mercredi 31 mars 2010

AU QUÉBEC, VERRA-T-ON BIENTÔT LAÏCITÉ RIMER AVEC NOSTALGIE









Plusieurs valeurs aux fondements de la société québécoise et qu’on croyait intouchables sont maintenant régulièrement critiquées au motif que leur stricte interprétation nuirait au respect dû à la différence de "l’Autre" venu d’un ailleurs culturel ou religieux.  Citons entre autres, les critiques à l’encontre de la liberté d’expression (1), de l’égalité Homme/Femme (2) et de la séparation de l’Église et de l’État (3).
Les critiques ne demandent évidemment pas l’abrogation de ces acquis enchâssés dans la charte des droits et libertés. Ils demandent simplement qu’on cesse de les considérer comme des absolus.
Ce qui devient absolu, c’est l’exigence d’accommodement aux spécificités culturelles de "l’Autre" et plus particulièrement le respect impératif de leurs diverses exigences religieuses.

Que des islamistes, des juifs ultra orthodoxes ou des évêques décrient la parole libre, l’égalité Homme/Femme ou la séparation de l’Église et de l’État, n’a pas de quoi nous surprendre.
Lorsqu’on tient pour sacré et nécessairement vrai un texte religieux, on est littéralement au-delà de toute raison. Mais que des intellectuels de renom comme Charles Taylor ou Daniel Weinstock en arrivent à relativiser l’importance des valeurs qui ont guidé l’émancipation des québécoises et des québécois au cours des 50 dernières années, voilà qui surprend et inquiète.
Pourquoi en est-il ainsi ?
Je n’ai pas de réponse nette à cette interrogation. Peut-être ces intellectuels considèrent-ils ces "valeurs" comme culturellement marquées, honorables mais connotant du point de vue de "l’Autre" un occidentalisme arrogant et irrespectueux. Peut-être pensent-ils sincèrement qu’il n’y a rien de plus beau que l’arc en ciel multiculturel, et si cela implique une interprétation relativiste de la laïcité, de la liberté d’expression ou de l’égalité Homme/Femme, où serait le mal puisqu’aucun droit positif n’aurait été abrogé. Peut-être pensent-ils que cette mise entre parenthèses de ces valeurs occidentales ne serait que temporaire, le temps que "l’Autre" s’adapte à la culture du pays. Peut-être expriment-ils une forme de racisme inversé ; si des religions ou cultures n’ont toujours pas expurgé de leurs pratiques certains gestes barbares et déshonorants, soyons magnanimes et tolérons temporairement l’intolérable.
Culpabilité ? Repentance ? Relativisme ? Racisme inverse caché ?
Peut-être, peut-être, peut-être !

Encore une fois je n’ai pas de réponse, mais des positions de ce courant intellectuel, cinq idées-forces majeures de leur doxa se dégagent et appellent quelques questions :

1.     La liberté d’expression doit être "contrôlée" (1). La liberté d’expression permet de critiquer toute idée ou toute croyance mais ne permet pas, à juste titre, de critiquer en bloc des communautés ou des ethnies, car cela serait perçu comme de la diffamation ou de l’incitation à la haine. Or la critique des religions est délicate au motif qu’il est presque impossible de la faire sans que plusieurs se sentent offensés, blessés ou diffamés. La liberté d’expression doit donc être, selon la bible des bien-pensants, strictement encadrée (4). La pression du "politiquement correct" ainsi que la peur de réactions violentes amènent de nombreux individus et organisations à s’autocensurer et à user de la langue de bois jusqu’à la caricature.

2.     Toute religion est respectable. Pourquoi ? En quoi une religion serait-elle plus digne de considération que n’importe quel culte ou croyance farfelue ? En quoi croire aux anges ou aux djinns est-il plus acceptable que de croire aux elfes ? Il n’est pas acceptable de fermer pudiquement les yeux sur les intolérables messages racistes et de dénigrement de la femme - universellement partagés par les trois grandes religions monothéistes - ou sur le refus de la liberté de conscience puisque dans l’islam, l’apostasie est un crime puni de mort. Qu’aucune civilisation ne soit indemne de religion prouve simplement l’incassable besoin de croire de l’être humain et non la pertinence, vérité, sagesse ou universalité de leurs croyances.

