vendredi 30 avril 2010

MARIAGE MIXTE ET PERDURANCE IDENTITAIRE : QUEL FUTUR POUR LES JUIFS ?





Notes pour une table-ronde


La question des mariages mixtes au sein des communautés juives ressemble un peu à la question juive qui taraudait tant les chancelleries des divers pays occidentaux aux dix-neuvième et vingtième siècles. Chacune étant un objet détestable dont on ne savait pas comment le faire disparaître.
Pour situer du point de vue du leadership des institutions juives, ce que signifie le mariage mixte entendu ici comme mariage entre juif et non juif, je me référerais aux trois vignettes informatives suivantes :
The Jewish People Policy Planning Institute, un institut de recherche fondé en 2002 à Jérusalem par le gouvernement israélien, l’Agence Juive et d’importantes organisations juives de la diaspora, a publié une série d’études sur l’avenir démographique du peuple juif. En ce qui concerne la communauté juive nord-américaine, 27% des juifs nord-américains modérément pratiquants se marient avec des non-juifs (The American religious identification Survey, 2001), les proportions sont plus massivement plus élevées en Europe occidentale et encore davantage pour les juifs russes. 50 à 80% de ces mariages mixtes mènent à l’assimilation des descendants.

En septembre 2009, MASA, une organisation parrainée par le gouvernement israélien, a produit des spots publicitaires contre le mariage mixte. Sur la vidéo de 30 secondes, on voit des affichettes placardées aux angles de rues, dans le métro et sur les cabines téléphoniques, montrant les photos de jeunes juifs avec au-dessus la mention « Perdu pour le peuple juif ». Cette campagne publicitaire fut arrêtée au bout de 3 jours, devant les protestations, jugeant raciste et insultante cette publicité contre les juifs ayant marié un non juif.

Dans les années quatre-vingts, le National Jewish Welfare Board, organisation Nord-Américaine de coordination de la vie juive institutionnelle devenue en 1990 le JCC, Jewish Community Centers of North-America, concluait que les 5.7 millions de juifs nord-américains de l’époque ne seraient plus que 4 millions en 2050, du fait des mariages mixtes.

Ces trois vignettes résument aux yeux des gardiens du peuple juif le dilemme confrontant les juifs vivant dans la diaspora occidentale, où l’antisémitisme n’est plus le mur d’airain qu’il était, martyrisant mais maintenant vivace la condition juive. Les communautés juives, tant ses leaders que ses simples quidams s’interrogent, « Comment faire perdurer l’identité juive ? Comment assurer le retour du même ? ».
Avant de pouvoir répondre à ces questions, il nous faut revisiter la notion d’identité.

D’après Cyrulnik, « Toutes les identités sont le produit de l’héritage d’un père, d’une mère et d’une religion que chacun interprète selon son contexte culturel ». Le Moi est enfanté par un Nous composite et complexe. L’identité renvoie clairement à une nature dynamique et duelle : elle a un versant individuel, mais également un versant collectif. Il n’y a pas d’identité qui ne soit que l’un ou l’autre de ces versants. C’est pourquoi sur le plan identitaire, le Moi est indissociablement lié au Nous. Il y a ici un lien manifeste qui relie le sujet individuel au sujet collectif – ou peut-être devrait-on inverser les termes et dire le sujet collectif au sujet individuel, tant il est vrai qu’au cœur de l’individu le Nous social forge l’armature du Moi. L’identité est bien une pièce avec deux faces.  Tant que le Nous social était entièrement façonné par une communauté enclose, le Je demeurait résolument juif, il y avait harmonie entre l’individuel et le collectif. Lorsque les idées et le doute commencent à ronger ce qui fonde les rituels - gardiens de l’identité - mais que la société ambiante maintient son ostracisme à l’égard du juif, celui-ci revendique ses rituels même s’il ne croit plus très fort, parce qu’il n’a pas d’autre option que sa reproduction avec lui-même. Mais que la société ambiante lève l’ostracisme, alors le Je, par petits ruisseaux, succombe à la tentation du Nous sociétal. Le fondement religieux vacillant n’étant plus suffisant pour empêcher la transgression du mariage mixte. Dès lors le Nous communautaire devient en partie un reflet du Nous général, au point d’adopter les coutumes et les pratiques de celui-ci, souvent aux dépens des siennes, ne conservant de sa propre identité que quelques rituels devenus des occasions de festivité. Le Je identitaire juif est alors transmué de l’intérieur, il glisse naturellement vers l’assimilation, parce que l’attrait de la société ouverte devient plus fort que ce que lui proposent les gardiens de traditions désormais perçues comme limitatives et obsolètes. L’illustration en est assez simple, de l’aube du judaïsme à la fin du XVIIIème siècle, la continuité juive s’appuyait sur les 6 éléments suivants :

