samedi 20 mars 2010

IMMIGRATION, VALEURS, INTÉGRATION




L’intégration de "l’Autre" dans la collectivité québécoise est un sujet piégé qu’on n’aborde qu’avec prudence, parce qu’il touche aujourd’hui à la culture et aux valeurs identitaires, sujets "chauds" par définition. En parler crûment requiert de sortir de la langue de bois de la bienpensance politique, dont un des malheureux avatars fut le rapport de la commission Bouchard/Taylor sur les accommodements raisonnables.
Tout d’abord, il faut rappeler que les mouvements de population ont toujours existé et sont constitutifs de la plupart des sociétés humaines. L’Australie, le Canada et les Etats-Unis sont trois pays récemment construits par des immigrants ; plus près de nous, le Québec est une nation bâtie initialement par des français expatriés. Dans chacun de ces cas, l’édification s’est faite en subjuguant les premiers habitants au prix de féroces nettoyages ethniques, puisque les diverses nations indiennes, inuit d’Amérique du Nord et aborigènes d’Australie sont réduites aujourd’hui à vivre assez misérablement dans des réserves si elles veulent maintenir leurs coutumes ancestrales, ou bien à vivre dans la société de l’homme blanc au prix d’une mise à l’écart de leurs modes de vie et de leurs cultures.
Les choses étant ce qu’elles sont, oublions pour un moment ce péché originel.

La plupart des pays développés connaissent depuis quelques décennies un fort accroissement de leur diversité ethnique du fait d’importants courants migratoires. Les études sur les conséquences de l’immigration sur les structures et la cohésion sociétale des pays d’accueil ne permettent pas de dire clairement si le solde est positif ou négatif à long terme. En fait, seules des études spécifiques et longitudinales auraient un sens car comment comparer l’impact sur le long terme (5 ou 6 générations) de millions de mexicains catholiques entrant aux Etats-Unis avec celui de millions de musulmans en France ou avec le courant migratoire qui s’installe au Québec, alors que les caractéristiques des accueillants et des nouveau-venu sont si diverses. Toutes les immigrations ne sont pas égales quant à leur devenir. Emmanuel Todd, alors qu’il avait encore un peu de crédibilité, montrait dans son livre "Le destin des immigrés, Assimilation et ségrégation dans les démocraties occidentales[1]", comment le caractère anthropologique différentialiste ou égalitaire des nations d’accueil (selon la structure familiale du pays, famille-souche, famille nucléaire égalitaire absolue ou égalitaire pour les garçons et inégalitaires pour les fille…), influait de façon décisive sur le devenir du nouveau-venu au point qu’il prêtait à la nation d’accueil un pouvoir d’omnipotence sur le destin de l’immigré. Ainsi, l’intégration de l’immigré en France, différant nécessairement de celle de l’immigré en Allemagne ou en Grande-Bretagne, allait inéluctablement suivre la voie des vagues migratoires précédentes malgré les creux et les bosses du chemin. En dépit de ce qu’affirme Emmanuel Todd, il faut être indifférent au réel pour croire que ça en prend le chemin. Ce qui était vrai avant ne l’est plus pour cinq raisons majeures :
1.     Contrairement aux immigrés des vagues antérieures à 1945, les immigrés d’aujourd’hui maintiennent un contact quasi permanent avec leur pays et culture d’origine grâce aux modes de communication modernes (téléphones, satellites, internet, réseaux sociaux)
2.     Le nombre des immigrés est si élevé dans certains quartiers que dans de nombreuses écoles, plus de la moitié des enfants sont issus de l’immigration, au point qu’on peut se demander qui intègre qui dans ces quartiers[2].
3.     La culture et la religion de certains groupes d’immigrés, tels  les musulmans de mouvance intégristes, présentent des obstacles religieux sérieux à une intégration similaire à celle que connurent les grandes vagues migratoires antérieures,
4.     Les nouvelles communautés musulmanes en pays occidental sont fortement encadrées - par la volonté hégémonique de leur pays[3] d’origine ou par les imams salafistes ou wahhabites déployés par les pays du Golf et l’Arabie saoudite - et pour une frange de ces communautés, par des groupes particuliers poursuivant un projet politique radicalement incompatible avec les valeurs démocratiques du pays d’accueil, tels les frères musulmans[4]. 
5.     Forts du nombre, les nouveaux immigrants des divers horizons religieux sont fréquemment revendicateurs, non pas pour avoir les mêmes droits et obligations, mais pour l’obtention de dérogations à la loi commune pour motifs religieux, allant même jusqu'à demander que les cadres juridiques et réglementaires soient amendés dans le sens d’une plus grande compatibilité avec leurs religions.