3.   Toute culture est honorable par définition. Depuis Claude Lévi-Strauss on a sacralisé les "Cultures" et encenser le relativisme culturel. Aucune culture n’est meilleure qu’une autre. Soit, mais n’y a-t-il pas dans toute culture des aspects horribles, méprisables et criminels ? S’il est vrai qu’aucun groupe humain n’est concevable sans ses croyances, normes et rituels, en somme sans sa culture, est-ce à dire que toutes les pratiques culturelles sont respectables ? L’excision du clitoris est un fait de culture important pour des millions de personnes, mais combien d’intellectuels respectueux de "l’Autre" oseraient ici et maintenant défendre cette pratique avec la même force que celle qu’ils mettent à défendre son droit à la différence ? L’esclavage fut une composante essentielle de plusieurs civilisations, reconnue comme acceptable par plusieurs religions. Doit-on pour cela tolérer cette pratique (5) par respect de "l’Autre" ? Si tout être humain a un droit automatique au respect, il n’en va pas de même des cultures. La grandeur d’une culture est d’expurger d’elle-même tout ce qui attente à la dignité de la personne, pas d’être sacralisée.

4.     La liberté religieuse a préséance sur les autres droits en cas de conflit de droits. Les divers droits reconnus dans la charte des droits et libertés ne sont pas absolus et conséquences des vies concrètes, ils sont interdépendants. Il n’y a pas officiellement de hiérarchisation des droits, mais de facto, le courant des bienpensants au Québec a fait du droit à l’expression publique de sa religion, le droit prééminent, par son obsession de tolérance à l’égard de l’islam, du judaïsme et du sikhisme. La grande majorité des demandes d’accommodement – incidemment les seuls qui posent un sérieux problème parce qu’ils fragilisent les autres droits - sont de nature religieuse et ont en général comme conséquence la plus immédiatement visible de subordonner l’égalité Homme/Femme aux pratiques religieuses revendiquées. On a ici l’amorce de ce qu’il faut bien considérer comme une hiérarchisation de facto des droits. L’argument avancé pour justifier cette hiérarchisation est qu’aucune femme n’est contrainte de soutenir ou de subir ce type de demande d’accommodement religieux. Cet argument ne tient pas la route car aucun droit fondamental ne peut être abdiqué volontairement ni promis à désuétude. Ainsi personne ne peut renoncer juridiquement, pour quelque motif que ce soit, au principe de l’égalité Homme/Femme. Le professeur Gérard Bouchard, ex co-président de la commission Bouchard/Taylor, conscient peut-être de quelques uns des dégâts de la commission, vient de mettre au moins partiellement les pendules à l’heure dans un article publié dans Le Devoir le 16 mars 2010. Il détaille de façon argumentée pourquoi l’égalité Homme/Femme doit avoir de manière générale, préséance sur la liberté religieuse lorsque survient un conflit de droit.

5.   Les militants pour une stricte laïcité font preuve de fermeture à "l’Autre", soit par xénophobie, nationalisme, racisme ou islamophobie. Gérard Bouchard a même qualifié de scandaleuses leurs propositions. Si j’étais psychanalyste, je dirais que l’obsession de la tolérance à tout prix de la part de nos bienpensants, n’est pas autre chose qu’un souhait de mort de l’occident, car autrement comment tolérer ce qui nie l’essence des valeurs publiques de sa société ? Or c’est pourtant l’occident, l’une des rares sinon la seule d’entre toutes les civilisations que l’Histoire ait connu, qui a fait germer ces idées universelles que sont la liberté de conscience, l’égalité Homme/Femme et la laïcité. Je ne m’étendrais pas plus sur ce prétendu constat de xénophobie ou d’islamophobie, il exigerait pour le moins un long développement. Il suffit de rappeler qu’il correspond à l’essence de la bienpensance. Comme le dit si bien Alain Finkielkraut, l’imprécation de racisme produisant instantanément un effet de castration et de sidération de la pensée.

