mardi 5 juin 2012

PETITE MESAVENTURE LORS DE LA MIMOUNA OU LA NATURE DU RESPECT CHEZ LES HOMMES EN NOIR




Le 14 avril 2012, je fus invité chez mon frère Daniel à une soirée de la mimouna, fête célébrant chez les juifs sépharades originaires du Maroc la sortie de pâque. Sa table comme d’habitude était somptueuse, ses invités nombreux. 
Ma présence à cette mimouna était exclusivement festive, l’occasion de partager un bon moment avec mes sœurs et frères et quelques uns des invités. Après avoir passé deux heures agréables, ma femme et moi décidons de prendre congé. Voulant dire au-revoir à mon frère, je remarque qu’il discute avec des lubavitch accompagnés de leurs coteries habituelles. 

Mon frère Daniel étant un religieux convaincu et engagé, je ne fus pas étonné de la présence de ces hommes en noir chez lui. Je n’aime pas les religieux à quelques exceptions près, ni ceux que j’ai connus à titre professionnel dans les institutions de la communauté juive de Montréal, lorsque j’ai fait fermer une école juive ultra orthodoxe en 1979 pour cause d’abus à l’égard des enfants, ni ceux que le hasard m’a fait rencontrer à titre personnel, car ils ne supportent pas l’irrévérence. Les rares fois où je me suis aventuré à échanger avec certains d’entre eux, je n’en ai retiré que des désagréments. Je me tiens donc autant que possible loin d’eux. 
Cette fois là, ne pouvant attendre indéfiniment que mon frère se libère, j’interromps sa conversation pour le saluer ainsi que ses vis-à-vis avant de m’éclipser. A mon grand regret, mon frère me retient et me présente son hôte, le rabbin Raskin, responsable du centre Chabad de Cote-St-Luc, qui me serre longuement la main et me demande mon prénom juif. Je lui réponds, ‘je m’appelle Léon Ouaknine’, il insiste et je réponds de nouveau ‘Léon Ouaknine’. Le rabbin Raskin, ne pouvant échapper à sa nature me rappelle que tout juif a un prénom juif. Voyant où il veut en venir, je lui rétorque calmement mais directement, vous savez, je ne crois pas en dieu, alors que j’ai un prénom juif ou pas n’a aucune importance, espérant par là lui faire comprendre que son insistance à me cataloguer m’ennuie. Le rabbin persiste et m’assène cette déconcertante vérité,

        -  Mais vous êtes juif !
       -  Oui, je me définis comme juif simplement parce que le hasard me fait partager un destin commun avec les autres juifs, destin que j’assume mais sans aucun référent religieux.
        -   Vous avez une âme
        -   En tant qu’athée, l’âme ne signifie rien pour moi, cela n’existe pas
        -   Mais voyons, lorsque vous levez le bras, ça ne se fait pas tout seul, votre âme commande

Je suis totalement éberlué par la nature de son argument, il ne rit pas, il parle avec conviction. Je m’attendais non pas à des arguments pointus mais à un minimum de sophistication intellectuelle. Je me demande d’ailleurs brièvement si le bon rabbin Raskin me prend pour un demeuré mental, pas impossible, ou s’il me fait un clin d’œil en la jouant à l’humour, ce qui me paraît douteux ; j’en arrive à l’invraisemblable conclusion qu’il est sérieux, ce qui est déroutant, mais je ne vois pas d’autre explication possible à son étrange comportement. Non seulement je suis étonné de son interrogatoire genre inspecteur Colombo, se rappelant soudainement que j’ai une âme, mais de plus je commence à être irrité par sa présomption à vouloir agir aussi comme un sage socratique, amenant pas à pas l’ignorant à accoucher de la vérité. Je réalise que je dois d’urgence échapper à une situation dont le burlesque aurait fait les délices de Woody Allen. 

Manque de chance, à cet instant, emporté peut-être par l’enthousiasme qu’a suscité l’affirmation prodigieuse du maître sur l’âme pilote de notre corps, son fils, jeune acolyte empressé, me met brutalement une kippa sur mon crâne dégagé comme un œuf. J’essaie de me défaire de l’emprise de cette main qui maintient fermement cette kippa sur ma tête, mais peine perdue, le gaillard est plus grand et plus fort que moi. Le rabbin Raskin ne dit rien, ni n’ordonne à son zélote de fils  par un geste ou un regard de revenir à plus de civilité. La colère m’envahit, mais je suis chez mon frère et je ne veux pas en arriver à une altercation physique. Je m’adresse au rabbin Raskin,

-    - Le geste de votre jeune élève qui m’impose une kippa que je refuse, montre un manque total de respect à mon égard, et ce qui me surprend, c’est que vous n’avez pas prononcé un seul mot face à un geste aussi indélicat. Laissez moi vous rappeler ce que disait le sage Hillel au centurion qui lui demandait de résumer rapidement la torah, ‘‘Ne fais pas à autrui ce que tu n’aimerais pas qu’on te fasse, tout le reste n’est que commentaires !’’
-      -  Ah vous citez un penseur juif,  Hillel, vous avez raison, c’est un manque de respect, il n’aurait pas dû faire ce qu’il a fait.


La mine complètement déconfite, le jeune zélote retira la kippa de ma tête, fixant obstinément le plancher, n’osant plus me regarder. J’en profitais pour m’esquiver, enragé par cet incident. 
Dès que je fus revenu chez moi, je cherchai et trouvai rapidement l’adresse courriel du rabbin Raskin et lui envoyai ce message : 


l.ouaknine@gmail.com via chabadonline.com 

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This message was sent via the Chabad.org Centers Directory. More info below.
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Date Sent:  4/15/2012 1:01:38 AM EST
Name:    Leon Ouaknine
Email:  
l.ouaknine@gmail.com
Subject:  Notre rencontre chez mon frère Daniel

Cher rabbin Raskin

J'aime bien discuter avec quiconque à condition que cela se fasse dans le respect réciproque. Le geste de votre jeune collègue qui s'est permis de poser la main sur moi pour me mettre de force une kippa sur la tête, m'a fortement indisposé. J'ai contenu ma colère devant un tel manque d'éducation et de savoir-vivre et je vous ai rappelé le mot de Hillel, résumant la torah de ces mots "Ne fais pas à autrui ce que tu n'aimerais qu'on te fasse, tout le reste n'est que commentaire". Vous pensez probablement que le geste de votre collègue était amical sans conséquence; Qu'auriez-vous pensé si je vous avais d'emblée arraché votre kippa dans la demeure de mon frère ? Aurait-ce été un simple geste sans conséquence ?
Ce que je trouve grave, c'est qu'il ait posé un tel geste en votre présence, ce qui semble indiquer qu'il estimait qu'un tel geste aurait votre assentiment.
Vous avez vos convictions, j'ai les miennes, j'ai même écrit un livre dénonçant les malheurs que la religion inflige à l'humanité. Si vous voulez débattre avec moi de ces choses là, je suis à votre disposition. Je ne suis nullement intéressé à vous convaincre que vous êtes dans l'erreur, pas plus que je ne suis intéressé à ce qu'on me fasse la leçon comme vous avez eu l'outrecuidance de commencer à le faire.

Cordialement
Léon Ouaknine
brebisgaleuse.com

Trois jours plus tard, je reçois un coup de fil de mon frère Daniel qui me dit que le rabbin Raskin lui a téléphoné pour s’excuser de cet impair et qu’il allait me contacter. Cela fait maintenant plus de trois semaines que le bon rabbin ne s’est pas manifesté. En fait, je m’y attendais. 
Si aujourd’hui, je décide de publier cet incident, ce n’est pas pour me moquer de l’ineptie intellectuelle du maître ni de son manque manifeste de savoir-vivre, mais pour rappeler que les hommes en noir manquent fréquemment d’un ingrédient essentiel à la vie, le respect dû à autrui, et que par contre ils en ont un autre en abondance, l’intolérance vis-à-vis de qui ne partage pas leurs convictions religieuses, surtout de la part d’un juif.

Que personne ne pense que cela soit sans grande importance et qu’il faille répondre par l’indulgence et le sourire ; il y a à peine quelques semaines, des ultra-orthodoxes ont craché sur une fillette de huit ans à Jérusalem parce que celle-ci n’était pas habillée aussi strictement qu‘ils le désiraient. Il n’y a pas loin de la kippa qu’on assène brutalement sur quelqu’un qui ne la désire pas, aux crachats sur une enfant sans défense. 
Lorsqu’on en arrive à un tel état d’insanité au nom de croyances religieuses, le danger pour tous les juifs est grave.
L’extrémisme religieux est un cancer de la société. Face à de telles attitudes, l’athée a un devoir de raison, de résistance et d’irrévérence.

Léon Ouaknine
Ancien directeur général de l’institut Baron de Hirsh et des services sociaux juifs à la famille.
9 mai 2012

mercredi 7 mars 2012

TOUTES LES CIVILISATIONS SE VALENT-ELLES ?



Si tout être humain a un droit automatique au respect, il n'en va pas de même des cultures. 
La grandeur d'une culture n'est pas d'être sacralisée, mais d'expurger d'elle-même tout ce porte atteinte à la dignité de l'être humain.





