mercredi 7 mars 2012

TOUTES LES CIVILISATIONS SE VALENT-ELLES ?



Si tout être humain a un droit automatique au respect, il n'en va pas de même des cultures. 
La grandeur d'une culture n'est pas d'être sacralisée, mais d'expurger d'elle-même tout ce porte atteinte à la dignité de l'être humain.





Deux évènements ont défrayé la chronique en février 2012. Au Canada, l’affaire Shafia, ce crime d’honneur qui a vu un immigré afghan assassiner ses trois filles et sa première épouse, au motif qu’elles avaient souillées l’honneur de la famille. Denise Bombardier[1], chroniqueuse au journal Le Devoir, écrivait ‘Oui, il existe des cultures arriérées, archaïques, primaires qui font disparaitre, au propre comme au figuré, les femmes de l'espace public. Des cultures qui ont inventé les mathématiques, la poésie, l'astronomie, certes, mais qui n'accèderont jamais à la civilisation telle qu'on la conçoit de nos jours en perpétuant des traditions d'une ère révolue’’. En France sur un tout autre registre, l’affaire Claude Guéant, le ministre de l’intérieur qui  déclarait récemment "contrairement à ce que dit l'idéologie relativiste de gauche, pour nous, toutes les civilisations ne se valent pas... Celles qui défendent l'humanité nous paraissent plus avancées que celles qui la nient"… "Celles qui défendent la liberté, l'égalité et la fraternité nous paraissent supérieures à celles qui acceptent la tyrannie, la minorité des femmes, la haine sociale ou ethnique." Il ne faisait aucun doute que le ministre se référait à l’islam. 
La chroniqueuse québécoise et le ministre français affirment clairement que ‘‘toutes les cultures et civilisations ne se valent pas ; certaines sont moralement supérieures’’. La controverse fait rage des deux cotés de l’Atlantique. Peut-on comparer les civilisations ou bien faut-il s’interdire tout regard critique au motif que ce serait stigmatisant pour certains groupes, et qu’au surplus n’importe quel jugement de valeur est nécessairement culturellement marqué, donc arbitraire, ‘‘Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà’’ disait Pascal. Il n’y aurait aucun point de vue absolu. Si tout est relatif, alors chaque culture ou civilisation ne peut être jugée qu’au regard de ses propres règles. Nous ne serions autorisés à n’avoir que des préférences subjectives. C’est la thèse de la bienpensance. Or cette position est hypocrite. Personne ne croit sérieusement que ses convictions intimes flottent sur des préférences aléatoires. Dans le cas qui nous concerne, je prétends qu’il existe des principes universels à l’aune desquels on peut à bon droit déclarer que, oui, toutes les civilisations ne se valent pas !
Réglons d’abord rapidement la question de la distinction entre culture et civilisation. Pour certains, les concepts de civilisation et de culture décrivent la même chose[2], pour d’autres le concept de civilisation est plus large. Rappelons que toute civilisation nait suite à la centralisation de la production par et pour l’entité politique qui organise son territoire par la force. À ce titre, on peut dire que la civilisation ne concerne que les peuples sédentaires et qu’il n’existe pas de civilisation basée sur la cueillette et la chasse, bien qu’il y ait évidemment des cultures spécifiques de cueilleurs/chasseurs. Lorsque le processus de sédentarisation est bien enclenché, la civilisation se définit alors comme « le processus historique de progrès matériel, social et culturel, ainsi que le résultat de ce processus, soit un état social considéré comme avancé ». Civiliser consiste donc « à faire passer une collectivité humaine à un état de plus haut développement matériel, intellectuel, social[3] ».  Toutefois, nous considèrerons ici à toute fin pratique, les termes civilisation et culture comme interchangeables, car dans le langage commun, ces termes sont souvent perçus comme équivalents.


