du pays d’accueil, tels les frères musulmans[4]. 
5.     Forts du nombre, les nouveaux immigrants des divers horizons religieux sont fréquemment revendicateurs, non pas pour avoir les mêmes droits et obligations, mais pour l’obtention de dérogations à la loi commune pour motifs religieux, allant même jusqu'à demander que les cadres juridiques et réglementaires soient amendés dans le sens d’une plus grande compatibilité avec leurs religions.

Pérenniser la culture du nouveau venu, plutôt que de conforter sa convergence vers les valeurs de l’accueillant semble être devenue la nouvelle doxa des bienpensants. Cela aboutit fréquemment à des communautés côte à côte, chacune avec des valeurs souvent antagoniques l’une de l’autre. Quelle est dans ce cas la nature de l’enrichissement culturel apporté par l’immigrant ? Le tourisme culinaire à portée d’un ticket de métro ? La musique traditionnelle d’un ailleurs juste au coin de la rue ? Les grandes créations culturelles nous influencent peu importe d’où qu’elles viennent mais les pratiques contraires aux valeurs des droits de la personne ne relèvent surement pas de l’enrichissement culturel. Au contraire, elles créent un état éruptif de conflits entre la laïcité des accueillants et l’affirmation religieuse et identitaire des nouveaux venus au sein des espaces laïc et civique, pour cause de demandes d’accommodements déraisonnables.
Quant à l’enrichissement économique, il y a de sérieuses controverses à ce sujet, certains économistes concluent qu’à moyen et long terme, la balance des coûts et des bénéfices de l’immigration est favorable au pays d’accueil, parce qu’en général l’immigration de masse viendrait supposément combler le déficit de main-d’œuvre du pays hôte et maintenir de ce fait la viabilité de ses généreuses politiques sociales. Or ce mantra se révèle faux dans de nombreux cas, si ce n’est dans la plupart ; par exemple Christopher Caldwell dans son livre « Reflections on the révolution in Europe, Immigration, Islam and the West[5] » démontre que le nombre de résidents étrangers en Allemagne a été multiplié par 250% entre 1971 et 2000 mais que le nombre d’étrangers employés est resté le même de 1971 à 2000. Les plus ou moins 2 millions d’immigrés supplémentaires n’ont donc rien eu à voir avec le besoin de main d’œuvre et résultaient plutôt de réunions familiales, qui au contraire accroissaient considérablement les charges du pays hôte. Or la peur du déclin démographique est aujourd’hui l’un des facteurs importants qui guident les politiques d’immigration des pays occidentaux, incluant le Québec, parce qu’on présume que ce déclin menacerait à long terme le dynamisme économique ainsi que la stabilité sociale et politique de tout pays ne renouvelant pas ses générations. Les politiques et les spécialistes économiques clament "c’est soit plus d’enfants, soit la chute du niveau de vie, soit l’extension du travail jusqu’à 68 ou 70 ans comme au Japon, soit l’appel à l’immigration". Chacune de ces assertions ainsi que son remède mériteraient évidemment d’être scrutés sérieusement parce que rien ne dit qu’une politique d’encouragement à la natalité ne marcherait pas, ni que les gains de productivité et la robotisation s’appuyant sur l’intelligence artificielle ne compenseraient pas en partie le vieillissement des générations, et enfin parce que cette logique d’un appel continu à l’immigration de masse est difficile à comprendre dans des pays comme la France et le Québec, ayant un chômage structurel variant de 7 à 10%.
On sait toutefois suite à certaines recherches, entre autres celles du professeur d'économie d'Oxford Paul Collier[6],  que les effets de l'immigration sont beaucoup plus sociétaux et long terme qu'économiques et court terme. En gros, l'immigration, dans certains cas, accroît la diversité sociale (positif) du pays mais réduit sa cohésion sociale (négatif). Ce compromis affecte différemment les diverses composantes de la population. Les génération jeunes et aisées en profitent mais ceux qui dépendent du filet de sécurité sociale en pâtissent, qu'ils soient au chômage ou autre situation de vulnérabilité, parce que lorsque la cohésion sociale diminue, les électeurs rechignent à financer des programmes d'aide sociale plus généreux pour les plus démunis[7].  

Cependant, acceptons momentanément le paradigme d’une croissance économique nécessitant l’immigration. Si les avantages de l’immigration pour le pays d’accueil sont si clairement établis, pourquoi cette question crée-t-elle alors tant d’anxiété dans de nombreux pays occidentaux et pas seulement au Québec ?