Ces cinq constats me répugnent !
Je n’aime pas l’idée d’une liberté d’expression "surveillée".  Je récuse l’idée que les religions soient respectables en soi. Je rejette l’idée que toute culture est bonne par définition. Je déteste l’idée que le droit à la liberté religieuse prime de facto sur l’égalité Homme/Femme. Je trouve grotesque l’argument maître de la bienpensance accusant de xénophobie ou d’islamophobie tous ceux qui réclament un strict respect de la laïcité de l’État. J’aimerais bien que tout le monde partage mes convictions, mais ce n’est pas le cas, et comme tout un chacun je dois vivre avec des gens qui ne pensent pas comme moi. Je dois vivre selon les règles du vivre-ensemble. Comment faire ?
Convenons tout d’abord que nous sommes tous porteurs de valeurs et de pratiques dont certaines agressent nos voisins ou qui nous agressent. Cette loi d’airain est universelle. L’être humain en tant qu’être concret de chair et de sang est guidé prioritairement par ses désirs, ses goûts, ses émotions et aussi par ses préjugés et sa culture qui font qu’on préférera presque toujours faire confiance à celui qui nous ressemble qu’à celui qui vient d’un ailleurs géographique, religieux ou culturel (Shankar Vedantam, 2008). Ces pulsions primordiales ne relèvent pas d’un acte libre, on en est plutôt l’esclave. Comment alors, au sein d’une cacophonie de croyances contradictoires, faire taire notre part d’ombre pour dessiner une Polis ouverte à tous, et vivre nos différences sans être oppresseur ou opprimé ?

La question est rhétorique évidemment. Dans des sociétés de plus en plus culturellement diversifiées et complexes, on n’a pas trouvé de meilleur système pour conforter le vivre-ensemble que la laïcité, seule garante d’un espace public neutre par nécessité et par exigence de la raison. Peut-être a-t-il existé au cours des âges, des moments d’unanimité où la religion exprimait l’entièreté des valeurs et des aspirations de tous, le moyen-âge des cathédrales serait un bon candidat pour ce temps de l’uniformité. Ce temps a heureusement vécu et nous respirons plus librement aujourd’hui qu’hier parce que nous vivons dans un pays de facto laïc, mais qui n’a pas encore "constitutionnalisé" la laïcité de l’État et de ses institutions. Cette absence d’un bouclier constitutionnel est inquiétante car un gouvernement sous influence pourrait aisément faire d’importants accrocs aux principes de laïcité, comme on le constate tous les jours avec l’incapacité du gouvernement Charest à arrêter une position ferme vis-à-vis des demandes d’accommodements des religieux. L’exemple américain donne à réfléchir, que serait aujourd’hui devenue la société américaine face aux assauts répétés des évangélistes, si Thomas Jefferson, l’un des pères de la constitution américaine n’avait pas rédigé le premier amendement instituant un mur étanche de séparation entre l’Église et l’État ?