sur quels critères juger de l’avancement ou de l’arrièration d’une civilisation

Nous jugeons continuellement consciemment ou inconsciemment toutes les réalisations, prises de positions et manifestations de chaque culture, incluant la nôtre, et ce d’autant plus que nous sommes continuellement informés de tout, même des détails sordides de chacun. Notre jugement spontané est fonction de notre sensibilité d’occidental et rarement de règles universelles. Idéalement, tout le monde s’accordera aisément pour dire que le critère suprême de jugement sur la valeur intrinsèque et comparative d’une civilisation devrait être la propension de celle-ci à la promotion active ‘‘du beau, du vrai, et du bien’’. De tels critères sont difficiles à formaliser, parce que les diverses doctrines religieuses, philosophiques, scientifiques et morales divergent quant à leurs définitions de ce qu’est le beau, le vrai et le bien, et parce que ceux-ci diffèrent selon les époques. En ce qui touche le beau et le vrai, il y a peu de polémique. Toutes les civilisations ont produit de grandes œuvres d’art, de grands textes qui ont inspiré des millions de gens ; le Parthénon est-il plus grandiose que le Taj Mahal ? L’Iliade plus enivrante que les milles et une nuits ? Impossible d’y répondre, le sentiment esthétique, s’il obéit à des règles universelles, est multiforme, multidimensionnel, radicalement rétif à un ordre simpliste. De plus comment juger lorsqu’on sait que chaque œuvre emprunte immodérément non seulement au sein de la civilisation qui lui donne le jour mais aux autres également[4]. Quant au vrai, celui qui relève de la raison et plus spécifiquement aujourd’hui du jugement scientifique, il reste presque toujours un radical objet de scandale pour toutes les religions, parce qu’il délégitime morceau par morceau, les prétentions à la vérité des textes sacrés et des traditions. On pourrait sans trop exagérer dire que le vrai est aculturel ; bien qu’il ne soit jamais définitivement acquis, il appartient à toutes les civilisations. Le zéro et l’algèbre arrivent en occident par les arabes mais ceux-ci les ont emprunté en bonne part aux indiens.
Il reste le bien. Par orgueil, une civilisation peut se prétendre plus belle, plus accomplie, plus vertueuse que les autres ; pour elle, le barbare, c’est celui qui est toujours figé dans la rudesse des premiers siècles, celui qui n’a pas la même conception du mal et du bien. De mon point de vue, le critère qui tranche, le seul qui compte vraiment, devrait être formulé sous la forme suivante ''ma civilisation a-t-elle réduit ou accru les entraves à la dignité de l’être humain ?''. C’est ce seul critère qui doit nous guider et nous verrons plus loin qu’il jouit d’un statut juridique universel, reconnu par la communauté des nations.


dans l’ordre de l’horreur, historiquement toutes les civilisations se valent

Toutes les civilisations sans exception se considèrent moralement supérieures ou égales aux autres, car quelle civilisation oserait se perpétuer en se reconnaissant moralement inférieure ? Le besoin d’être pur, de laver plus blanc que blanc débouche inévitablement sur l’amnésie historique et sur la falsification permanente. L’occident n’est pas la seule civilisation à se proclamer moralement supérieure ; l’islam ne cesse d’affirmer la sienne sur l’occident. Farhat Othman[5], ancien diplomate tunisien, par ailleurs fort sympathique, irrité par les propos du ministre Claude Guéant déclarait le 11 février ‘‘cette civilisation (musulmane) n’a pas été à l’origine de la pire turpitude humaine que fut l’Holocauste’’. Son affirmation est fondée mais la décence eut  exigé le rappel que l’État ottoman, un des piliers de la civilisation musulmane fut le premier génocidaire du XXème siècle, à l’encontre des arméniens.  Dans la même veine, Recep Erdogan le premier ministre turc, faisant la leçon au président israélien Shimon Perez, déclarait très sérieusement, ‘‘il est impensable pour un musulman de commettre un génocide’’. Déclaration stupéfiante mais parfaitement compréhensible de la part d’un dirigeant turc, car reconnaître publiquement le génocide de 1915 d'au moins 1.5 millions d’arméniens, serait un suicide politique et même un ticket pour l'assassinat pour n'importe quel Turc. Hitler citait cette amnésie historique en exemple, pour justifier celui qu’il préparait. Autre immense horreur de l’histoire, le crime d’esclavagisme fût commun à l’occident et au monde musulman, chacun ayant acquis et vendu de 10 à 20 millions d’esclaves. Cette abomination occidentale cessa au 19ème siècle, très tard, trop tard, mais pour le monde islamique, ce n’est qu’en 1968 que l’Arabie saoudite consentit finalement à abolir l’esclavage chez elle sur insistance américaine, et en 1981 pour la Mauritanie, bien qu’on estime qu’il y ait toujours dans ce pays plusieurs milliers d’esclaves noirs, les Haratines[6]. Faut-il rappeler également que le crime de conquête armé de territoires fût l’un des actes fondateurs de toute civilisation, certainement de l’occident et de l’islam. L’islam conquit des territoires immenses lors des premiers siècles à la pointe de l’épée. Les Etats-Unis et le Canada furent fondés sur une immense spoliation des peuples autochtones amérindiens, de même que l’empire ottoman naquit de l’annihilation totale de l’empire romain d’orient[7], vieux de plus de dix siècles, avec la prise de Constantinople en 1453. Hélas, les violences et les horreurs commises incessamment étant un signe distinctif de chaque ‘‘grande civilisation’’, contrairement à la thèse de Farhat Othman, la comptabilité des turpitudes n’est manifestement pas la meilleure grille de lecture, pour déterminer la plus morale des civilisations.