Deux évènements ont défrayé la chronique en février 2012. Au Canada, l’affaire Shafia, ce crime d’honneur qui a vu un immigré afghan assassiner ses trois filles et sa première épouse, au motif qu’elles avaient souillées l’honneur de la famille. Denise Bombardier[1], chroniqueuse au journal Le Devoir, écrivait ‘Oui, il existe des cultures arriérées, archaïques, primaires qui font disparaitre, au propre comme au figuré, les femmes de l'espace public. Des cultures qui ont inventé les mathématiques, la poésie, l'astronomie, certes, mais qui n'accèderont jamais à la civilisation telle qu'on la conçoit de nos jours en perpétuant des traditions d'une ère révolue’’. En France sur un tout autre registre, l’affaire Claude Guéant, le ministre de l’intérieur qui  déclarait récemment "contrairement à ce que dit l'idéologie relativiste de gauche, pour nous, toutes les civilisations ne se valent pas... Celles qui défendent l'humanité nous paraissent plus avancées que celles qui la nient"… "Celles qui défendent la liberté, l'égalité et la fraternité nous paraissent supérieures à celles qui acceptent la tyrannie, la minorité des femmes, la haine sociale ou ethnique." Il ne faisait aucun doute que le ministre se référait à l’islam. 
La chroniqueuse québécoise et le ministre français affirment clairement que ‘‘toutes les cultures et civilisations ne se valent pas ; certaines sont moralement supérieures’’. La controverse fait rage des deux cotés de l’Atlantique. Peut-on comparer les civilisations ou bien faut-il s’interdire tout regard critique au motif que ce serait stigmatisant pour certains groupes, et qu’au surplus n’importe quel jugement de valeur est nécessairement culturellement marqué, donc arbitraire, ‘‘Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà’’ disait Pascal. Il n’y aurait aucun point de vue absolu. Si tout est relatif, alors chaque culture ou civilisation ne peut être jugée qu’au regard de ses propres règles. Nous ne serions autorisés à n’avoir que des préférences subjectives. C’est la thèse de la bienpensance. Or cette position est hypocrite. Personne ne croit sérieusement que ses convictions intimes flottent sur des préférences aléatoires. Dans le cas qui nous concerne, je prétends qu’il existe des principes universels à l’aune desquels on peut à bon droit déclarer que, oui, toutes les civilisations ne se valent pas !
Réglons d’abord rapidement la question de la distinction entre culture et civilisation. Pour certains, les concepts de civilisation et de culture décrivent la même chose[2], pour d’autres le concept de civilisation est plus large. Rappelons que toute civilisation nait suite à la centralisation de la production par et pour l’entité politique qui organise son territoire par la force. À ce titre, on peut dire que la civilisation ne concerne que les peuples sédentaires et qu’il n’existe pas de civilisation basée sur la cueillette et la chasse, bien qu’il y ait évidemment des cultures spécifiques de cueilleurs/chasseurs. Lorsque le processus de sédentarisation est bien enclenché, la civilisation se définit alors comme « le processus historique de progrès matériel, social et culturel, ainsi que le résultat de ce processus, soit un état social considéré comme avancé ». Civiliser consiste donc « à faire passer une collectivité humaine à un état de plus haut développement matériel, intellectuel, social[3] ».  Toutefois, nous considèrerons ici à toute fin pratique, les termes civilisation et culture comme interchangeables, car dans le langage commun, ces termes sont souvent perçus comme équivalents.


sur quels critères juger de l’avancement ou de l’arrièration d’une civilisation

Nous jugeons continuellement consciemment ou inconsciemment toutes les réalisations, prises de positions et manifestations de chaque culture, incluant la nôtre, et ce d’autant plus que nous sommes continuellement informés de tout, même des détails sordides de chacun. Notre jugement spontané est fonction de notre sensibilité d’occidental et rarement de règles universelles. Idéalement, tout le monde s’accordera aisément pour dire que le critère suprême de jugement sur la valeur intrinsèque et comparative d’une civilisation devrait être la propension de celle-ci à la promotion active ‘‘du beau, du vrai, et du bien’’. De tels critères sont difficiles à formaliser, parce que les diverses doctrines religieuses, philosophiques, scientifiques et morales divergent quant à leurs définitions de ce qu’est le beau, le vrai et le bien, et parce que ceux-ci diffèrent selon les époques. En ce qui touche le beau et le vrai, il y a peu de polémique. Toutes les civilisations ont produit de grandes œuvres d’art, de grands textes qui ont inspiré des millions de gens ; le Parthénon est-il plus grandiose que le Taj Mahal ? L’Iliade plus enivrante que les milles et une nuits ? Impossible d’y répondre, le sentiment esthétique, s’il obéit à des règles universelles, est multiforme, multidimensionnel, radicalement rétif à un ordre simpliste. De plus comment juger lorsqu’on sait que chaque œuvre emprunte immodérément non seulement au sein de la civilisation qui lui donne le jour mais aux autres également[4]. Quant au vrai, celui qui relève de la raison et plus spécifiquement aujourd’hui du jugement scientifique, il reste presque toujours un radical objet de scandale pour toutes les religions, parce qu’il délégitime morceau par morceau, les prétentions à la vérité des textes sacrés et des traditions. On pourrait sans trop exagérer dire que le vrai est aculturel ; bien qu’il ne soit jamais définitivement acquis, il appartient à toutes les civilisations. Le zéro et l’algèbre arrivent en occident par les arabes mais ceux-ci les ont emprunté en bonne part aux indiens.
Il reste le bien. Par orgueil, une civilisation peut se prétendre plus belle, plus accomplie, plus vertueuse que les autres ; pour elle, le barbare, c’est celui qui est toujours figé dans la rudesse des premiers siècles, celui qui n’a pas la même conception du mal et du bien. De mon point de vue, le critère qui tranche, le seul qui compte vraiment, devrait être formulé sous la forme suivante ''ma civilisation a-t-elle réduit ou accru les entraves à la dignité de l’être humain ?''. C’est ce seul critère qui doit nous guider et nous verrons plus loin qu’il jouit d’un statut juridique universel, reconnu par la communauté des nations.


dans l’ordre de l’horreur, historiquement toutes les civilisations se valent

Toutes les civilisations sans exception se considèrent moralement supérieures ou égales aux autres, car quelle civilisation oserait se perpétuer en se reconnaissant moralement inférieure ? Le besoin d’être pur, de laver plus blanc que blanc débouche inévitablement sur l’amnésie historique et sur la falsification permanente. L’occident n’est pas la seule civilisation à se proclamer moralement supérieure ; l’islam ne cesse d’affirmer la sienne sur l’occident. Farhat Othman[5], ancien diplomate tunisien, par ailleurs fort sympathique, irrité par les propos du ministre Claude Guéant déclarait le 11 février ‘‘cette civilisation (musulmane) n’a pas été à l’origine de la pire turpitude humaine que fut l’Holocauste’’. Son affirmation est fondée mais la décence eut  exigé le rappel que l’État ottoman, un des piliers de la civilisation musulmane fut le premier génocidaire du XXème siècle, à l’encontre des arméniens.  Dans la même veine, Recep Erdogan le premier ministre turc, faisant la leçon au président israélien Shimon Perez, déclarait très sérieusement, ‘‘il est impensable pour un musulman de commettre un génocide’’. Déclaration stupéfiante mais parfaitement compréhensible de la part d’un dirigeant turc, car reconnaître publiquement le génocide de 1915 d'au moins 1.5 millions d’arméniens, serait un suicide politique et même un ticket pour l'assassinat pour n'importe quel Turc. Hitler citait cette amnésie historique en exemple, pour justifier celui qu’il préparait. Autre immense horreur de l’histoire, le crime d’esclavagisme fût commun à l’occident et au monde musulman, chacun ayant acquis et vendu de 10 à 20 millions d’esclaves. Cette abomination occidentale cessa au 19ème siècle, très tard, trop tard, mais pour le monde islamique, ce n’est qu’en 1968 que l’Arabie saoudite consentit finalement à abolir l’esclavage chez elle sur insistance américaine, et en 1981 pour la Mauritanie, bien qu’on estime qu’il y ait toujours dans ce pays plusieurs milliers d’esclaves noirs, les Haratines[6]. Faut-il rappeler également que le crime de conquête armé de territoires fût l’un des actes fondateurs de toute civilisation, certainement de l’occident et de l’islam. L’islam conquit des territoires immenses lors des premiers siècles à la pointe de l’épée. Les Etats-Unis et le Canada furent fondés sur une immense spoliation des peuples autochtones amérindiens, de même que l’empire ottoman naquit de l’annihilation totale de l’empire romain d’orient[7], vieux de plus de dix siècles, avec la prise de Constantinople en 1453. Hélas, les violences et les horreurs commises incessamment étant un signe distinctif de chaque ‘‘grande civilisation’’, contrairement à la thèse de Farhat Othman, la comptabilité des turpitudes n’est manifestement pas la meilleure grille de lecture, pour déterminer la plus morale des civilisations.


le critère de respect formel des droits de la personne

Les civilisations pouvaient il y a encore quelques siècles se considérer comme des cosmos indépendants l’un de l’autre et échappant de ce fait à tout jugement comparatif. Cet isolement réciproque ne fut jamais total, pour cause de commerce, de guerre ou de propagande religieuse (missionnaires), mais suffisant pour que ‘‘l’Autre’’ demeura longtemps exotique parce que vivant essentiellement de son sol.  Aujourd’hui, aucune société ne vit en autarcie. En fait, on peut affirmer que depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, une civilisation planétaire[8] est en émergence brutale, accélérée par une mondialisation multiforme. L’information est instantané, le savoir technique se diffuse quasi immédiatement de même que les épidémies, les industries se délocalisent, les flux commerciaux confortent une totale interdépendance des nations dans le cadre d’un seul modèle économique, la culture hollywoodienne est omniprésente, les tenues vestimentaires occidentales sont devenues la norme et toutes les élites mondiales rêvent d’éduquer leurs enfants dans les meilleures écoles occidentales[9]. Une poignée d’organisations mondiales, ONU, OMC, Banque mondiale, IMF, OMS, etc. régulent de manière chaotique quelques dimensions de cette énorme totalité au moyen de multiples traités internationaux. Et cerise sur le gâteau, à quelques exceptions près[10], tous les pays, mêmes les plus dictatoriaux se sentent obligés d’imiter les démocraties occidentales en  organisant des simulacres d’élections libres, chargés de désigner les gouvernants inamovibles. Bel hommage du vice à la vertu. 
On ne peut plus nier qu’il y ait sur cette planète un intérêt général de l’Humanité.