Encore faut-il savoir de quelle laïcité on parle. La laïcité, hors de ses balises politique, légale, et réglementaire réclame une pratique individuelle exigeante, presque un sacerdoce. En effet, la laïcité suppose une dualité au cœur du citoyen, entre son "moi réel" – historiquement incarné dans son milieu, et comme tout individu, chargé de son lot de désirs et d’émotions brutes - et un "moi abstrait", acteur volontaire seul à même de participer à une république du "vivre-ensemble". Cette dualité requiert de chaque citoyen, dans le cadre de l’espace public, un arrachement partiel à sa concrétude, c’est-à-dire à ses particularités religieuses et idéologiques, pour reconnaître en chaque concitoyen, une égale dignité délibérante. 
Cet exercice civique deviendrait rapidement une farce si l’État ne garantissait pas un espace neutre où s’élabore le vivre-ensemble. Cet espace neutre nécessairement laïc, c’est l’espace public. Or les "accommodements" pensés originellement comme des remèdes raisonnables à des handicaps individuels, procèdent subrepticement aujourd’hui à l’enchâssement de pratiques religieuses collectives et sectaires au cœur de l’espace public. Ce détournement de sens est une perversion cynique de l’esprit et de la lettre de l’espace public. 
Il n’est évidemment pas étonnant que la notion d’accommodement ait été détournée de sa vocation première par ceux qui refusent de distinguer entre espace privé, espace civique et espace public, il est par contre surprenant que les penseurs de la laïcité dite "ouverte ou positive" comme Daniel Weinstock ou Charles Taylor ne perçoivent pas la dangerosité de leur position ni la dynamique qu’elle enclenche. 
En fait, ce n’est pas surprenant du tout lorsqu’on sait que ces deux intellectuels « progressistes » avaient chaudement appuyé la proposition de mettre en place des tribunaux islamiques en Ontario. Ces intellectuels contestent que cette dynamique de la « tolérance » fragilise la laïcité et accusent au contraire ceux qui appellent au simple respect de la laïcité, d’extrémisme dans l’application des règles de neutralité dans les institutions publiques, puisqu’aucun droit positif n’est abrogé. Le manifeste pour un Québec pluraliste qui s’oppose vivement à une charte de la laïcité laisse entendre que les accommodements pour motifs religieux ont un impact si minime que ceux qui les combattent les "laïcards" font preuve de fermeture vis-à-vis de "l’Autre" et même de racisme ou d’islamophobie.

Un impact si minime, une entorse si légère ! 
Cela me rappelle la blague de la jeune fille déclarant être juste un tout petit peu enceinte. Dès lors qu’on commence à édulcorer l’absolue neutralité de l’espace public et de ses mandataires, on y introduit des traces religieusement marquées – droit pour un fonctionnaire d’afficher des signes ostentatoires religieux ou droit pour une personne d’exiger dans l’enceinte publique des privilèges religieux,  sous forme d’exemption à la loi commune au mépris de l’obligation de neutralité. C’est la porte ouverte à toutes les dérives avec de temps à autre des sursauts hypocrites, comme ceux de l’avocat médiatique des droits de l’homme, Julius Grey, qui après avoir déclaré qu’il ne voyait aucun inconvénient au port de la burqa dans l’espace civil, puisque lui-même pouvait se balader avec un haut de forme, se raidit soudainement en déclarant que la jeune fille qui ne veut pas enlever sa burqa à l’école va trop loin. L’approche au cas par cas mène inévitablement à la contradiction.

Mais il existe une autre raison très pragmatique de vouloir une stricte laïcité. En effet Statistiques Canada nous annonce qu’en 2031, ce n’est pas si loin, la proportion d’immigrés de cultures différentes aura prodigieusement augmenté. A Montréal, 50% des habitants seront des immigrés de première et deuxième générations de la population. Beaucoup se réjouissent de cette évolution sans réaliser qu’hors d’un système dont l’ADN ne serait pas laïc, espérer maintenir paix et stabilité lorsqu’il n’y aura plus de super majorité homogène au pays est une illusion dangereuse. Je vais me permettre ici d’être un politiquement incorrect en disant qu’on peut et qu’on doit tirer quelques leçons des conflits sourds ou ouverts qui perdurent entre minorités et majorités dans des états occidentaux démocratiques, en dépit de règles claires quant au vivre-ensemble. Qu’on s’en désole ou pas, les pays biculturels ou multiculturels de longue date sont tous naturellement confrontés à une vie intérieure plus ou moins difficile. Au Canada nous avions déjà deux ou trois solitudes, ethnoculturelles et linguistiques. La Belgique peine à résoudre son problème binational. Si entre citoyens nourris par une même culture occidentale, le désir de divorce est grand, que va-t-il arriver lorsque les impératifs religieux de nouveaux venus vont venir compliquer une vie commune déjà difficile ? Un simple recensement des faits devrait nous ouvrir les yeux. 
Pratiquement, tous les pays occidentaux ayant accueilli des musulmans depuis l’après-guerre connaissent depuis trois décennies des tensions croissantes lorsque les leaders religieux musulmans exigent des exemptions aux règles de la vie commune, au nom de la pratique de l’islam (7). 