le critère de respect formel des droits de la personne

Les civilisations pouvaient il y a encore quelques siècles se considérer comme des cosmos indépendants l’un de l’autre et échappant de ce fait à tout jugement comparatif. Cet isolement réciproque ne fut jamais total, pour cause de commerce, de guerre ou de propagande religieuse (missionnaires), mais suffisant pour que ‘‘l’Autre’’ demeura longtemps exotique parce que vivant essentiellement de son sol.  Aujourd’hui, aucune société ne vit en autarcie. En fait, on peut affirmer que depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, une civilisation planétaire[8] est en émergence brutale, accélérée par une mondialisation multiforme. L’information est instantané, le savoir technique se diffuse quasi immédiatement de même que les épidémies, les industries se délocalisent, les flux commerciaux confortent une totale interdépendance des nations dans le cadre d’un seul modèle économique, la culture hollywoodienne est omniprésente, les tenues vestimentaires occidentales sont devenues la norme et toutes les élites mondiales rêvent d’éduquer leurs enfants dans les meilleures écoles occidentales[9]. Une poignée d’organisations mondiales, ONU, OMC, Banque mondiale, IMF, OMS, etc. régulent de manière chaotique quelques dimensions de cette énorme totalité au moyen de multiples traités internationaux. Et cerise sur le gâteau, à quelques exceptions près[10], tous les pays, mêmes les plus dictatoriaux se sentent obligés d’imiter les démocraties occidentales en  organisant des simulacres d’élections libres, chargés de désigner les gouvernants inamovibles. Bel hommage du vice à la vertu. 
On ne peut plus nier qu’il y ait sur cette planète un intérêt général de l’Humanité.