Une phrase d’un dirigeant politique allemand dans les années 90, commentant la difficulté d’intégrer les résidents turcs en Allemagne me revient en mémoire, "On avait importé des travailleurs turcs pour faire tourner la machine économique ; trente après, on se rend compte que ce sont des êtres humains avec une identité et une culture différentes des nôtres, et ils sont là pour rester ; que doit-on faire ?". C’est le dilemme de toutes les sociétés d’accueil qui n’ont aucune raison de mettre entre parenthèses leur identité propre pour permettre à celle de l’immigrant d’occuper tout l’espace qu’il veut, mais qui doivent en même temps pour des raisons de rectitude politique, accommoder la différence du nouveau venu dans la mesure du possible. Comment concilier l’obligation de demeurer soi-même tout en s’ouvrant à la différence de l’autre est une question qui ne cesse pas d’être à l’ordre du jour des pays d’accueil. La première solution fût imaginée par les Etats-Unis. Pour tenir compte de la diversité des treize colonies fondatrices, le congrès américain lors de la création des Etats-Unis avait adopté une devise, E Pluribus Unum, "Un à partir de plusieurs" parce qu’ils savaient que leur unité ne pouvait être basée ni sur une origine ancestrale commune ni sur une unique religion. Ce qui devait assurer idéalement l’unité de la collectivité nationale américaine ne pouvait dès lors qu’être un ensemble de valeurs fondamentales partagées, non négociables, formant le socle commun de l’identité nationale ; tout le reste étant laissé à la liberté de chacun. C’est cette prémisse, Liberté, égalité de tous (homme et femme), laïcité, et non ethnicité ou religion, qui fonde aujourd’hui l’éthos et la promesse affichée des états occidentaux, même si leurs constitutions affirment pour certains (le Canada en particulier) la suprématie de Dieu. C’est cette prémisse qui est la seule capable de concilier l’universalité de la justice avec le respect des identités dans un cadre commun du vivre-ensemble. Y déroger, c’est courtiser le désastre en ouvrant la part d’ombre qui rode en chacun de nous. Rappelons-nous ce que disait Albert Camus lors de la réception de son prix Nobel de littérature à Stockholm "Si je devais choisir entre la justice et ma mère, je choisirais ma mère". A vouloir trop respecter la justice alors que l’autre ne respecte pas votre mère, c’est-à-dire les valeurs et l’identité du peuple d’accueil, on risque de s’engager dans le ressentiment !
La nation québécoise moderne s’est donnée elle aussi depuis la révolution tranquille, un ensemble de valeurs similaires exprimant les aspirations de son peuple fondateur. Certains politiciens et intellectuels, dont le plus éminent fût le Premier Ministre Trudeau, inspiré par le philosophe politologue Charles Taylor, ont voulu que l’arc en ciel canadien et sous contrainte constitutionnelle québécois repose sur une simple juxtaposition de multiples cultures, ethnies et mouvances identitaires, au motif que toutes les communautés qui les composent, y compris celles des immigrants de fraîche date, auraient une égale valeur et une égale légitimité à définir le cadre de vie commun, c’est-à-dire l’espace public de la nation. Une telle approche reflète, soit un idéal désincarné et absurde parce que viscéralement rejeté par la majorité de la population; soit plus probablement un processus politique visant d’autres fins que celles proclamées de son discours. Une vision similaire de ce qui devrait fonder le Québec inspirait Gérard Bouchard[8] en 1999. Robert Leroux professeur à l’université d’Ottawa rapporte dans le devoir du 5 juin 2008, que "Gérard Bouchard avait confié en 1999 à Michel Lacombe[9] dans un ouvrage d’entretiens qu’il fallait concevoir la société québécoise comme un assemblage de groupes ethniques, les canadiens français ou franco-québécois, les autochtones, les anglo-québécois, toutes les communautés culturelles... ". Cette égalité ontologique, qui accorde à chaque groupe ethnique ou religieux le même poids et la même légitimité pour infléchir le destin collectif, est une négation de l’Histoire et de la réalité. Elle n’est même pas moralement acceptable. Aucune collectivité nationale n’a jamais laissé l’Autre, le nouveau venu, redéfinir son socle identitaire, à moins d’avoir été écrasée militairement ou de n’avoir plus ni le goût ni la force d’être soi. C'est l'aliénation. C’est pourtant cette logique défaitiste d’accommodement irréaliste et excessif de l’autre qui a amené au Canada comme au Québec, des  politiciens sûrement bien intentionnés à laisser croire aux immigrants et aux communautés culturelles ethniques et religieuses, que la préservation de leur identité pouvait se faire en contournant si nécessaire l’obligation de respecter le socle de valeurs fondamentales communes (Charles Taylor[10] avait décrié la décision de l’Ontario de refuser la mise en place de tribunaux islamiques basés sur la charia, contournant de ce fait la loi du législateur). Cette vision d’un Québec patchwork de Bouchard et la position d’ouverture accommodante à la différence de l’autre de Taylor, sont les exemples mêmes des errements à l’origine des tensions sociétales vis-à-vis des immigrants que le Québec et de nombreux autres pays connaissent aujourd’hui. Complaisance et laisser-faire ne peuvent amener que des dérapages toxiques pour tous.