  1. Premier élément : Avoir une mère juive puisque selon la Halacha, le droit canon juif, ne peut être Juif que celui qui naît d'une mère juive.
  2. Deuxième élément : L’obéissance scrupuleuse aux commandements religieux dont la croyance au dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. Être juif sans croire en dieu aurait été un oxymore, une contradiction dans les termes. Spinoza qui ouvrit l’ère du rationalisme, fut expulsé de la communauté juive d’Amsterdam, pour cause d’hérésie, sa conception naturaliste du monde étant totalement incompatible avec les textes sacrés.
  3. Troisième élément : L’impossibilité d’une vie juive individuelle. Imaginez un hassid, vivant seul avec sa famille dans un petit village de l’Abitibi ; l’idée même est saugrenue, parce que les rituels religieux juifs exigent entre autre la prière commune. Être un juif pratiquant, volontairement hors d’une vie communautaire, est quasiment impensable.
  4. Quatrième élément : Le poids de l’héritage. Lorsqu’on a été élevé dans une culture dont la trame est un dialogue millénaire entre rabbins s’interrogeant sur la signification spirituelle des textes sacrés et de leurs commentaires, quitter cette tradition est presque synonyme d’asphyxie spirituelle et il faut des circonstances excessivement brutales ou passionnelles pour y procéder.
  5. Cinquième élément : Le rempart identitaire qu’assure l’hostilité du milieu ambiant.
  6. Sixième élément : Le refus du mariage mixte si le non juif ne se convertit pas. Auparavant, le mariage mixte était l’équivalent d’une apostasie puisque le juif était perdu pour sa communauté.  Même aujourd’hui, est-il possible d’imaginer un mariage mixte entre deux personnes très religieuses, une chrétienne et un juif, chacune respectueuse de la religion de son conjoint ? Impossible, parce que pour ce juif comme pour cette chrétienne, leur dieu personnel serait nécessairement au centre de chaque aspect quotidien de leur vie. Or l’une et l’autre religion s’affirment comme l’unique dépositaire de la plénitude du message divin. Être juif, c’est refuser radicalement un dieu trinitaire, être chrétien, c’est affirmer avec certitude que l’ancienne alliance a été abolie. Dans leur cas, le mariage mixte est impensable, conséquence du fondement religieux originel de leur identité respective.
Or aujourd’hui, ces 6 éléments ne sont plus des prérequis à l’identité juive :
  1. Mère juive. Pour beaucoup de juifs non religieux, ce n’est plus nécessaire ; s’ils le veulent, ils se définissent comme juifs même si leur mère n’est pas juive. Certains mouvements religieux juifs tels le reconstructionisme ont même officialisé cette position.
  2. Croyance obligatoire. Pour la plupart des gens, tant dans la société chrétienne qu’à l’intérieur des communautés juives, le sacré s’effrite peu à peu, puisque rien n’est plus hors d’atteinte du regard critique et soupçonneux. Comment maintenir la fiction du sacré lorsque la croyance en une transcendance absolue comme noyau incandescent de l’être a de facto disparu. Dieu ne fonde plus la cohérence du tout, le fil conducteur du monde, il n’est plus le métarécit de la civilisation occidentale et en vérité il ne l’est même plus aux yeux d’une part croissante des orthodoxes, qui feront inconsciemment plus confiance au médecin qu’à la prière en cas maladie grave. Les courants majoritaires des chrétiens (principalement protestants) comme des juifs, ayant gommé les aspects fâcheux ou gênants de ce qui constituait leur singularité fondatrice, assistent à une lente convergence de leurs visions spirituelles respectives, particulièrement en Amérique du Nord.  