Suite aux tragédies occasionnées par les deux guerres mondiales, cette civilisation globale en émergence s’est finalement dotée d’un cadre moral, distinct des traités classiques régissant le droit international. Ce texte, c’est la déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH), adopté le 10 décembre 1948 à l’ONU, par la communauté des nations. Cette nouvelle Magna Carta du monde, a pour tous les signataires un effet contraignant, juridiquement au travers de traités internationaux auxquels toutes les nations sont invitées à se joindre, et moralement au titre d’énoncé des valeurs fondamentales sur lesquelles la communauté des nations entend se constituer. Tous les États membres de l’ONU ont ratifiés au moins un des neufs traités internationaux relatifs aux droits de l’homme et 80% d’entre eux en ont ratifiés quatre ou plus. C’est ainsi que les états membres de l’ONU sont censés respecter et activement promouvoir les principes fondamentaux de la DUDH : ‘‘Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits indépendamment du sexe, de la religion, de la race (ethnicité), des croyances…  Chacun dispose de la liberté de penser, liberté de croyance, liberté d’expression…’’ 
C’est donc à partir de ces obligations morales et juridiques, adoptées par l’immense majorité de la communauté des nations[11] qu’on peut et qu’on doit juger toute civilisation ou culture sur cette planète.  
Aucun pays, aucune civilisation n’a le droit de s’y soustraire. Et pourtant, aujourd’hui comme hier que de crimes contre l’homme ! Il serait cruel de dresser ici la liste de non respect des droits les plus élémentaires, dans toutes les civilisations et cultures locales. Si nous  comparions toutefois les civilisations occidentale et musulmane, à l’aune de la déclaration universelle des droits de l’homme, le jugement serait sans appel. Je n’en donnerais qu’une seule preuve, ‘‘L’appel des femmes arabes pour la dignité et l’égalité’’ signé par : Souhayr Belhassen, présidente de la Fédération internationale des ligues des droits de l'homme (FIDH), tunisienne ; Bochra Belhadj Hmida, avocate, cofondatrice et ex-présidente de l'Association tunisienne des femmes démocrates, tunisienne ; Shahinaz Abdel Salam, blogueuse et activiste, égyptienne ; Nawal El Saadawi, médecin psychiatre, écrivain et féministe historique, égyptienne ; Tahani Rached, réalisatrice, égyptienne ; Samar Yazbek, écrivain, syrienne ; Azza Kamel Maghur, avocate internationale et membre du Conseil Libyen des Droits de l'Homme, libyenne ; Wassyla Tamzali, féministe et essayiste, algérienne. La pétition, soutenue par plusieurs millions de signataires, publiée le 8 mars 2012 dans les pages du Monde, déclarait : ‘‘…Les codes de la famille ne sont dans la plupart des pays arabes que des textes instituant l'exclusion et la discrimination. Les autres lois que sont le code de la nationalité, certains codes civils et les lois pénales ne font que renforcer ces discriminations. Ces lois violent les droits les plus élémentaires et les libertés fondamentales des femmes et des fillettes par l'usage de la polygamie, le mariage des mineures, les inégalités en matière de mariage, de divorce, de tutelle sur les enfants ou encore l'accès à la propriété et à l'héritage. Certaines lois permettent même à la parentèle masculine de tuer des femmes et des filles avec le bénéfice de circonstances atténuantes dans le cadre des crimes d'honneur. Si la majorité des pays arabes (à l'exception du Soudan, et de la Somalie) a ratifié avec plus ou moins d'empressement la Convention sur l'élimination de toutes les formes de discrimination à l'égard des femmes (Cedaw), adoptée par l'ONU en 1979, ces ratifications sont restées sans impact réel sur le statut et la condition des femmes….’’ 
Évidemment, une analyse critique du texte montrerait comment cette indignité fait aux femmes, se fonde au-delà du patriarcat, sur la conception islamique de l’être humain, déniant toute véritable dignité à celui-ci, du fait du refus de le reconnaître comme souverain de lui-même, ce qui pourrait le conduire à vouloir s’émanciper du Coran. L’égyptien Naguib Mahfouz[12], prix Nobel de littérature (1988), proféra un jour cette terrible sentence, ‘‘le jour où le musulman deviendra un véritable individu, l’islam s’écroulera’’  Or, rappelons encore une fois  que les pays membres de l’ONU sont officiellement parties prenantes au texte fondateur sur la dignité imprescriptible de l’être humain, et qu’ils ne peuvent s’en exempter qu’en dénonçant explicitement la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Comme il est devenu de mauvais goût de le faire ouvertement, l’OCI (Organisation de la conférence des états islamiques) qui compte 57 pays membres a décidé de contourner les obligations de la DUDH en leur collant une interprétation disant exactement l’inverse de ce qu’ils sont. Ainsi, l’OCI a réussi une quasi mainmise sur la commission des droits de l’homme de l’ONU et a fait adopter en 2008 et 2010 par cette commission, des résolutions, heureusement non exécutoires, qui à toute fin pratique éliminent la liberté d’expression sous prétexte de protéger la liberté de religion. 1984 serait-il de nouveau l'avenir que nous prépare l'islamo-fascisme ?  [13]

Que peut-on ajouter à ces faits ? Ils parlent d’eux-mêmes. J’en resterais donc là.  


pourquoi l’occident et le monde musulman ont-ils une vision différente des droits de l’homme ?