Suite aux tragédies occasionnées par les deux guerres mondiales, cette civilisation globale en émergence s’est finalement dotée d’un cadre moral, distinct des traités classiques régissant le droit international. Ce texte, c’est la déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH), adopté le 10 décembre 1948 à l’ONU, par la communauté des nations. Cette nouvelle Magna Carta du monde, a pour tous les signataires un effet contraignant, juridiquement au travers de traités internationaux auxquels toutes les nations sont invitées à se joindre, et moralement au titre d’énoncé des valeurs fondamentales sur lesquelles la communauté des nations entend se constituer. Tous les États membres de l’ONU ont ratifiés au moins un des neufs traités internationaux relatifs aux droits de l’homme et 80% d’entre eux en ont ratifiés quatre ou plus. C’est ainsi que les états membres de l’ONU sont censés respecter et activement promouvoir les principes fondamentaux de la DUDH : ‘‘Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits indépendamment du sexe, de la religion, de la race (ethnicité), des croyances…  Chacun dispose de la liberté de penser, liberté de croyance, liberté d’expression…’’ 
C’est donc à partir de ces obligations morales et juridiques, adoptées par l’immense majorité de la communauté des nations[11] qu’on peut et qu’on doit juger toute civilisation ou culture sur cette planète.  
Aucun pays, aucune civilisation n’a le droit de s’y soustraire. Et pourtant, aujourd’hui comme hier que de crimes contre l’homme ! Il serait cruel de dresser ici la liste de non respect des droits les plus élémentaires, dans toutes les civilisations et cultures locales. Si nous  comparions toutefois les civilisations occidentale et musulmane, à l’aune de la déclaration universelle des droits de l’homme, le jugement serait sans appel. Je n’en donnerais qu’une seule preuve, ‘‘L’appel des femmes arabes pour la dignité et l’égalité’’ signé par : Souhayr Belhassen, présidente de la Fédération internationale des ligues des droits de l'homme (FIDH), tunisienne ; Bochra Belhadj Hmida, avocate, cofondatrice et ex-présidente de l'Association tunisienne des femmes démocrates, tunisienne ; Shahinaz Abdel Salam, blogueuse et activiste, égyptienne ; Nawal El Saadawi, médecin psychiatre, écrivain et féministe historique, égyptienne ; Tahani Rached, réalisatrice, égyptienne ; Samar Yazbek, écrivain, syrienne ; Azza Kamel Maghur, avocate internationale et membre du Conseil Libyen des Droits de l'Homme, libyenne ; Wassyla Tamzali, féministe et essayiste, algérienne. La pétition, soutenue par plusieurs millions de signataires, publiée le 8 mars 2012 dans les pages du Monde, déclarait : ‘‘…Les codes de la famille ne sont dans la plupart des pays arabes que des textes instituant l'exclusion et la discrimination. Les autres lois que sont le code de la nationalité, certains codes civils et les lois pénales ne font que renforcer ces discriminations. Ces lois violent les droits les plus élémentaires et les libertés fondamentales des femmes et des fillettes par l'usage de la polygamie, le mariage des mineures, les inégalités en matière de mariage, de divorce, de tutelle sur les enfants ou encore l'accès à la propriété et à l'héritage. Certaines lois permettent même à la parentèle masculine de tuer des femmes et des filles avec le bénéfice de circonstances atténuantes dans le cadre des crimes d'honneur. Si la majorité des pays arabes (à l'exception du Soudan, et de la Somalie) a ratifié avec plus ou moins d'empressement la Convention sur l'élimination de toutes les formes de discrimination à l'égard des femmes (Cedaw), adoptée par l'ONU en 1979, ces ratifications sont restées sans impact réel sur le statut et la condition des femmes….’’ 
Évidemment, une analyse critique du texte montrerait comment cette indignité fait aux femmes, se fonde au-delà du patriarcat, sur la conception islamique de l’être humain, déniant toute véritable dignité à celui-ci, du fait du refus de le reconnaître comme souverain de lui-même, ce qui pourrait le conduire à vouloir s’émanciper du Coran. L’égyptien Naguib Mahfouz[12], prix Nobel de littérature (1988), proféra un jour cette terrible sentence, ‘‘le jour où le musulman deviendra un véritable individu, l’islam s’écroulera’’  Or, rappelons encore une fois  que les pays membres de l’ONU sont officiellement parties prenantes au texte fondateur sur la dignité imprescriptible de l’être humain, et qu’ils ne peuvent s’en exempter qu’en dénonçant explicitement la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Comme il est devenu de mauvais goût de le faire ouvertement, l’OCI (Organisation de la conférence des états islamiques) qui compte 57 pays membres a décidé de contourner les obligations de la DUDH en leur collant une interprétation disant exactement l’inverse de ce qu’ils sont. Ainsi, l’OCI a réussi une quasi mainmise sur la commission des droits de l’homme de l’ONU et a fait adopter en 2008 et 2010 par cette commission, des résolutions, heureusement non exécutoires, qui à toute fin pratique éliminent la liberté d’expression sous prétexte de protéger la liberté de religion. 1984 serait-il de nouveau l'avenir que nous prépare l'islamo-fascisme ?  [13]

Que peut-on ajouter à ces faits ? Ils parlent d’eux-mêmes. J’en resterais donc là.  


pourquoi l’occident et le monde musulman ont-ils une vision différente des droits de l’homme ?

Tout comme le monde musulman, l’occident évidemment ne peut être absous de son passé criminel. Mais c’est quand même la seule civilisation capable de s’autocritiquer, de se repentir et de se transformer au point parfois de se haïr rétrospectivement. Pensons au long combat pour libérer la femme des fers qui l’entravaient et qui même aujourd’hui continuent de faire obstacle à son émancipation. Pensons au combat pour donner aux diverses orientations sexuelles une égale légitimité. Pensons à la repentance allemande vis-à-vis de l’holocauste. Pensons à l’élection de Barak Obama, alors qu’il y a moins de cinquante ans, les noirs se battaient encore pour l’égalité civique. Autre exemple moins frappant mais dont la symbolique est forte, dans un pays majoritairement anglo-protestant, les Etats-Unis, la cour suprême américaine est composée aujourd’hui de 6 catholiques et de 3 juifs. Aucun représentant du groupe dominant protestant, aucune réaction outragée des WASP (white anglo-saxon protestant). C’est ahurissant et merveilleux. Peut-on imaginer une transformation aussi incroyable dans quelque pays musulman que ce soit. Par exemple, une petite repentance vis-à-vis de leur passé esclavagiste ? Un regard un peu embarrassé vis-à-vis du statut de sous-être auquel leurs femmes sont astreintes ? Pourquoi, ce qui est possible douloureusement en occident est inimaginable en islam ? L’explication comme souvent remonte aux spécificités des commencements. Toute civilisation ou culture renvoie à une  identité collective qui se forge sous les effets des aléas historiques et géographiques. Les civilisations ne sont certes pas figées, elles changent dans le temps, mais leur évolution est  subtilement influencée par l’impulsion initiale, le ‘‘big bang’’ qui leur a donné naissance. La constitution de cette identité reste ainsi pour toujours marquée par les fulgurances de son commencement. Moïse pour les juifs, Jésus pour les chrétiens, Mahomet pour les musulmans, évènements cataclysmiques qui proclament que cette identité est absolument unique. Le message messianique devient l’ADN de la nouvelle civilisation, ADN qui lui dessine non pas une identité immuable mais assurément une prédisposition pour certaines conceptions du monde, une weltanschauung à nulle autre pareille.
Ainsi selon le psychiatre Philippe Refabert[14], ‘‘Le monde judéo-chrétien s’est bâti sur une création  non achevée, où l’homme désobéit à Dieu, où l’homme lutte contre Dieu [Israël signifie celui qui a lutté avec (ou contre) Dieu], d’où la reconnaissance que la contradiction est inscrite au cœur de l’être, reconnue et jamais éliminée, signe d’une imperfection native (le péché originel). Mais ce monde imparfait s’accompagne de ce fait d’une promesse de salut (transformé en progrès par les Lumières), de monde meilleur à venir, (l’indépendance de l’homme par rapport à Dieu implique que le concours de l’Homme est indispensable à l’avènement du mieux)’’. Par contre, pour le monde islamique la notion de progrès ou monde meilleur est littéralement impie, puisque la clé du monde parfait (ou spiritualité et monde profane ne font qu’un) est déjà donnée dans le Coran. En un sens, le monde islamique est une totalité achevée, comme retenue, fixée au temps du commencement. Ce qui fait dire au grand connaisseur de l’islam que fut Jacques Berque, ''Ce que l’Arabe attend du futur, c’est qu’il lui restitue son passé''. D’un coté le fardeau de la liberté, de l’autre la parfaite volonté divine.
Aujourd’hui pour la civilisation occidentale, le critère moral par excellence est la reconnaissance que l’être humain est une fin en soi, et qu’il lui appartient en tant qu’individu et à personne d’autre, de gouverner[15] sa propre destinée. Si depuis les Lumières, on accorde à l’entendement raisonné d’être la clé vers l’avènement du mieux, d’avoir un statut supérieur à celui de la tradition ou de l’argument d’autorité, il s’ensuit que la culture majoritaire importe dès lors moins que l’autonomie[16] des individus qui la portent.
Pour la civilisation islamique, c’est radicalement l’inverse depuis toujours, le critère le plus fondamental étant le respect absolu de leur livre saint le Coran, obligatoire pour la totalité de l’Ouma[17]. Toute apostasie étant punie de mort, il reste peu de place au doute, à la contradiction et encore moins à la liberté de l’individu. La notion de l’être humain comme souverain de lui-même relève dès lors de l’impensable.
Visiblement, la distance entre ces deux visions du monde semble infranchissable, parce que respecter le Coran, c’est rejeter l’idée même de l’autonomie de l’homme (oublions carrément la femme).
Comme on le pressentait, les orientations originelles presque antinomiques des uns et des autres, portent en germe, la profondeur du malentendu dans la conception des droits de l’homme entre les nations nées du monde judéo-helléno-romano-chrétien et le monde islamique.