Pérenniser la culture du nouveau venu, plutôt que de conforter sa convergence vers les valeurs de l’accueillant semble être devenue la nouvelle doxa des bienpensants. Cela aboutit fréquemment à des communautés côte à côte, chacune avec des valeurs souvent antagoniques l’une de l’autre. Quelle est dans ce cas la nature de l’enrichissement culturel apporté par l’immigrant ? Le tourisme culinaire à portée d’un ticket de métro ? La musique traditionnelle d’un ailleurs juste au coin de la rue ? Les grandes créations culturelles nous influencent peu importe d’où qu’elles viennent mais les pratiques contraires aux valeurs des droits de la personne ne relèvent surement pas de l’enrichissement culturel. Au contraire, elles créent un état éruptif de conflits entre la laïcité des accueillants et l’affirmation religieuse et identitaire des nouveaux venus au sein des espaces laïc et civique, pour cause de demandes d’accommodements déraisonnables.
Quant à l’enrichissement économique, il y a de sérieuses controverses à ce sujet, certains économistes concluent qu’à moyen et long terme, la balance des coûts et des bénéfices de l’immigration est favorable au pays d’accueil, parce qu’en général l’immigration de masse viendrait supposément combler le déficit de main-d’œuvre du pays hôte et maintenir de ce fait la viabilité de ses généreuses politiques sociales. Or ce mantra se révèle faux dans de nombreux cas, si ce n’est dans la plupart ; par exemple Christopher Caldwell dans son livre « Reflections on the révolution in Europe, Immigration, Islam and the West[5] » démontre que le nombre de résidents étrangers en Allemagne a été multiplié par 250% entre 1971 et 2000 mais que le nombre d’étrangers employés est resté le même de 1971 à 2000. Les plus ou moins 2 millions d’immigrés supplémentaires n’ont donc rien eu à voir avec le besoin de main d’œuvre et résultaient plutôt de réunions familiales, qui au contraire accroissaient considérablement les charges du pays hôte. Or la peur du déclin démographique est aujourd’hui l’un des facteurs importants qui guident les politiques d’immigration des pays occidentaux, incluant le Québec, parce qu’on présume que ce déclin menacerait à long terme le dynamisme économique ainsi que la stabilité sociale et politique de tout pays ne renouvelant pas ses générations. Les politiques et les spécialistes économiques clament "c’est soit plus d’enfants, soit la chute du niveau de vie, soit l’extension du travail jusqu’à 68 ou 70 ans comme au Japon, soit l’appel à l’immigration". Chacune de ces assertions ainsi que son remède mériteraient évidemment d’être scrutés sérieusement parce que rien ne dit qu’une politique d’encouragement à la natalité ne marcherait pas, ni que les gains de productivité et la robotisation s’appuyant sur l’intelligence artificielle ne compenseraient pas en partie le vieillissement des générations, et enfin parce que cette logique d’un appel continu à l’immigration de masse est difficile à comprendre dans des pays comme la France et le Québec, ayant un chômage structurel variant de 7 à 10%.
On sait toutefois suite à certaines recherches, entre autres celles du professeur d'économie d'Oxford Paul Collier[6],  que les effets de l'immigration sont beaucoup plus sociétaux et long terme qu'économiques et court terme. En gros, l'immigration, dans certains cas, accroît la diversité sociale (positif) du pays mais réduit sa cohésion sociale (négatif). Ce compromis affecte différemment les diverses composantes de la population. Les génération jeunes et aisées en profitent mais ceux qui dépendent du filet de sécurité sociale en pâtissent, qu'ils soient au chômage ou autre situation de vulnérabilité, parce que lorsque la cohésion sociale diminue, les électeurs rechignent à financer des programmes d'aide sociale plus généreux pour les plus démunis[7].  