Le Québec peut s’enrichir de la diversité des multiples groupes d’immigrants, si ceux-ci comprennent et acceptent que ce pays n’est pas malléable au point de se renier, qu’il a un espace public, gouverné par une seule loi et nourri depuis la révolution tranquille, des valeurs déjà citées de liberté, d’égalité des personnes (homme et femme) et de laïcité. La responsabilité de ce processus devrait incomber prioritairement au gouvernement du Québec et ensuite à ses leaders d’opinion. Le gouvernement aurait dû depuis longtemps préciser sans équivoques les règles pour venir s’épanouir dans ce pays en mettant en œuvre les voies et les moyens pour favoriser la convergence culturelle. Les leaders d’opinion auraient dû aller au-delà d’un appel facile à la tolérance et réfléchir à ce que cela signifiait vraiment. Gouvernements et intellectuels de la bienpensance ont donné toute leur mesure depuis le rapport de la Commission Bouchard/Taylor. Ils ont tous été exemplaires dans leurs démissions. Ce n’était pas avec la loi 16 de la ministre Yolanda James retirée in extrémis il y a quelques années devant la réaction populaire, qui donnait préséance aux exigences religieuses sur l’impératif laïc, ni avec la lamentable prestation d’un Gérard Bouchard enjoignant péremptoirement de ne pas voter de loi contre la burqa pour éviter la mise au pilori par le reste du monde civilisé, alors même que la France et la Belgique y ont fermement procédé sans avoir peur d'avoir mutilé aucune liberté fondamentale, ni avec l’inénarrable Cheick Philippe Couillard (Allahaou Akbar), que nos élites fortifieront le vivre-ensemble. La situation aujourd'hui, après la mise au rebut de la charte des valeurs québécoises par Couillard, est toujours grave parce qu’elle ne résulte pas simplement de la pleutrerie d’un premier ministre ou de la suffisance d’intellectuels planant au-dessus de la mêlée, mais parce qu’elle reflète l’énorme prégnance du paradigme d'une tolérance à tout prix, marque de commerce des gens comme Philippe Couillard, dernier né de ses parents, Charles Taylor et Pierre Elliot Trudeau.
En dépit des bonnes intentions quant au vivre-ensemble que les cours d’Éthique et Cultures Religieuses (ECR) sont censés forer dans les jeunes têtes, sans véritable esprit critique et encore moins conscience historique de ce que représente la laïcité pour tous et chacun - ce que l’école publique ne fait pas du tout ou très mal - l’ambigüité ne disparaitra pas du rapport de l’immigrant avec sa nouvelle terre d’accueil, car il aura peu de raisons d’inscrire son parcours personnel dans une vision citoyenne du désir de parfaire le Québec, sa collectivité d’adoption. Le civisme est pourtant à ce prix.

Léon Ouaknine
Ex-membre du Conseil Interculturel de Montréal
Mars 2010; Mars 2017





[1] Editions du Seuil, 1994
[2] 50% des enfants scolarisés à Montréal sont issus de l’immigration en première ou deuxième génération.
[3] A titre d’exemple, le Maroc a fait savoir aux résidents et immigrés marocains en Hollande que si les couples marocains ne prénommaient pas leurs enfants à partir d’un répertoire de noms arabes, ces enfants et eux-mêmes perdraient la nationalité marocaine. À Montréal, le Maroc va jusqu’à nommer un représentant juif sur un conseil royal des marocains vivant à l’étranger, alors que la quasi totalité des juifs d’origine marocaine vivant à Montréal, se soucient comme d’une guigne du Maroc ou de la royauté marocaine. Bien entendu le Maroc dispose d’une emprise beaucoup plus forte sur la communauté musulmane de Montréal.
[4] Tarik Ramadan joue un rôle non négligeable dans l'encadrement soft visible des communautés musulmanes en occident, incluant au Canada.
[5] Doubleday, New York, 2009
[6] Exodus : Immigration and Multiculturalism in the 21st Century, University of Oxford, Penguin UK 2013
[7] New experimental research by the Oxford political scientists Sergi Pardos and Jordi Muñoz (2014)
[8] Co-président de la commission Bouchard-Taylor sur les accommodements raisonnables au Québec.
[9] Journaliste réputé de Radio Canada
[10] Co-président de la commission sur les accommodements raisonnables au Québec