le rêve des bienpensants

La soif de tolérance a amené la grande majorité des intellectuels de gauche à préférer le relativisme culturel en proclamant le ‘‘Tout se vaut’’, dont l’avatar canadien se nomme multiculturalisme. Le désir de dialogue va au-delà du respect et prône le métissage des cultures avec une naïveté désarmante. Qui croirait qu’un esprit aussi perspicace qu’Edgard Morin écrirait les lignes suivantes dans Le Monde du 7 février ‘‘Chaque culture a ses vertus, ses vices, ses savoirs, ses arts de vivre, ses erreurs, ses illusions. Il est plus important, à l'ère planétaire qui est la nôtre, d'aspirer, dans chaque nation, à intégrer ce que les autres ont de meilleur, et à chercher la symbiose du meilleur de toutes les cultures’’. Quel lamentable hachis Parmentier ; je te donne ma purée, tu me donnes ta viande, le mélange sera délicieux ! Ce qui est terrible avec les bienpensants, c’est cette inaltérable bonne volonté pétrie d’idiotie. Le rêve naïf d’un dialogue des cultures menant à une meilleure compréhension et respect réciproque, fut dénoncé en son temps par nul autre que Claude Lévi-Strauss[18] « Sans doute nous berçons-nous du rêve que l’égalité et la fraternité règneront un jour entre les hommes sans que soit compromise leur diversité. Mais si l’humanité ne se résigne pas à devenir la consommatrice stérile des seules valeurs qu’elle a su créer dans le passé, capables seulement de donner le jour à des ouvrages bâtards, à des inventions grossières et puériles, elle devra réapprendre que toute création véritable implique une certaine surdité à l’appel d’autres valeurs, pouvant aller jusqu’à leur refus, sinon même leur négation. Car on ne peut, à la fois, se fondre dans la jouissance de l’autre, s’identifier à lui, et se maintenir différent. Pleinement réussie, la communication intégrale avec l’autre condamne, à plus ou moins brève échéance, l’originalité de sa et de ma création. ».
Les bienpensants commettent trois erreurs majeures : La première erreur est de croire que les cultures en dialogue garantissent la compréhension et le bon voisinage. C’est fréquemment l’inverse lorsque les divergences sur les valeurs fondamentales sont irréconciliables. La deuxième erreur, c’est d’ignorer que la culture n’est pas un construit rationnel, mais un ensemble inextricable d’affects, de croyances et de comportements inconscients, imperméables habituellement à la raison parce que la culture est une identité ! La troisième erreur est de croire que l’on peut vivre sans conflits.  Quelle illusion ! L’état de conflit est indissociable de l’humain[19]. Comment ne pas voir que la célébration des différences ne signifie pas leur pleine acceptation, que les conséquences émergent indépendamment des intentions, comment oublier ce que disait Victor Hugo, ‘‘La guerre, c’est la guerre des hommes, la paix, c’est la guerre des idées’’
Et si on doute encore de la supériorité morale de l’occident sur l’islam, qu’on m’explique pourquoi durant ses années d’exil, Khomeiny choisit-il de s’installer en France plutôt qu’au Liban parmi les chiites ? Pourquoi Saïd Ramadan[20], le gendre du fondateur des frères musulmans décide-t-il de s’installer en Suisse et pas au Maroc ou en Mauritanie ? Pourquoi Abou Qatada, aux discours islamiques incendiaires, présumé bras droit d’Oussama bin Laden en Europe, invoque-t-il la Cour Européenne des Droits de l’Homme pour bloquer son extradition d’Angleterre vers la Jordanie, son pays natal ? Il pourrait aisément décider de s’installer en Afghanistan. Et surtout, pourquoi des millions et des millions de musulmans rêvent de venir s’installer en occident ? Est-ce par seul souci économique ou y a-t-il enfoui sous d’épaisses dénégations, un désir inconscient de transgression des chaînes coraniques, impensables dans leurs propres pays ? Étrange fascination pour l’occident de tous ces contempteurs de l’occident. Claude Lévi-Strauss, encore lui, déclarait déjà ‘‘Toutes les civilisations cherchent à imiter l’occident’’.
Je citerais pour conclure cette phrase du philosophe André Comte-Sponville[21], ‘‘Ne croyez pas que dire ‘Toutes les civilisations se valent’ ce soit défendre les droits de l’homme. C’est exactement l’Inverse[22]’’

Léon Ouaknine
11 mars 2012



[1] Le Devoir 4 février 2012
[2] Charles Taylor, Primitive culture
[3] Alain Gresh, Le monde diplomatique, 8 février 2012.
[4] De mauvaises langues prétendent même que l’œuvre majeure de Heidegger, Être et Temps, doit beaucoup à l’influence d’un livre japonais sur la Cérémonie du thé, que son auteur envoya au philosophe en remerciement des cours philosophiques que lui dispensa le jeune Heidegger.
[5]http://nawaat.org/portail/2012/02/11/oui-monsieur-gueant-les-civilisations-ne-sont-pas-egales-car-elles-sont-inegales-dans-leurs-turpitudes/
[6] Wikipedia, esclavage en Mauritanie
[7] Nous avons ici l’exemple d’un peuple d’Asie central, les Turcs, vidant complètement le territoire conquis de son antique peuplement gréco-romain. La Turquie de 70 millions d’habitants ne compte aujourd’hui que 2% de non musulmans. Il est vrai que près de 1,5 millions d’arméniens chrétiens furent exécutés en 1915.
[8] Nous vivons désormais au sein d’une seule et même civilisation globale, Vaclav Havel, http://fr.wikipedia.org/wiki/Civilisation_universelle
[9] Apparemment Oussama Bin Laden rêvait également de faire éduquer ses enfants en occident. Quant au fils du fondateur des frères musulmans, Saïd Ramadan, il choisit étrangement un pays occidental, la Suisse, pour établir sa famille et y faire éduquer ses enfants.
[10] Arabie saoudite, autres royaumes arabes et Vatican.
[11] Deux pays en 1948, l’Arabie saoudite et la Malaisie, refusèrent de signer cette déclaration, au motif qu’elle était contraire aux valeurs islamiques.
[12] Naguib Mahfouz fut un jour agressé à coup de couteau par des salafistes, l’accusant d’athéisme.
[13] Georges Orwell, 1984. Le ‘‘doublespeak’’ chargé de faire dire aux mots, autre chose que ce qu’ils disent, souvent l’inverse de ce qu’ils disent.
[14] Philippe Refabert, psychiatre, psychanalyste, Paris, http://www.cairn.info/revue-outre-terre-2006-4-page-469.htm#no2
[15] Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des Lumières". Emmanuel Kant,: "Idée d'une histoire universelle d'un point de vue cosmopolitique. Réponse à la question : qu'est-ce que les Lumières ?" 1784
[16] Nous parlons évidemment ici de droits-liberté et non de droits-créance. Dans les faits, les contraintes économiques et idéologiques,  les pressions consuméristes et les diverses influences socioculturelles entravent massivement l’exercice de la liberté et de l’autonomie.
[17] Communauté des croyants musulmans
[18] Discours prononcé en 2005 à L’UNESCO, lors du 60ème anniversaire de l’institution. Le discours fit scandale.
[19]Dr Samir Mouny, l’Autre 2002 « Penser l’ennemi »
[20] Hani Ramadan, le petit fils du fondateur des frères musulmans, prédicateur dans une mosquée de Genève, justifie la mise à mort par lapidation de la femme adultère en déclarant que c’est la volonté de Dieu, quant à son frère, Tarik Ramadan, il demande simplement un moratoire sur la lapidation, parce que selon lui, la parole de Dieu ne peut être altérée
[21] André Comte-Sponville, L’esprit de l’athéisme, introduction à une spiritualité sans Dieu, Albin Michel,  2006
[22] Discours prononcé le 20 décembre 2003 (Le Point, février 2012)