Le dire n’est pas faire preuve de racisme, de xénophobie ou d’islamophobie, le dire c’est constater un fait difficilement récusable et qui devra trouver tôt ou tard sa résolution. Au Nigeria les conflits religieux sont intenses et dramatiques. Au Sri Lanka, le problème a été tranché provisoirement dans le sang. L’Irak et l’Iran nous offrent des exemples immondes de non coexistence entre groupes religieux. Quant à l’exemple emblématique du Liban, la prétendue bonne entente, qui consistait en vies séparées des communautés, a sombré dans la tragédie avant de devenir une farce. Ces exemples nous adressent un message clair ; sans un socle de valeurs essentielles partagées, il n’y a pas et il ne peut pas y avoir de vie commune. 

Vivre ensemble n’est pas facile, seuls des niais utopistes le pensent. Chacun d’entre nous est enraciné dans sa culture et si le vivre-ensemble a semblé léger à notre génération jusqu’il y a peu, c’est parce que tous avaient plus ou moins une même compréhension des règles à respecter dans l’espace public et dans l’espace civil. 
Or, nos pays sont voués à la pluralité ; ça peut être une chance comme un cauchemar. Seules les démocraties ayant une forte constitution laïque réussiront à assurer tant bien que mal un certain équilibre des droits fondamentaux de chacun avec les exigences inhérentes à la vie en commun. 
Faut-il rappeler que l’être humain n’est humain que de par ses rapports avec les autres au sein de la cité. Sans un ancrage constitutionnel fort protégeant la neutralité de la cité, la Res Publica, les conflits entre ceux qui aiment la religion et ceux qui n’en veulent pas sont plausibles et même probables. Chaque groupe ethnique ou religieux va exiger des accommodements qui viseront non seulement à leur obtenir des exemptions à la règle commune mais qui viseront également à transformer directement ou indirectement la société elle-même pour que celle-ci reflète leurs croyances (6) et pratiques et ceci avec d’autant plus de détermination qu’ils disposeront d’un poids politique croissant. 
L’exemple des musulmans requérant la mise en place de tribunaux islamiques de la famille au Canada, requête heureusement refusée jusqu’à ce jour, devrait inciter les penseurs de la bienpensance à réfléchir au prix à payer demain au nom d’une tolérance excessive aujourd’hui. Les islamistes savent parfaitement ce qu’ils font ; l’exception d’aujourd’hui deviendra la règle demain, c’est exactement ce qu’a dit madame Cynthia Dunbar, une des leaders du mouvement créationniste du Texas "The philosophy of the classroom in one generation will be the philosophy of the government in the next " (8) en forçant le curriculum scolaire du Texas à inclure l’étude de la théorie du Dessein intelligent concurremment à la théorie darwinienne de l’évolution
Au Québec, face à cette montée fulgurante de la diversité religieuse – 50% des enfants scolarisés à Montréal sont aujourd’hui issus d’un ailleurs culturel et religieux - qu’a fait le gouvernement ? Il a mis en place des cours obligatoires d’éthique et de culture religieuse (ECR) dans les écoles, visant à inciter chacun au respect universel des religions. Je trouve cela scandaleux parce que ces ECR n’encourageront jamais la réflexion critique vis-à-vis des religions. Or à quoi sert l’école si ce n’est à former d’abord et avant tout, dans un environnement neutre et sécuritaire, la capacité de jugement critique de l’enfant ? Quel professeur osera exposer à coté des bondieuseries de chaque religion leurs crimes éthiques, alors qu’il aura peut-être 50% d’élèves musulmans ou indous dans sa classe ? Peut-on imaginer la réaction de leurs parents ? Et croire que ces cours désarmeront les convictions profondes, témoigne d’une illusion surannée. Pour vivre ensemble il nous faut des règles accordées à quelques valeurs fondamentales assises sur l’universalité de la raison, et à ce jour on n’a rien trouvé de plus conforme à la raison universelle mais aussi à la raison pratique que la laïcité. 