Tout comme le monde musulman, l’occident évidemment ne peut être absous de son passé criminel. Mais c’est quand même la seule civilisation capable de s’autocritiquer, de se repentir et de se transformer au point parfois de se haïr rétrospectivement. Pensons au long combat pour libérer la femme des fers qui l’entravaient et qui même aujourd’hui continuent de faire obstacle à son émancipation. Pensons au combat pour donner aux diverses orientations sexuelles une égale légitimité. Pensons à la repentance allemande vis-à-vis de l’holocauste. Pensons à l’élection de Barak Obama, alors qu’il y a moins de cinquante ans, les noirs se battaient encore pour l’égalité civique. Autre exemple moins frappant mais dont la symbolique est forte, dans un pays majoritairement anglo-protestant, les Etats-Unis, la cour suprême américaine est composée aujourd’hui de 6 catholiques et de 3 juifs. Aucun représentant du groupe dominant protestant, aucune réaction outragée des WASP (white anglo-saxon protestant). C’est ahurissant et merveilleux. Peut-on imaginer une transformation aussi incroyable dans quelque pays musulman que ce soit. Par exemple, une petite repentance vis-à-vis de leur passé esclavagiste ? Un regard un peu embarrassé vis-à-vis du statut de sous-être auquel leurs femmes sont astreintes ? Pourquoi, ce qui est possible douloureusement en occident est inimaginable en islam ? L’explication comme souvent remonte aux spécificités des commencements. Toute civilisation ou culture renvoie à une  identité collective qui se forge sous les effets des aléas historiques et géographiques. Les civilisations ne sont certes pas figées, elles changent dans le temps, mais leur évolution est  subtilement influencée par l’impulsion initiale, le ‘‘big bang’’ qui leur a donné naissance. La constitution de cette identité reste ainsi pour toujours marquée par les fulgurances de son commencement. Moïse pour les juifs, Jésus pour les chrétiens, Mahomet pour les musulmans, évènements cataclysmiques qui proclament que cette identité est absolument unique. Le message messianique devient l’ADN de la nouvelle civilisation, ADN qui lui dessine non pas une identité immuable mais assurément une prédisposition pour certaines conceptions du monde, une weltanschauung à nulle autre pareille.
Ainsi selon le psychiatre Philippe Refabert[14], ‘‘Le monde judéo-chrétien s’est bâti sur une création  non achevée, où l’homme désobéit à Dieu, où l’homme lutte contre Dieu [Israël signifie celui qui a lutté avec (ou contre) Dieu], d’où la reconnaissance que la contradiction est inscrite au cœur de l’être, reconnue et jamais éliminée, signe d’une imperfection native (le péché originel). Mais ce monde imparfait s’accompagne de ce fait d’une promesse de salut (transformé en progrès par les Lumières), de monde meilleur à venir, (l’indépendance de l’homme par rapport à Dieu implique que le concours de l’Homme est indispensable à l’avènement du mieux)’’. Par contre, pour le monde islamique la notion de progrès ou monde meilleur est littéralement impie, puisque la clé du monde parfait (ou spiritualité et monde profane ne font qu’un) est déjà donnée dans le Coran. En un sens, le monde islamique est une totalité achevée, comme retenue, fixée au temps du commencement. Ce qui fait dire au grand connaisseur de l’islam que fut Jacques Berque, ''Ce que l’Arabe attend du futur, c’est qu’il lui restitue son passé''. D’un coté le fardeau de la liberté, de l’autre la parfaite volonté divine.
Aujourd’hui pour la civilisation occidentale, le critère moral par excellence est la reconnaissance que l’être humain est une fin en soi, et qu’il lui appartient en tant qu’individu et à personne d’autre, de gouverner[15] sa propre destinée. Si depuis les Lumières, on accorde à l’entendement raisonné d’être la clé vers l’avènement du mieux, d’avoir un statut supérieur à celui de la tradition ou de l’argument d’autorité, il s’ensuit que la culture majoritaire importe dès lors moins que l’autonomie[16] des individus qui la portent.
Pour la civilisation islamique, c’est radicalement l’inverse depuis toujours, le critère le plus fondamental étant le respect absolu de leur livre saint le Coran, obligatoire pour la totalité de l’Ouma[17]. Toute apostasie étant punie de mort, il reste peu de place au doute, à la contradiction et encore moins à la liberté de l’individu. La notion de l’être humain comme souverain de lui-même relève dès lors de l’impensable.
Visiblement, la distance entre ces deux visions du monde semble infranchissable, parce que respecter le Coran, c’est rejeter l’idée même de l’autonomie de l’homme (oublions carrément la femme).
Comme on le pressentait, les orientations originelles presque antinomiques des uns et des autres, portent en germe, la profondeur du malentendu dans la conception des droits de l’homme entre les nations nées du monde judéo-helléno-romano-chrétien et le monde islamique.