mardi 3 janvier 2012

L'ASPIRATION À LA SAINTETÉ OU L'AUTO-CASTRATION DE LA GAUCHE



En décembre 1991 l’URSS est abolie, c’est la fin du système soviétique et la fin officielle du rêve socialiste qui avait inspiré tant de militants et d’intellectuels dans le monde entier. Certes, le régime chinois officiellement socialiste perdure mais tout le monde sait que ce régime est une pure dictature actant un capitalisme national d’une férocité digne du 19ème siècle. En tant que spectacle "socialiste", ce n’est même plus une tragédie mais une farce.
Plus personne ne croit que le fondement pratique d’une société juste passe par la propriété collective des moyens de production. Même en 2008 au cœur du cyclone engendré par la financiarisation débridée du système économique, même au vu des incommensurables dégâts humains qu’il a entrainés, et malgré l’effrontée socialisation des pertes des géants financiers, aucun grand intellectuel de gauche ne s’est levé pour dire qu’il fallait abolir le système capitaliste.
Au consensus de Washington sur le capitalisme indépassable avec pour corolaire l’inévitabilité de la mondialisation pilotée par une nouvelle classe d'hyper riches, les intellectuels déçus du socialisme n’offrent depuis belle lurette comme alternative qu’une proposition d’humanisation du capitalisme. Si le rêve d’une transformation radicale de l’existence de l’homme relevait de l’utopie, du moins pouvait-on imaginer une société dont les inégalités, s’il était impossible qu’elles soient complètement abolies, pouvaient du moins être amorties. Le rôle du politique serait en clair de réguler les excès du capitalisme et d’aider l’individu à s’adapter aux grands changements globaux faute de pouvoir les piloter. Il y avait une suite au rêve, même si c’était une suite mineure.
Cet espoir d’un capitalisme de collaboration, a été porté par une coalition de fait entre centre droit et centre gauche dans des pays comme la France et le Canada, jusqu’à ce que les politiques de la Communauté Européenne et de l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce) défassent peu à peu cette aspiration. C’est le leader travailliste Tony Blair lui-même qui mit brutalement les choses au clair, « Il n'y a pas de politique économique de droite ou de gauche, il y a des politiques économiques qui marchent et d'autres qui ne marchent pas » Blair, 2002. Inutile de rappeler que les gauches blairiste, mitterrandienne et schroderienne ont non seulement composé avec le capitalisme mais lui ont naturellement servi de courroie de transmission efficace dans son processus d’édification de la World Corporation, le premier ministre Jospin ayant plus privatisé que tout autre dirigeant français. Aucun tour de passe-passe intellectuel ne peut aujourd’hui cacher le constat que l’aire d’exercice du politique est devenu le simple cache-sexe de l’économique, malgré les contorsions des politiciens et les imprécations de la gauche.
Chaque époque s’invente un diable à sa mesure, s’il s’avère invincible, alors c’est une force de la nature comme la gravitation et non plus une force malveillante ; c’est pourquoi faute d’imagination ou du fait d'une nature humaine portée à la résignation, le capitalisme est passé du statut de diable à combattre à celui de force naturelle, les dirigeants de la gauche qui gouverne l’ont reconnu partout. Pour la gauche qui rêvait en croyant penser, c’est la faillite. Tous ses grands modèles conceptuels et historiques se sont écroulés. Ses discours sonnent creux, elle n’a plus de vraie proposition à offrir. Un tel effondrement ne va pas sans conséquences pour la caste des intellectuels dits progressistes[1]. Lorsqu’un rêve dont on a été nourri toute sa vie se délite totalement, on peut soit accepter la dure réalité, soit s’évader. Pour beaucoup d’intellectuels, l’évasion eut lieu vers un ailleurs fantasmagorique à la Don Quichotte, un ailleurs de justice et de noblesse de cœur. Puisque l’ancienne victime, la classe ouvrière, s’éclipse lentement sans avoir jugé bon de terrasser le capitalisme, la gauche donquichottesque a choisi dès 1983 des diables moins formidables et élu d’autres victimes pour assouvir son besoin de justice. Cette gauche, c’est la galaxie de tous les groupuscules revendicateurs, les sans-papiers, les immigrants en mal de discrimination, les racisés, les écologistes, les altermondialistes, les féministes embrigadées dans les SJW[2], ceux questionnant les genres, et évidemment la pièce de résistance, l’éléphant dans le salon, l’islam politique, la seule puissamment structurée et financée avec des buts précis et camouflés. La communauté des organisations de défense des droits de l’homme offrant un immense parapluie de légitimation au nom de la morale à cette immense mouvance. Chacun de ces groupes, engagé dans une lutte contre une domination spécifique au nom de sa différence, d’ailleurs la caractéristique de cette gauche diversitaire est moins de réclamer la pleine égalité de droits que de réclamer un aménagement de sa différence tout en déboulonnant la forme d’autorité qu’elle conteste. À cet assemblage hétérodoxe, s’ajoutent les intellectuels, sans eux, les protestations et contestations demeureraient plus ou moins inarticulées, donc peu audibles, peu efficaces, leur le rôle est de légitimer par la parole ces nouveaux damnés de la terre, en instituant la doxa du politiquement correct. Les media agissent comme haut-parleurs, soutenus, puisque c’est bcbg par de nombreux artistes et vedettes de cinéma. Bref beaucoup de gens influents sont à la manœuvre pour former et influencer l’opinion publique. C’est tout cela dont la gauche diversitaire est le nom. Cette aspiration à la sainteté a fait de cette gauche un monument d’inconscience, voire d’hypocrisie, au point qu’elle en est devenue l’alliée objective de la nébuleuse islamo-fasciste et l’idiot utile du lent étouffement des principes de laïcité au nom des accommodements raisonnables !  
Mais examinons tout d’abord les composantes clés de ce qui constitue le fonds de commerce de cette gauche là, avant de formuler quelques hypothèses sur les raisons de cette dérive.