Les deux dieux sont définis comme deux versions du même, chacune estimable, chacune porteuse d’une vision de la vérité. A la limite, Les deux religions convergent vers ce que j’appelle « le judéo-christianisme », la religion de l’accommodement au monde, celle qui n’exige rien, la religion BCBG, bon chic, bon genre. Dans ces conditions, le juif ne se considère plus comme profondément autre, la religion n’est plus du tout une barrière, alors que son objectif premier était de séparer le juif du non juif. Les conversions de pure forme des non juifs sont bien acceptées, même en Israël ; combien de rabbins se laissent doucement convaincre de la soif de judéité du nouvel aspirant avant son mariage ; on ne questionne que rarement le mensonge reconnu d’utilité publique. Aujourd’hui, la religion n’a plus grande force de traction hors des milieux ultra-orthodoxes. Croire à son retour comme marqueur identitaire prééminent, comme croire à la venue prochaine du Moshiah ne fait plus saliver que les lubavitch. En vérité, les communautés juives qui ne sont pas ultra orthodoxes se fichent éperdument que le juif croit ou pas, ce qui les intéresse, c’est qu’il reste juif en affichant son allégeance à une communauté de destin.
  3. L’hostilité du monde ambiant. Il n’y a plus de vrais ghettos pour les juifs en occident, ceux-ci sont généralement bien intégrés dans la société. En fait hors de leurs rituels religieux, il est devenu impossible de les distinguer de leurs compatriotes occidentaux sauf pour les ultra-orthodoxes.
  4. Les générations venues après la fin de la deuxième guerre mondiale ont été essentiellement scolarisées dans des écoles laïques et leur éducation juive n’a aucune commune mesure avec celle que leurs ancêtres ont connue. Il est  relativement facile de sortir d’une tradition religieuse lorsque celle-ci se fendille et ne constitue plus un des piliers porteurs de votre identité. La torah et le talmud sont alors juste deux ouvrages parmi d’autres et non plus la source vivante et irremplaçable de ce qui donne sens à votre vie. 
  5. L’identité juive ne requiert plus impérativement un enracinement communautaire total. On peut se dire juif et s’assimiler. Cela ne requiert plus un rejet dramatique de son identité. La transformation est plus insidieuse. Être juif qui renvoyait dans les temps anciens à une modalité unique, est aujourd’hui vécu sur un mode cafétéria, chacun choisissant ce qui lui plaît. L’éventail des possibles est vaste, depuis le juif athée intégral jusqu’au nétouré karta. En Europe comme en Amérique du Nord, comme en Russie, les juifs laïcs sont largement majoritaires, la communauté étant perçue au mieux comme une famille étendue, plus généralement comme un club social, une sorte d’assurance ultime face à un destin collectif souvent cruel.
  6. Le mariage mixte. On peut demeurer juif dans un mariage mixte, il n’y a plus de rejet ni d’expulsion hors de la communauté, par ce que l’acte n’est plus considéré comme un reniement.
Mais s’il n’existe presque plus de prérequis pour une personne à se définir comme juive hors des milieux orthodoxes, il faut reconnaître que la disparition graduelle des six conditions d’appartenance à la communauté mène doucement vers l’affaiblissement de celle-ci. Le mariage mixte, si la conversion de l’autre n’est pas à l’ordre du jour, devient alors dans la plupart des cas un facteur d’assimilation, le plus puissant de tous. C’est aussi devenu une migraine permanente de toutes les communautés juives occidentales. L’assimilation mène inéluctablement à l’affadissement de l’identité juive et mécaniquement au déclin démographique des communautés. Affadissement de l’identité parce qu’un mariage mixte, à quelques exceptions près, correspond d’abord à un métissage culturel qui se transforme avec le temps et les générations en hybridité identitaire. Déclin démographique parce que tous ceux qui s’engagent dans un mariage mixte n’amènent pas nécessairement une âme de plus dans la communauté. Au final, sur ces chemins de traverse, beaucoup de juifs prennent insidieusement la porte de sortie, si