le rêve des bienpensants

La soif de tolérance a amené la grande majorité des intellectuels de gauche à préférer le relativisme culturel en proclamant le ‘‘Tout se vaut’’, dont l’avatar canadien se nomme multiculturalisme. Le désir de dialogue va au-delà du respect et prône le métissage des cultures avec une naïveté désarmante. Qui croirait qu’un esprit aussi perspicace qu’Edgard Morin écrirait les lignes suivantes dans Le Monde du 7 février ‘‘Chaque culture a ses vertus, ses vices, ses savoirs, ses arts de vivre, ses erreurs, ses illusions. Il est plus important, à l'ère planétaire qui est la nôtre, d'aspirer, dans chaque nation, à intégrer ce que les autres ont de meilleur, et à chercher la symbiose du meilleur de toutes les cultures’’. Quel lamentable hachis Parmentier ; je te donne ma purée, tu me donnes ta viande, le mélange sera délicieux ! Ce qui est terrible avec les bienpensants, c’est cette inaltérable bonne volonté pétrie d’idiotie. Le rêve naïf d’un dialogue des cultures menant à une meilleure compréhension et respect réciproque, fut dénoncé en son temps par nul autre que Claude Lévi-Strauss[18] « Sans doute nous berçons-nous du rêve que l’égalité et la fraternité règneront un jour entre les hommes sans que soit compromise leur diversité. Mais si l’humanité ne se résigne pas à devenir la consommatrice stérile des seules valeurs qu’elle a su créer dans le passé, capables seulement de donner le jour à des ouvrages bâtards, à des inventions grossières et puériles, elle devra réapprendre que toute création véritable implique une certaine surdité à l’appel d’autres valeurs, pouvant aller jusqu’à leur refus, sinon même leur négation. Car on ne peut, à la fois, se fondre dans la jouissance de l’autre, s’identifier à lui, et se maintenir différent. Pleinement réussie, la communication intégrale avec l’autre condamne, à plus ou moins brève échéance, l’originalité de sa et de ma création. ».
Les bienpensants commettent trois erreurs majeures : La première erreur est de croire que les cultures en dialogue garantissent la compréhension et le bon voisinage. C’est fréquemment l’inverse lorsque les divergences sur les valeurs fondamentales sont irréconciliables. La deuxième erreur, c’est d’ignorer que la culture n’est pas un construit rationnel, mais un ensemble inextricable d’affects, de croyances et de comportements inconscients, imperméables habituellement à la raison parce que la culture est une identité ! La troisième erreur est de croire que l’on peut vivre sans conflits.  Quelle illusion ! L’état de conflit est indissociable de l’humain[19]. Comment ne pas voir que la célébration des différences ne signifie pas leur pleine acceptation, que les conséquences émergent indépendamment des intentions, comment oublier ce que disait Victor Hugo, ‘‘La guerre, c’est la guerre des hommes, la paix, c’est la guerre des idées’’
Et si on doute encore de la supériorité morale de l’occident sur l’islam, qu’on m’explique pourquoi durant ses années d’exil, Khomeiny choisit-il de s’installer en France plutôt qu’au Liban parmi les chiites ? Pourquoi Saïd Ramadan[20], le gendre du fondateur des frères musulmans décide-t-il de s’installer en Suisse et pas au Maroc ou en Mauritanie ? Pourquoi Abou Qatada, aux discours islamiques incendiaires, présumé bras droit d’Oussama bin Laden en Europe, invoque-t-il la Cour Européenne des Droits de l’Homme pour bloquer son extradition d’Angleterre vers la Jordanie, son pays natal ? Il pourrait aisément décider de s’installer en Afghanistan. Et surtout, pourquoi des millions et des millions de musulmans rêvent de venir s’installer en occident ? Est-ce par seul souci économique ou y a-t-il enfoui sous d’épaisses dénégations, un désir inconscient de transgression des chaînes coraniques, impensables dans leurs propres pays ? Étrange fascination pour l’occident de tous ces contempteurs de l’occident. Claude Lévi-Strauss, encore lui, déclarait déjà ‘‘Toutes les civilisations cherchent à imiter l’occident’’.
Je citerais pour conclure cette phrase du philosophe André Comte-Sponville[21], ‘‘Ne croyez pas que dire ‘Toutes les civilisations se valent’ ce soit défendre les droits de l’homme. C’est exactement l’Inverse[22]’’