La repentance postcoloniale
Cette gauche là aime aujourd’hui la repentance, ça n’a pas toujours été le cas. Alors que les anciens marxistes n’avaient pas vraiment mauvaise conscience vis-à-vis du passé colonial de leurs pays, puisqu’ils attribuaient cette prédation à la nature intrinsèque du capitalisme, donc à un processus historique amoral par définition, la gauche compassionnelle, faute d’aucune emprise efficace sur le réel, se complaît dans la repentance, un espace que la droite ne revendique pas. Cette gauche a certes raison de prendre parti pour ceux qui n’ont pas de voix, mais sa repentance postcoloniale a pour effet d’appeler à une tolérance excessive vis-à-vis des refus de respecter la loi commune ou même de gangstérisation de certains quartiers sensibles[3], lorsqu’ils sont commis par des personnes dont les ascendants sont originaires des anciennes colonies ou tout simplement musulmans. Cette tolérance va jusqu’à réprouver tout discours critique sur ces sujets, car on commettrait alors le crime impardonnable de "blâmer la victime".
L’élection de deux "victimes fétiches" : l’immigrant de préférence musulman avec ou sans papier, ainsi que le palestinien  
Tout autant que les gouvernements de droite, la gauche mitterrandienne a géré les politiques d’immigration sans inviter l’électorat à donner son avis, parce qu’elles considéraient que leur consensus ne requéraient pas celui des peuples, et parce que pour reprendre les termes de Christopher Caldwell[4], un chercheur américain « Les politiques libérales d’immigration reposaient sur des obligations morales non sujettes au vote ». Ceci expliquerait pourquoi la gauche compassionnelle, devenue la gauche « redresseuse de torts » ne s’intéresse principalement qu’à deux groupes, l’un intérieur - l’immigrant, réfugié ou pas, avec ou sans papiers, en butte aux tracasseries administratives des appareils gouvernementaux – l’autre extérieur, le palestinien, le petit David face au Goliath israélien, pour des raisons que nous détaillerons plus tard. Ces deux groupes ont été consacrés « victimes exemplaires, victimes expiatoires » requérant les soins les plus attentifs de la gauche bienpensante.
Le problème n’est pas de prendre parti pour des victimes, c’est même une obligation morale, le problème c’est que l’attention disproportionnée accordée à ces victimes là aux détriments de victimes réelles beaucoup plus à risque est suspecte. En ce qui touche à la première victime, Mme Michèle Tribalat[5], chercheure démographe à l’INED déclare au sujet de la gauche "les partis sociaux-démocrates ont changé de clientèle. Ce n’est plus le petit ouvrier blanc qui les intéresse, c’est le peuple martyr. La grande cause aujourd’hui, c’est la cause des sans-papiers. C’est une transformation incroyable. Ce n’est pas le peuple d’ici qui intéresse la gauche, c’est celui qui vient d’ailleurs". À ce peuple venu d'ailleurs, principalement musulman[6], échoit une très lourde responsabilité, celle d'assumer aux yeux de la gauche "redresseuse de torts", le destin messianique que la classe ouvrière a délaissé. Pour cette gauche moralisante, tout immigrant ou sans-papier issu du tiers-monde, disposera automatiquement d’un crédit de sympathie au titre de "réparation" des torts commis contre ses ancêtres. Ceci aura des conséquences importantes non seulement quant à la gestion des politiques d’immigration[7], mais également quant à la possibilité de procéder à des études scientifiques sérieuses sur ces problématiques – on n’enquête d’ailleurs que sur les discriminations[8] subies par les immigrants et non sur leurs comportements lorsque ceux-ci heurtent fortement les valeurs premières[9] de la société d’accueil. La doxa interdit qu’une supposée « victime » puisse être retors et être oppresseur elle-même. La gauche compassionnelle a réussi ainsi à empêcher jusqu’à ce jour tout débat public sur les inconvénients de l’immigration, au nom de la morale, confortée en cela par un patronat trop heureux de disposer d’un moyen de pression supplémentaire sur les salaires. Ce refus de la gauche de nommer les choses laisse malheureusement l’extrême-droite occuper avantageusement le terrain de la contestation des credo officiels. La réflexion critique et même le bon sens élémentaire font souvent défaut chez nombre d’idéologues de la bienpensance comme en témoigne la prise de position ahurissante du cinéaste Philippe Lioret, le réalisateur en 2009 du film larmoyant "Welcome",  lorsqu’il déclara dans une interview radiophonique qu'un milliard de personnes, pas un million mais un milliard, chercheront à immigrer en occident dans les décennies à venir et qu’il faudra bien un jour  les accueillir par devoir humanitaire !  Même le moraliste le plus absolu devrait être astreint à un niveau minimal de réalisme. On est loin du temps où le secrétaire du parti communiste Georges Marchais déclarait en 1981, au nom de la défense des conditions de vie du petit peuple français "la poursuite de l'immigration pose aujourd'hui de graves problèmes. Il faut les regarder en face et prendre rapidement les mesures indispensables. La cote d'alerte est atteinte. C'est pourquoi nous disons ‘il faut arrêter l'immigration, sous peine de jeter de nouveaux travailleurs au chômage. Je précise bien : il faut stopper l'immigration officielle et clandestine’. Les charges d'aide sociale nécessaires pour les familles immigrées plongées dans la misère deviennent insupportables pour les budgets des communes". Pour la gauche compassionnelle, ce type de discours est à ranger dans le placard des tirades racistes et chauvinistes, probablement parce que les porte-parole de la gauche compassionnelle ne vivent pas en général les affres du chômage ; on n’est pas membre de la gauche caviar pour rien !                                                
Quant au palestinien, victime extérieure, victime exemplaire, aucun autre blessé de l’histoire n’obtient aujourd’hui le dixième de la couverture médiatique qui lui est consacrée. Quelques exemples. Les tibétains ont vu leur pays militairement confisqué par la Chine, l’implantation de chinois Han est tellement avancée que les tibétains sont devenus une minorité à Lhassa et bientôt au Tibet après avoir été dépossédé des autres territoires du Tibet historique, Sichuan, Gansu, Qinghai. La secte Ahmadiya de mouvance islamique s’est vu interdire de pratiquer ouvertement sa foi en Indonésie sous prétexte d’hérésie, tandis qu’à Mindanao une province à majorité musulmane dans un pays massivement chrétien, les Philippines, des mouvements islamistes extrémistes se sont développés peu à peu; ils revendiquent une islamisation totale du droit et mènent des actions de terrorisme à l’encontre de la minorité chrétienne de cette province. 120.000 morts en dix ans rien qu’à Mindanao est l’horrible bilan de cette guerre, hélas presque silencieuse. Les musulmans Rohingyas subissent un effroyable nettoyage ethnique de la part des bouddhistes en Birmanie, mais presque personne n’en parle. Les tchétchènes ont connu aux mains des russes des massacres immenses relativement à leur nombre. Les coptes chrétiens qui comptent entre 6 à 10% de la population égyptienne sont en butte à des attaques quasi incessantes, leurs églises fréquemment incendiées, les chrétiens d’Irak qui étaient 1 million en 1980, ne sont plus que 200,000 et le temps est proche où il n’y en aura plus. Les 850.000 juifs des pays arabes sont tous partis ; l’une des dernières expulsions en 1969 par Kadhafi fut celle des 38.000 juifs qui y demeuraient encore, ils furent contraints de partir manu militari sans avoir pu emporter le moindre bien. On critique à juste titre les expulsions abusives de palestiniens dont on confisque les champs; pourquoi ne jamais faire de parallèle avec ce que firent Kadhafi, Nasser et autres dictateurs à l'égard des Juifs qui vivaient dans ces pays plus de mille ans avant que l'islam ne vienne les conquérir. La liste de ces exactions monstrueuses pourrait se continuer jusqu'à la nausée.
Face à ces comportements et violations massives des droits de l’homme, y a-t-il eu de la part de la gauche compassionnelle et de ses media, un déchaînement de protestations outragées contre la Chine, contre la Russie, contre la Birmanie, contre l’Arabie saoudite, contre l’Indonésie, contre l’Égypte, contre les pays arabes expulseurs de juifs, contre les islamistes de Mindanao ? Non, quelques protestations sans plus. Comme Joseph Facal, ancien ministre, sociologue et professeur aux HEC de Montréal le note avec des chiffres macabres[10], "La guerre qui a fait rage au Congo entre 1998 et 2003 aurait fait autour de 4 millions de victimes. Elle a fait l'objet de 56 motions en bonne et due forme dans les diverses instances onusiennes. La guerre civile au Soudan depuis 1983 a fait périr environ 1,3 million de personnes, mais elle n'a suscité que 14 motions à l'ONU… Le conflit israélo-palestinien, lui, aurait fait environ 9000 et 10.000 morts entre 2000 et aujourd'hui. Mais, Israël, qui est à l'ordre du jour de toutes les réunions du conseil de sécurité de l'ONU, a été l'objet de 249 motions de condamnation à l'ONU ! N'y a-t-il pas là une scandaleuse disproportion ?"
Le choix du relativisme culturel
La gauche compassionnelle a fait le choix du relativisme culturel. Suite aux horreurs de la Shoah, un sentiment naturel de défiance à l’égard d’une conception hiérarchisée des races et des cultures a remis fortement en question l’idée que la civilisation occidentale serait plus morale et plus porteuse de justice que les autres. Respecter la différence de « l’Autre » devient pour nombre d’intellectuels un devoir moral et remet en question la conception universaliste de l’occident quant aux droits et libertés[11], au motif que cet universalisme n’en serait pas vraiment un mais serait simplement un mode « culturel » au même titre que les autres, ni supérieur ni inférieur. Le grand théoricien de la philosophie de « l’égalité dans la différence » est le philosophe politologue canadien Charles Taylor. Selon lui, certains groupes ne peuvent pas prétendre à la plénitude des droits reconnus dans les diverses chartes des droits universels, à cause de leur statut de minoritaire, qui entraîne fréquemment de la discrimination à leur égard. La nécessité de maintenir leur « authenticité » requiert alors pour ces minoritaires, qu’ils soient du pays ou immigrants, des exceptions aux lois générales, sinon cela correspondrait de facto à une impossibilité pour eux d’exercer des droits reconnus à tous. Cette conception philosophique nourrit idéologiquement et politiquement les divers multiculturalismes ; Cette vision est au fondement du cadre juridique de la notion d’accommodement raisonnable au Canada. Celle-ci postule qu’il suffit qu’un individu ait une croyance sincère (conviction de conscience) pour qu’une pratique qui est indispensable à son bien-être spirituel, requière automatiquement un accommodement raisonnable des institutions publiques ou privées, sauf à prouver que sa mise en œuvre crée des contraintes exagérées. La contestation de ce droit extrême à la différence au sein de l’espace public – par exemple les prières communautaires dans les rues - est qualifiée quasi automatiquement d’intolérance pour ne pas dire de racisme par les chantres de la bienpensance. Au fil des ans, on a transformé des droits-liberté en droits-créance.
Bâillonner la parole contestataire au moyen de l’omerta et du judiciaire  
Les diverses chartes des droits et libertés ont été un acquis immense et irremplaçable en énonçant au plan philosophique des droits universels, valables en tous lieux et en tout temps. Elles sont dans les pays démocratiques le socle des valeurs fondamentales sans lesquelles il ne saurait y avoir de vivre-ensemble apaisé. Lorsqu’un conflit de droits survient, des instances judiciaires spécialisées tranchent avec autorité, jusque parfois en appel au niveau international avec par exemple pour l’Europe, la Cour Européenne des Droits de l’Homme. L’ensemble des droits et libertés sont interdépendants et non hiérarchisés. Ils fondent idéalement dans des pays comme la France ou le Canada une citoyenneté basée sur un contrat civique qui transcende les différences ethniques, religieuses et culturelles. Un citoyen récent ne l’est pas moins qu’un citoyen pouvant retracer jusqu’au fond des âges son enracinement sur ce sol. Pourtant dans la réalité concrète, chaque individu se réfère inévitablement à une culture et des valeurs provenant du milieu qui l’a façonné. Il y a donc toujours dans tout pays d’accueil une culture majoritaire et des cultures minoritaires principalement celles des nouveaux-venus[12]. Dans les pays de tradition démocratique et républicaine, l’attachement à la laïcité de l’espace public est une des valeurs premières. Lorsque les valeurs et les comportements des nouveaux-venus entre en conflit avec ceux du pays dans l’espace public, un état de tension se crée sous la forme d’un choc de cultures[13]. Les organismes de défense des droits plaident généralement en faveur d’une interprétation souple des lois au profit des minoritaires – perçus inévitablement comme victimes - en opposition à ceux qui défendent une stricte lecture des textes, que ce soit sur la laïcité, la liberté d’expression, l’égalité homme/femme, l’exercice du culte, etc. Ces conflits sont des conflits de culture et de valeurs, des conflits dangereux[14] car on ne peut pas impunément malmener les valeurs premières. Malheureusement de façon générale les organismes de défense des droits, comme la HALDE et la LICRA en France et la CDPDJ au Québec cherchent à imposer une nouvelle lecture des droits fondamentaux, qui a pour effet de restreindre la liberté d’expression et le principe de laïcité, au nom du respect de la différence. Cette judiciarisation[15] du politiquement incorrect a pour objet d’élargir sans cesse le champ des précédents légaux permettant l’exemption aux obligations publiques usuelles. Cette stratégie d’exemptions par le secours des tribunaux crée de facto un droit communautaire, inspirée du "Common Law" anglais mais non conforme à la tradition française ou québécoise. Ce grignotage du territoire public par le communautarisme reçoit un appui constant de la gauche redresseuse de torts, qui joue les idiots utiles face à une stratégie bien huilée. Lorsque les demandes deviennent par trop embarrassantes[16] pour être défendues publiquement, alors la gauche compassionnelle maintient un silence assourdissant, confirmant au peuple d’ici pour reprendre l’expression de Mme Tribalat, que la gauche est indifférente à ses inquiétudes. Nous en avons un exemple quasiment caricatural avec le silence de la gauche toute entière face aux prières musulmanes dans plusieurs rues de grandes villes françaises chaque vendredi. Les rues sont bloquées sans aucune autorisation des pouvoirs publics, les résidents sommés de subir cette prise de possession du territoire, la police brillant par son absence. C’est une victoire retentissante du politiquement correct, pas un seul mot de critique pendant des mois dans les « grands » journaux de référence, pas de réactions des autorités. C’est seulement avec la peur des gains politiques possibles de l’extrême-droite aux élections que soudainement après des mois de silence, le journal de référence Le Monde est enfin contraint d’informer ses lecteurs. La philosophe Élisabeth Badinter fut vivement critiquée par la galaxie des bien-pensants pour avoir constaté que « …malheureusement, la seule qui parle haut et fort de la laïcité, c'est Marine Lepen ».