Cependant, acceptons momentanément le paradigme d’une croissance économique nécessitant l’immigration. Si les avantages de l’immigration pour le pays d’accueil sont si clairement établis, pourquoi cette question crée-t-elle alors tant d’anxiété dans de nombreux pays occidentaux et pas seulement au Québec ?
Une phrase d’un dirigeant politique allemand dans les années 90, commentant la difficulté d’intégrer les résidents turcs en Allemagne me revient en mémoire, "On avait importé des travailleurs turcs pour faire tourner la machine économique ; trente après, on se rend compte que ce sont des êtres humains avec une identité et une culture différentes des nôtres, et ils sont là pour rester ; que doit-on faire ?". C’est le dilemme de toutes les sociétés d’accueil qui n’ont aucune raison de mettre entre parenthèses leur identité propre pour permettre à celle de l’immigrant d’occuper tout l’espace qu’il veut, mais qui doivent en même temps pour des raisons de rectitude politique, accommoder la différence du nouveau venu dans la mesure du possible. Comment concilier l’obligation de demeurer soi-même tout en s’ouvrant à la différence de l’autre est une question qui ne cesse pas d’être à l’ordre du jour des pays d’accueil. La première solution fût imaginée par les Etats-Unis. Pour tenir compte de la diversité des treize colonies fondatrices, le congrès américain lors de la création des Etats-Unis avait adopté une devise, E Pluribus Unum, "Un à partir de plusieurs" parce qu’ils savaient que leur unité ne pouvait être basée ni sur une origine ancestrale commune ni sur une unique religion. Ce qui devait assurer idéalement l’unité de la collectivité nationale américaine ne pouvait dès lors qu’être un ensemble de valeurs fondamentales partagées, non négociables, formant le socle commun de l’identité nationale ; tout le reste étant laissé à la liberté de chacun. C’est cette prémisse, Liberté, égalité de tous (homme et femme), laïcité, et non ethnicité ou religion, qui fonde aujourd’hui l’éthos et la promesse affichée des états occidentaux, même si leurs constitutions affirment pour certains (le Canada en particulier) la suprématie de Dieu. C’est cette prémisse qui est la seule capable de concilier l’universalité de la justice avec le respect des identités dans un cadre commun du vivre-ensemble. Y déroger, c’est courtiser le désastre en ouvrant la part d’ombre qui rode en chacun de nous. Rappelons-nous ce que disait Albert Camus lors de la réception de son prix Nobel de littérature à Stockholm "Si je devais choisir entre la justice et ma mère, je choisirais ma mère". A vouloir trop respecter la justice alors que l’autre ne respecte pas votre mère, c’est-à-dire les valeurs et l’identité du peuple d’accueil, on risque de s’engager dans le ressentiment !
La nation québécoise moderne s’est donnée elle aussi depuis la révolution tranquille, un ensemble de valeurs similaires exprimant les aspirations de son peuple fondateur. Certains politiciens et intellectuels, dont le plus éminent fût le Premier Ministre Trudeau, inspiré par le philosophe politologue Charles Taylor, ont voulu que l’arc en ciel canadien et sous contrainte constitutionnelle québécois repose sur une simple juxtaposition de multiples cultures, ethnies et mouvances identitaires, au motif que toutes les communautés qui les composent, y compris celles des immigrants de fraîche date, auraient une égale valeur et une égale légitimité à définir le cadre de vie commun, c’est-à-dire l’espace public de la nation. Une telle approche reflète, soit un idéal désincarné et absurde parce que viscéralement rejeté par la majorité de la population; soit plus probablement un processus politique visant d’autres fins que celles proclamées de son discours. Une vision similaire de ce qui devrait fonder le Québec inspirait Gérard Bouchard[8] en 1999. Robert Leroux professeur à l’université d’Ottawa rapporte dans le devoir du 5 juin 2008, que "Gérard Bouchard avait confié en 1999 à Michel Lacombe[9] dans un ouvrage d’entretiens qu’il fallait concevoir la société québécoise comme un assemblage de groupes ethniques, les canadiens français ou franco-québécois, les autochtones, les anglo-québécois, toutes les communautés culturelles... ". Cette égalité ontologique, qui accorde à chaque groupe ethnique ou religieux le même poids et la même légitimité pour infléchir le destin collectif, est une négation de l’Histoire et de la réalité. Elle n’est même pas moralement acceptable. Aucune collectivité nationale n’a jamais laissé l’Autre, le nouveau venu, redéfinir son socle identitaire, à moins d’avoir été écrasée militairement ou de n’avoir plus ni le goût ni la force d’être soi. C'est l'aliénation. C’est pourtant cette logique défaitiste d’accommodement irréaliste et excessif de l’autre qui a amené au Canada comme au Québec, des  politiciens sûrement bien intentionnés à laisser croire aux immigrants et aux communautés culturelles ethniques et religieuses, que la préservation de leur identité pouvait se faire en contournant si nécessaire l’obligation de respecter le socle de valeurs fondamentales communes (Charles Taylor[10] avait décrié la décision de l’Ontario de refuser la mise en place de tribunaux islamiques basés sur la charia, contournant de ce fait la loi du législateur). Cette vision d’un Québec patchwork de Bouchard et la position d’ouverture accommodante à la différence de l’autre de Taylor, sont les exemples mêmes des errements à l’origine des tensions sociétales vis-à-vis des immigrants que le Québec et de nombreux autres pays connaissent aujourd’hui. Complaisance et laisser-faire ne peuvent amener que des dérapages toxiques pour tous.
Le Québec peut s’enrichir de la diversité des multiples groupes d’immigrants, si ceux-ci comprennent et acceptent que ce pays n’est pas malléable au point de se renier, qu’il a un espace public, gouverné par une seule loi et nourri depuis la révolution tranquille, des valeurs déjà citées de liberté, d’égalité des personnes (homme et femme) et de laïcité. La responsabilité de ce processus devrait incomber prioritairement au gouvernement du Québec et ensuite à ses leaders d’opinion. Le gouvernement aurait dû depuis longtemps préciser sans équivoques les règles pour venir s’épanouir dans ce pays en mettant en œuvre les voies et les moyens pour favoriser la convergence culturelle. Les leaders d’opinion auraient dû aller au-delà d’un appel facile à la tolérance et réfléchir à ce que cela signifiait vraiment. Gouvernements et intellectuels de la bienpensance ont donné toute leur mesure depuis le rapport de la Commission Bouchard/Taylor. Ils ont tous été exemplaires dans leurs démissions. Ce n’était pas avec la loi 16 de la ministre Yolanda James retirée in extrémis il y a quelques années devant la réaction populaire, qui donnait préséance aux exigences religieuses sur l’impératif laïc, ni avec la lamentable prestation d’un Gérard Bouchard enjoignant péremptoirement de ne pas voter de loi contre la burqa pour éviter la mise au pilori par le reste du monde civilisé, alors même que la France et la Belgique y ont fermement procédé sans avoir peur d'avoir mutilé aucune liberté fondamentale, ni avec l’inénarrable Cheick Philippe Couillard (Allahaou Akbar), que nos élites fortifieront le vivre-ensemble. La situation aujourd'hui, après la mise au rebut de la charte des valeurs québécoises par Couillard, est toujours grave parce qu’elle ne résulte pas simplement de la pleutrerie d’un premier ministre ou de la suffisance d’intellectuels planant au-dessus de la mêlée, mais parce qu’elle reflète l’énorme prégnance du paradigme d'une tolérance à tout prix, marque de commerce des gens comme Philippe Couillard, dernier né de ses parents, Charles Taylor et Pierre Elliot Trudeau.
En dépit des bonnes intentions quant au vivre-ensemble que les cours d’Éthique et Cultures Religieuses (ECR) sont censés forer dans les jeunes têtes, sans véritable esprit critique et encore moins conscience historique de ce que représente la laïcité pour tous et chacun - ce que l’école publique ne fait pas du tout ou très mal - l’ambigüité ne disparaitra pas du rapport de l’immigrant avec sa nouvelle terre d’accueil, car il aura peu de raisons d’inscrire son parcours personnel dans une vision citoyenne du désir de parfaire le Québec, sa collectivité d’adoption. Le civisme est pourtant à ce prix.