ce n’est pour eux-mêmes, du moins pour leur descendance. J’en suis moi-même un bon exemple. Je suis un juif accidentel, mais cette identité juive, je l’ai toujours revendiquée, parce que la refuser aurait été interprétée comme un acte de lâcheté. Mon mariage mixte a fait que mon fils Joël est certainement bien au fait de la problématique juive dans son extrême complexité, mais il n’a pas du tout cet engagement viscéral qui est le mien. Son mariage avec une non juive parachève la sortie identitaire de mes petits-fils. Ceux-ci vogueront sur d’autres substrats existentiels. Cela ne me gène en rien, parce que mes petits-fils sont viscéralement plus importants pour moi que toute affiliation identitaire ou toute communauté. Les communautés juives acceptent à contrecœur ce type d’évolution, mais que peuvent-elles y faire ? La campagne de MASA a démontré la folie des institutions qui veulent stigmatiser l’individu rétif aux diktats communautaires et religieux.
La société d’aujourd’hui a fait de l’individu son propre maître quant à son destin, du moins en apparence. Ce n’est plus la tribu, ni même la famille qui clôt irrémédiablement l’identité de l’individu, mais plutôt lui et son inconscient.
La notion d’identité juive est toujours là, mais elle exhibe une couleur de plus en plus pâle. Espérer en diaspora, hors des milieux orthodoxes, une plus forte prégnance culturelle et identitaire du Nous communautaire sur le Nous ambiant de la société, est illusoire.  Croire par exemple qu’à Montréal, le Nous séfarade va pouvoir répondre à la quête existentielle de sens et d’identité des jeunes juifs montréalais d’ascendance séfarade, c’est croire que le mythe et le folklore sont plus forts que les attraits de la société ouverte. Qu’on le regrette ou qu’on y soit indifférent, partout les communautés juives diasporiques sont sur une trajectoire descendante, en proportion directe du degré d’ouverture de la société à leur égard. On objectera qu’à Montréal c’est faux, vu le succès des écoles juives, plus de 50% des enfants juifs montréalais y sont inscrits, en plus grande proportion aujourd’hui que dans les années 70 et davantage que dans toute autre grande métropole américaine. Je crois que ce phénomène montréalais est influencé en bonne partie par  les facteurs suivants : la volonté de beaucoup de parents ignorants de la vie juive de confier à d’autres le maintien d’un modicum d’identité juive, le désir d’écoles privées de qualité à un coût très supportable, allant jusqu'à la gratuité pour les plus démunis, ce qui attire nombre de parents essentiellement indifférents à la religion mais désirant maintenir un certain ancrage communautaire. Le leadership communautaire dans toutes les grandes métropoles nord-américaines investit beaucoup d'argent pour renforcer l'identification juive des jeunes particulièrement avec Israël, le plus puissant lien fédérateur bien avant la religion, tout ceci pour maintenir la continuité juive en évitant au maximum les mariages mixtes. Il est vrai qu'avec le regain marqué d'antisémitisme qu'on observe depuis quelques années dans les pays occidentaux à l'exception des États-Unis, antisémitisme massivement propulsé par les minorités musulmanes grandissantes dans ces pays, la trajectoire d'intégration du Juif pourrait s'infléchir. On note au sein des communautés juives tant en Europe qu' Amérique du Nord, que la proportion d'orthodoxes et d'ultra-orthodoxe, s'accroît sensiblement du fait de deux facteurs concomitants, d'abord un taux élevé de natalité, ensuite parce que les mouvances conservatrices et libérales du judaïsme se vident lentement des deux bords d'une partie de leurs membres qui migrent soit vers plus d'orthodoxie, soit carrément vers la sortie douce. On verra si dans les prochaines décennies, Montréal échappera à la tendance générale d’accroissement des mariages mixtes.