L’imprécation de racisme et d'islamophobie, arme suprême de la gauche compassionnelle
Il n’est presque plus possible de constater les faits nus sans se faire traiter de raciste. La mésaventure de Eric Zemmour[17] est toute fraiche dans les esprits. Le philosophe Alain Finkielkraut affirme d’ailleurs que "l’antiracisme est devenu au vingt-et-unième siècle ce que le communisme fut au vingtième siècle, un puissant instrument de sidération des esprits et de castration des consciences". Ce lent enfermement de la pensée dans l’enclos de ce qui est autorisé ou interdit par le politiquement correct a été mis en œuvre depuis les années 70, par la gauche bienpensante. Le cas de la chercheure Michèle Tribalat est à cet égard très parlant ; bien que directrice de recherche à l’INED, elle est de facto ostracisée par ses collègues pour son entêtement à vouloir étudier des problématiques touchant à l’immigration qui risqueraient de mettre à mal le discours de la gauche officielle. Cette gauche drapée dans l’humanitaire a réussi ce tour de force de contrôler la parole en invoquant l’arme suprême de l’accusation de racisme pour qui contesterait la doxa de sa bienpensance. On aboutit aujourd’hui à cette situation paradoxale que sous le prétexte de bloquer la diffusion des discours de haine raciale, les intellectuels de gauche encouragent la mise sous tutelle de la liberté d’expression. Voltaire doit se retourner dans sa tombe, lui à qui on attribue cette citation "Je ne suis pas d'accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu'au bout pour que vous puissiez le dire". Ce bâillon, c’est ce que la gauche compassionnelle appelle "la parole responsable".
Comment rendre compte de ces pratiques ; elles ne sont pas anodines, sous le masque de la défense des droits de l’homme, de l’inavouable se cache. Trois facteurs éclairent selon moi cette mutation de la gauche.

1.     L’impuissance favorise la fuite hors du réel
À ce jour, le capitalisme mondialisé a remporté la lutte des classes. C’est triste, mais c’est un fait difficilement contestable. Peut-être plus grave pour la pensée, la fin des régimes socialistes traduit une déroute conceptuelle de la gauche d’une ampleur inimaginable ; au plan théorique le marxisme, comme critique du capitalisme garde peut-être encore une certaine validité, mais comme clé du développement économique, personne n’y croit plus. On peut regretter une belle théorie fausse, ce n’est pas la fin du monde lorsqu’on doit la ranger dans le placard des erreurs. Par contre, l’aventure marxiste, qui, rappelons le, constitua dans ses versions dures ou molles l’espoir affiché de ce qu’on appelait la gauche, fut plus qu’une simple construction théorique. Pour les militants comme pour les intellectuels, ce fût un rêve brisé, une espérance trahie, une religion qui se dérobe. Car contrairement aux heures sombres du passé, les intellectuels ne peuvent plus se dire à l’instar de Simone Weil au temps des luttes du front populaire “C'est quelque chose quand on est misérable et seul que d'avoir pour soi l'histoire[18]”. La gauche n’a plus de certitude. On peine à imaginer ce qu’il en a coûté émotionnellement[19] de voir partir en fumée, ce en quoi on a cru pendant deux ou trois générations dans certaines familles. De cette tragédie, les héritiers du socialisme, demeurent inconsolables. Consciente que l’économie est quasiment hors de portée du politique, que la machine égalitaire est grippée, que la circulation des élites ne signifie plus rien, la gauche semble incapable de repenser le monde. Se sachant in petto démunie intellectuellement et politiquement vis-à-vis du réel, la gauche compassionnelle a choisi de devenir la conscience malheureuse d’une partie de l’humanité, je dis bien conscience malheureuse de l’humanité et non pas conscience de l’humanité malheureuse. Le paradoxe, c’est que les travailleurs sentent bien que la gauche, par impuissance, ne s’intéresse plus au peuple d’ici et naturellement ils vont écouter ceux qui leur parlent des vrais problèmes qu’ils vivent au quotidien, problèmes que la gauche s’interdit de nommer ; « Cachez ce sein que je ne saurais voir… ».  
2.     L’aspiration à la sainteté remplace la lutte de classe
Il y a selon l’écrivain Georges Darien[20], deux sortes d’intellectuels, ceux qui aident à tourner la meule qui broie les hommes et leur volonté, et ceux qui chantent la complainte des écrasés. La gauche compassionnelle, évidemment chante la complainte des écrasés. Ne pouvant se résoudre à l’horreur d’une reddition à un capitalisme nu, la gauche compassionnelle a troqué le rêve d’une société égalitaire pour un territoire de remplacement "les droits-de-l’hommisme", qui est à la défense intelligente des droits de l’homme, ce que la gloriole est à la gloire, une dérive moralisante devenue folle. Cette posture particulière a ses sectateurs, ses principes, ses codes et ses cris de ralliements. Ceux-ci rassemblent les bienpensants autour d’une vérité sacrée, antérieure à toute expérience et toute réflexion, exigeant par définition une suspension du regard critique. Selon Jonathan Haidt[21], un psychologue de l’université de Virginie, lorsque nos valeurs sacrées sont menacées, on se transforme en théologiens intuitifs, c’est-à-dire qu’on use de notre raisonnement non pas pour cerner la vérité, mais pour défendre ce qu’on tient pour sacré. Le professeur Haidt ajoute que la sacralisation pervertit la pensée, processus aisément visible pour les observateurs mais invisible pour les prêtres de ce même sacré. On s’interdit de comprendre, c’est pourquoi Eric Zemmour et quelque fois Alain Finkielkraut sont cloués au pilori par la bienpensance pour avoir simplement énoncé des faits connus et vérifiables. Il n’y a plus dans ce cadre, d’action efficace, faute de réflexion objective. Mais la gauche compassionnelle n’a pas tout faux. Si la lutte de classe n’est plus le moteur de l’Histoire, il n’en reste pas moins que cette gauche là pose un verdict juste, lorsqu’elle détaille les immenses dégâts provoqués par une mondialisation purement mercantile, qui a fait émerger une super classe mondiale de possédants. Toutefois, l’alternative qu’elle propose, l’altermondialisation, souffre d’une tare majeure, le refus de tenir compte que dans le monde économique, ce n’est pas le désir de justice qui ordonne le cours des choses mais les intérêts. La gauche compassionnelle, celle qui aspire à la sainteté, n’a toujours pas compris que le démon du bien a toujours des conséquences inattendues et dangereuses.  