La laïcité, pour reprendre la métaphore du professeur de philosophie Catherine Kintzler - grande spécialiste de la laïcité à l’université de Lille - c’est comme les feux de circulation, on ne traverse que quand c’est vert, sinon il y a des accidents. La règle est absolue et ne souffre pas ''d’accommodement'' sauf pour les urgences prévues par la loi comme pour les ambulances. C’est pourquoi, je pense qu’une charte de la laïcité solennellement adoptée par l’Assemblée Nationale du Québec est une nécessité requise pour aider à préserver la paix future. Cependant il ne faut pas se leurrer, une charte de la laïcité, c’est bien mais ce n’est pas une panacée, c’est un premier pas. A moins de vouloir subrepticement une libanisation de l’espace sociétal – chacun dans son coin - aucun groupe, culturel, ethnique ou religieux n’a intérêt à vouloir une laïcité édulcorée. Il risquerait plus tard de la payer au prix fort.




Léon Ouaknine
Essayiste
Membre du Conseil Interculturel de Montréal
31 mars 2010



Notes
(1)    Tarik Ramadan, qui vient régulièrement au Canada et au Québec a fustigé, lors d’une interview donnée à The current, une émission de Radio Canada anglais le 14 mars 2010,  l’utilisation irresponsable de la liberté d’expression par ceux qui critiquent l’islam. Or chaque fois qu’on demande que «la liberté d'expression » se conforme aux exigences «d'une parole responsable » lorsqu’il est question de l'islam, cela revient à renier l'histoire européenne où sont nées la science et la démocratie. [Salim Mansur, journaliste, Toronto Sun, le 29 janvier 2010]
(2)    Par exemple, le soutien du professeur Charles Taylor pour l’instauration de tribunaux islamiques de la famille en Ontario ainsi que pour le droit au port de la burqa dans l’espace public. Citons également les atermoiements de la RAMQ et de la SAQ vis-à-vis de ses agents et des ses clients, sans oublier l’incroyable régression du parti politique Québec Solidaire quant au respect dû à la dignité de la femme au motif que rien ne doit entraver la liberté de religion.
(3)    Le professeur Daniel Weinstock prétend qu’un agent de l’État qui affiche un signe d’appartenance religieuse est parfaitement à même d’appliquer les normes laïques de façon impartiale. Pourquoi dans ce cas, ne pas lui permettre également l’affichage de ses convictions politiques ?
(4)    Il faut rappeler, qu’après avoir été acquise dans la douleur au cours de deux derniers siècles, la liberté d’expression ne manque pas aujourd’hui d’ennemis acharnés. C’est d’ailleurs le vœu express des 57 pays de l’organisation des états islamiques, lesquels ont instamment demandé une refonte de la déclaration des droits universels de l’ONU pour interdire la critique des religions et des prophètes. Cette position a amené à de multiples reprises des individus et des organisations musulmanes à attaquer en cour de justice les auteurs coupables de critiques ou caricatures à l’égard de leur religion, sans oublier évidemment les divers assassinats et fatwas ou même les réactions violentes suite au discours du pape à Ratisbonne.
(5)    La France sous Mitterrand et Jacques Lang, sous prétexte de respect des différences, avait toléré l’existence de milliers de familles polygames musulmanes immigrées d’Afrique, ce qui avait provoqué de graves tensions sociétales.
(6)    Présence Musulmane, une organisation canadienne prêche officiellement pour des valeurs communes basées sur l’islam (The Gazette, 26 mars 2010). N’est-ce pas intolérable d’imaginer des valeurs communes basées sur l’inégalité de la femme et de le l’homme sur ordre divin ainsi que sur l’abrogation de la liberté de conscience puisque l’apostasie ne connaît qu’une issue, la mort.
(7)    Le recteur de la grande mosquée de Paris, Dalil Boubakeur avait demandé rien de moins qu’une suspension de la loi de séparation de l’Église et de l’État, pendant vingt à trente ans !
(8)    « la philosophie enseignée en classe à cette génération deviendra la philosophie du gouvernement à la génération suivante »


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