Léon Ouaknine
Avril 2010
Mars 2015




samedi 24 avril 2010

IL FAUT SOUVENT SE MEFIER DE CEUX QUI VOUS VEULENT DU BIEN








Tarik Ramadan l’intellectuel musulman bien connu, vient régulièrement au Canada et au Québec pour prêcher la bonne parole d’un islam ouvert sur le monde. Rappelons pour situer le personnage que dans un débat animé avec Nicolas Sarkozy en 2007, Tarik Ramadan, mis au pied du mur au sujet de la lapidation, déclarait publiquement son abolition impossible, puisque inscrite dans le coran. Pour régler ce problème gênant, Il préconisait toutefois que les pays musulmans appliquant littéralement les prescriptions de la charia instituent un moratoire sur les pratiques de lapidation plutôt que leur abolition formelle. Le principe coranique de lapidation dont celui de la femme infidèle devant demeurer, mais son application temporairement suspendue.
Or voici que très récemment, le journal montréalais The Gazette dans son édition du 16 avril 2010 nous informait que M. Ramadan veut aujourd’hui nous convaincre que « les musulmans pratiquants peuvent apporter une importante contribution à l’occident pluraliste »[1].

Cette sollicitude de Tarik Ramadan pour l’occident mérite qu’on s’y arrête un moment.
Lorsque quelqu’un prétend vous faire un cadeau que vous n’avez nullement sollicité, il est permis de se demander si ce cadeau vise à vous rendre service ou à profiter au donneur de cadeau.
Il est clair que cette « importante contribution » des musulmans pieux ne peut être que liée à la nature de leur piété islamique et non à des contributions scientifiques, économiques ou même culturelles, puisque Tarik Ramadan parlerait dans ce cas de musulman tout court et non de musulman pieux. Il est vrai que pour lui, être musulman n’a de sens littéralement que si on "se soumet à dieu" en respectant intégralement sa parole, c’est-à-dire toutes les prescriptions du coran. En effet, lors d’une précédente interview à The current, une émission de Radio Canada anglais le 14 mars 2010, ce même Tarik Ramadan déclarait que comme tout bon musulman il prenait très au sérieux tous les textes coraniques.
D’emblée cela pose problème puisqu’on sait fort bien qu’aucun vivre-ensemble ne peut perdurer s’il est assis par exemple sur des valeurs aussi intrinsèquement antagoniques, que le droit de la femme à son autonomie d’un coté et sa lapidation en cas d’infidélité de l’autre.
Tarik Ramadan, a fustigé, lors de cette même interview, l’utilisation irresponsable de la liberté d’expression par ceux qui critiquent l’islam[2]. Or chaque fois qu’on demande que ''la liberté d'expression'' se conforme aux exigences ''d'une parole responsable'' lorsqu’il est question de l'islam, cela revient à renier l'histoire européenne où sont nées la science et la démocratie[3].

Lorsqu’on fait le compte des importantes contributions des musulmans pieux au pluralisme de l’occident, force est de constater que celles-ci tournent toutes autour de l’idée que la loi d’Allah a toujours préséance sur celle du législateur, que ce soit dans l’espace privé ou dans l’espace public. 
D’où l’appel incessant pour une laïcité généreuse et ouverte, où la liberté de religion primerait sur toutes les autres. 
Et sur ce plan, M. Ramadan et les multiples organisations islamiques qu’il inspire ont engrangé des succès dont quelques uns proprement hallucinants, succès préparant les esprits aux grands changements à venir. En Angleterre, l’archevêque de Cantorbéry, primat de l’Église anglicane avait appelé le gouvernement du Royaume Uni à introduire des dispositions de la charia dans les lois du pays et à redonner des dents à la loi sur le blasphème pour punir ceux qui auraient des propos offensants pour la sensibilité des religieux. Au Canada, des appels à introduire les tribunaux islamiques de la famille, des demandes de lieux réservés à la prière musulmane dans les espaces publics incluant les écoles, universités et hôpitaux. En France, aller jusqu’à contester avec succès devant la justice, la possibilité pour un musulman athée de se faire incinérer après sa mort, au motif que seul un imam est qualifié pour constater l’apostasie. Et partout le port du hijab, pour mieux préparer le droit à la burqa, dont l’objet vise probablement à faire définitivement éclater au nom de la liberté religieuse, la notion que la femme est partout en droits et dignité, égale à l’homme. 
Le droit à la burqa est l’une des plus récentes importantes contributions des musulmans pieux à l’occident pluraliste.