Léon Ouaknine
Ex-membre du Conseil Interculturel de Montréal
Mars 2010; Mars 2017





[1] Editions du Seuil, 1994
[2] 50% des enfants scolarisés à Montréal sont issus de l’immigration en première ou deuxième génération.
[3] A titre d’exemple, le Maroc a fait savoir aux résidents et immigrés marocains en Hollande que si les couples marocains ne prénommaient pas leurs enfants à partir d’un répertoire de noms arabes, ces enfants et eux-mêmes perdraient la nationalité marocaine. À Montréal, le Maroc va jusqu’à nommer un représentant juif sur un conseil royal des marocains vivant à l’étranger, alors que la quasi totalité des juifs d’origine marocaine vivant à Montréal, se soucient comme d’une guigne du Maroc ou de la royauté marocaine. Bien entendu le Maroc dispose d’une emprise beaucoup plus forte sur la communauté musulmane de Montréal.
[4] Tarik Ramadan joue un rôle non négligeable dans l'encadrement soft visible des communautés musulmanes en occident, incluant au Canada.
[5] Doubleday, New York, 2009
[6] Exodus : Immigration and Multiculturalism in the 21st Century, University of Oxford, Penguin UK 2013
[7] New experimental research by the Oxford political scientists Sergi Pardos and Jordi Muñoz (2014)
[8] Co-président de la commission Bouchard-Taylor sur les accommodements raisonnables au Québec.
[9] Journaliste réputé de Radio Canada
[10] Co-président de la commission sur les accommodements raisonnables au Québec

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