3.     L’antisionisme sert de brevet d’internationalisme
La gauche s’est toujours voulue internationaliste. L’internationalisme était une preuve de non chauvinisme et d’antiracisme, une nécessité parce que la solution ultime à l’injustice humaine passait par une pratique qui transcendait les frontières, "Prolétaires de tous les pays, unissez-vous[22]". Le parti communiste et la SFIO avaient chacun son internationale[23], celles-ci sont aujourd’hui défuntes ou obsolètes, puisque le rêve socialiste ne fait plus recette. Il faut donc autre chose pour prouver son authenticité de progressiste, d'internationaliste, d’amoureux de la justice. Ce sera l’antisionisme que la gauche compassionnelle partage sans réserve avec toutes les extrêmes droites et les islamo-fascistes. Cette proximité de la gauche compassionnelle avec ceux qu’elle devrait honnir, cache peut-être une tendance totalitaire intrinsèque à sa vision du monde. Je ne m’étendrais pas trop sur son antisionisme viscéral, mais il me paraît difficile à éluder. L’antisionisme[24] de la gauche compassionnelle s’affiche depuis plus de quatre décennies, d’abord subrepticement et maintenant ouvertement. Bien sûr, la gauche jure que son antisionisme n’est pas de l’antisémitisme, mais l’acharnement contre Israël cache mal la mise en procès perpétuel du juif. Comme chacun peut le constater, toutes les critiques contre les États dictatoriaux ou génocidaires de notre époque ne mettent jamais en question la légitimité de leur existence, sauf pour Israël, dont on peut certes critiquer les politiques vis-à-vis des Palestiniens mais qui n’est ni dictatorial ni génocidaire, sauf à vider ces termes de toute signification. Lorsqu’on note froidement les faits et les chiffres comme l’a fait Joseph Facal, on reste confondu devant la disproportion scandaleuse des blâmes adressés par la gauche moralisante à Israël, au regard des jugements qu’elle porte sur de véritables tyrannies. Lorsque le même coupable réapparaît sans cesse dans les journaux bienpensants comme le Monde Diplomatique, sans analyse comparative, alors on sort du domaine de l’objectivité pour entrer dans celui de l’obsession théologique. Cela se comprend assez aisément ; lorsqu’on aspire à la sainteté, on est nécessairement conduit à avoir une vision binaire du monde, un monde écartelé entre le Bien et le Mal. Le Bien étant représenté par une victime sacralisée, le Palestinien, il faut en retour un mal quasiment ontologique ; ce n’est plus le Capitalisme puisque la gauche a capitulé, ce sera le Sionisme, présenté au commun des mortels par les intellectuels comme l'abomination ultime du monde contemporain.
J’ai une certaine tendresse pour la gauche, celle de ma jeunesse, la gauche alors était inspirante et elle défendait des idées, même si celles-ci se sont révélées inopérantes. Je cherche toujours une gauche intelligente où m’abreuver ; mais aujourd’hui la gauche angélique, compassionnelle, redresseuse de torts, ressemble plutôt au coyote des bandes dessinées américaines, qui continue à courir dans le vide sans se rendre compte qu’il n’a plus aucune assise. Le prix à payer, hélas, c’est dans de nombreux pays une dérive vers la droite extrême.



Léon Ouaknine
Novembre 2011
Mars 2017







[1] Quant à la gauche, elle ne peut pas pardonner à la Russie d’avoir fait naufrager le grand espoir de socialisme. Sa raison d’être n’en demeurant pas moins vivante, cette faillite a contribué, en outre, à rendre inopérant son argumentaire. Et on n’a pas encore trouvé le moyen de le renouveler. (Marc Ferro, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales) Le Monde 15 décembre 2014.
[2] SJW (Social Justice Warriors) les guerriers pour la justice sociale
[3] Selon le mot d’un ancien secrétaire d’État aux transports français, Thierry Mariani.
[4] «That liberal immigration policies “involve the sort of nonnegotiable moral duties that you don’t vote on.” Christopher Caldwell. Reflections on the Revolution in Europe: Immigration, Islam, and the West. New York, Doubleday, 2009
[5] Michèle Tribalat, Les yeux grands fermés. L’immigration en France, Éditions Denoël, 2010
[6] Bernard Teper RES PUBLICA, 29 décembre 2015 La laïcité, enjeu central de la bataille pour l'hégémonie culturelle
[7] Aujourd’hui, sur onze immigrants venant en France, dix le sont au titre de la réunion des familles ou comme réfugiés, c’est-à-dire hors de contrôle du politique et un seul au titre d’immigrant choisi. (Tribalat, 2010). Les gouvernements du Canada ainsi que du Québec prétendent que leur immigration est choisie donc parfaitement contrôlée. Or avec le temps, la même dérive se produit inévitablement et on assiste à une croissance importante de la proportion d’immigrants venant au titre de la réunion des familles, échappant ainsi au contrôle du politique.
[8] Michèle Tribalat, déjà citée.
[9] Celles qui fondent les liens de solidarité et permettent la vie et le développement ordonné au sein des pays d’accueil.
[10] http://www.josephfacal.org/
[11] Kadhafi, le dictateur Libyen déchu a déclaré à plusieurs reprises que la vision occidentale des droits de l’homme était subjective. De même, les pays asiatiques tels la Chine, Singapour, la Malaisie avancent une conception "asiatique" des droits de l’homme. Quant aux 57 pays musulmans représentés par l’organisation de la conférence islamique (OCI), elle a quasiment demandé à L’ONU l’abolition de la liberté d’expression lorsque la religion était concernée.
[12] Il y a bien entendu des cultures minoritaires intrinsèques au pays, par exemple, celles des premières nations au Canada.
[13] Je fais une distinction entre choc des civilisations et choc des cultures. Les civilisations au sens que Samuel Huntington lui donne recouvrent de vastes espaces géographiques et de nombreuses nations. Aucune n’opère partout sous une même autorité politique. Par contre, s’il existe évidemment des cultures distinctes au sein de chaque pays, elles doivent toutes se conformer dans leurs manifestations à la loi unique du pays, sinon c’est la communautarisation des peuples, dont le Liban nous fournit un triste exemple.
[14] Le procès intenté contre Charlie-Hebdo au sujet des caricatures danoises, revenait à limiter fortement le droit fondamental à la liberté d’expression.
[15] Thierry Mariani, secrétaire d’État aux transports "J'observe que les professionnels de l'antiracisme préfèrent se constituer partie civile, plutôt que d'assumer un débat public à la loyale sur les sujets qui préoccupent nos concitoyens, qu'il s'agisse de la délinquance, du fondamentalisme islamiste, des prières de rue…"
[16] Par exemple, les demandes constantes de contournement de la loi, en vue de faire financer la construction de mosquées par les instances publiques, au point que le recteur Dalil Boubakeur de la grande mosquée de Paris a carrément demandé un moratoire de 10 à 20 ans de la loi de 1905 de séparation de l’Église et de l’État.
[17] Suite à la condamnation de Eric Zemmour, un communiqué signé par 58 députés UMP du Collectif pour la liberté d'expression déclare : "La condamnation (avec sursis!) d'Eric Zemmour illustre la dérive judiciaire contre la liberté d'expression dans notre pays qui interdit à un journaliste de parler [...]. Dans le même temps, certains rappeurs qui insultent la France et les Français et appellent au meurtre des forces de l'ordre ne sont pas condamnés, au nom de la création culturelle. [...] Cette dérive judicaire qui précède la dérive totalitaire impose désormais la révision des lois qui la permettent", conclut le communiqué.
[18] Simone Weil, Ecrits historiques et politiques, vol II, Gallimard, Paris 1991.
[19] Un de mes amis, diplômé de science-po, dont le père communiste avait lutté contre le franquisme dans les brigades internationales me disait qu’alors qu’il n’avait que 8 ans, lorsqu’il apprît de ces parents la mort de Staline, il pleura avec eux. Aujourd’hui, il ne croit plus dans les vertus du socialisme ni dans les assises théoriques du marxisme ; mais parce qu’elle contrebalançait selon lui l’hégémonie impérialiste américaine, il garde de l’URSS une étrange nostalgie et regrette absolument sa disparition, en dépit de sa nature totalitaire.
[20] Georges Darien, Le Voleur, publié en 1897
[22] Karl Marx et Engels, Manifeste du parti communiste, 1848. Elle sous-entend que, pour que les communistes gagnent le monde et pour que leur révolution soit effective, l'unité des prolétaires de tous les pays est nécessaire.
[23] Les IIIème et IVème
[24] Pour la gauche bienpensante, le juif est passé du statut exalté de "victime absolue" à celui d’oppresseur absolu. Comme il est difficile d’afficher publiquement de l’antisémitisme, Israël devient la nouvelle mise en scène de ce procès perpétuel à l’égard du juif. Le parallèle entre la volonté d’éradiquer le juif avant la Shoa et le souhait contemporain d’éradiquer Israël ne m’apparaît pas être une simple coïncidence.