Comment comprendre de tels succès pour des pratiques aussi rétrogrades dans un occident censément pétri de la philosophie des Lumières ? Certes, il y a quelques causes conjoncturelles, entre autres, les flux migratoires de musulmans vers l’Europe et depuis quelques années vers l’Amérique-du-Nord, le poids des pétrodollars, les modes de communication modernes qui permettent de jouir matériellement de l’occident tout en étant culturellement ailleurs et le financement de centaines d’imams intégristes en occident par l’Arabie saoudite et autres émirats depuis le premier choc pétrolier de 1973. 
Mais le principal facteur explicatif à l’importante contribution des musulmans pieux au pluralisme occidental est objectivement la nouvelle trahison des clercs occidentaux, la caste intellectuelle, qui constatant l’effondrement de tous les lendemains qui chantent, cherchent aujourd’hui leur salut dans le désir de sainteté.

Avec le soutien des nouveaux gardiens du temple des droits de l’homme, Tarik Ramadan veut rendre l’occident islamo-compatible, en présentant toutes les demandes des musulmans pieux comme relevant de droits que l’occident tient pour sacrés et en affirmant que s’y opposer serait pour l’occident un déni de lui-même puisqu’il verserait dans le crime ultime de racisme. Pour mieux enfoncer le clou, toute résistance sera dorénavant et automatiquement qualifiée d’islamophobie, version recopiée de l’antisémitisme. Le discours passe d’autant plus facilement lorsque la présence de signes islamiques marque quotidiennement l’espace civil et public et accoutume les esprits à l’idée que l’islam religieux fait désormais partie intégrante du tissu sociétal de l’occident. Le génie de ce processus, c’est qu’il démarre de façon à peine perceptible et avance en catimini, j’allais dire masqué pour ne pas effrayer au départ ; le voile arrive toujours avant la burqa. Selon la culture du pays et le niveau de résistance du milieu, la conquête prend plus ou moins de temps, La France est plus rétive que le Royaume-Uni, le Québec plus réticent que l’Ontario. 
Ce cheminement s’appuie sur un procédé que les fascistes connaissent bien, utiliser la démocratie pour mieux encadrer la démocratie, utiliser la liberté pour mieux contrôler la liberté, d’abord dans des enclos communautaristes avant d’élargir peu à peu ces pratiques aux espaces public et civil.

Tarik Ramadan n’a jamais été centré sur le désir sincère de parfaire l’occident en promouvant la diversité culturelle et la pluralité des valeurs. L’occident n’est pas si mal en point qu’il ait besoin des soins de M. Tarik Ramadan. M. Tarik Ramadan ne s’intéresse pas vraiment plus aux musulmans ou au monde musulman. S’il s’y intéressait ne serait-ce qu’un peu, il utiliserait ses formidables ressources intellectuelles et son éloquence pour apporter une importante contribution d’un musulman pieux là où ça compterait vraiment, c’est-à-dire dans les pays musulmans si dépourvus au plan de la diversité et du pluralisme des valeurs.
Pourquoi tant de sollicitude à vouloir parfaire les pays européens et nord-américains et si peu pour aider les 57 pays où l’islam règne suprême, où il est dangereux de revendiquer le droit à affirmer une autre foi et plus encore le droit à refuser toute foi. Poser la question, c’est y répondre.
M. Tarik Ramadan s’intéresse uniquement à la propagation de l’islam intégriste comme l’a bien montré Caroline Fourest dans son livre[4] Frère Tarik, le double discours et comme la ville de Rotterdam l’a finalement compris avant de le congédier de son poste de conseiller en multiculturalisme pour duplicité. Ramadan est le nouveau Saladin, celui qui doit mieux planter l’étendard de l’islam intégriste au cœur de l’occident, non avec l’épée mais avec la religion des droits de l’homme.
Lénine disait que le capitalisme vendrait la corde qui servirait à le pendre.
Pour l’occident, M. Ramadan se contentera d’utiliser la charte des droits et libertés.



Léon Ouaknine
Essayiste, Membre du Conseil interculturel de Montréal
24 avril 2010





[1] Ramadan, a Swiss citizen who preaches that observant Muslims can make an important contribution to pluralistic Western society.  (The Gazette, April 16, 2010)
[2] C’est nous qui soulignons
[3] Salim Mansur, journaliste, Toronto Sun, le 29 janvier 2010
[4] Frère Tarik, Discours, stratégie et méthode de TariK Ramadan, Grasset 2004