Léon Ouaknine
11 mars 2012



[1] Le Devoir 4 février 2012
[2] Charles Taylor, Primitive culture
[3] Alain Gresh, Le monde diplomatique, 8 février 2012.
[4] De mauvaises langues prétendent même que l’œuvre majeure de Heidegger, Être et Temps, doit beaucoup à l’influence d’un livre japonais sur la Cérémonie du thé, que son auteur envoya au philosophe en remerciement des cours philosophiques que lui dispensa le jeune Heidegger.
[5]http://nawaat.org/portail/2012/02/11/oui-monsieur-gueant-les-civilisations-ne-sont-pas-egales-car-elles-sont-inegales-dans-leurs-turpitudes/
[6] Wikipedia, esclavage en Mauritanie
[7] Nous avons ici l’exemple d’un peuple d’Asie central, les Turcs, vidant complètement le territoire conquis de son antique peuplement gréco-romain. La Turquie de 70 millions d’habitants ne compte aujourd’hui que 2% de non musulmans. Il est vrai que près de 1,5 millions d’arméniens chrétiens furent exécutés en 1915.
[8] Nous vivons désormais au sein d’une seule et même civilisation globale, Vaclav Havel, http://fr.wikipedia.org/wiki/Civilisation_universelle
[9] Apparemment Oussama Bin Laden rêvait également de faire éduquer ses enfants en occident. Quant au fils du fondateur des frères musulmans, Saïd Ramadan, il choisit étrangement un pays occidental, la Suisse, pour établir sa famille et y faire éduquer ses enfants.
[10] Arabie saoudite, autres royaumes arabes et Vatican.
[11] Deux pays en 1948, l’Arabie saoudite et la Malaisie, refusèrent de signer cette déclaration, au motif qu’elle était contraire aux valeurs islamiques.
[12] Naguib Mahfouz fut un jour agressé à coup de couteau par des salafistes, l’accusant d’athéisme.
[13] Georges Orwell, 1984. Le ‘‘doublespeak’’ chargé de faire dire aux mots, autre chose que ce qu’ils disent, souvent l’inverse de ce qu’ils disent.
[14] Philippe Refabert, psychiatre, psychanalyste, Paris, http://www.cairn.info/revue-outre-terre-2006-4-page-469.htm#no2
[15] Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des Lumières". Emmanuel Kant,: "Idée d'une histoire universelle d'un point de vue cosmopolitique. Réponse à la question : qu'est-ce que les Lumières ?" 1784
[16] Nous parlons évidemment ici de droits-liberté et non de droits-créance. Dans les faits, les contraintes économiques et idéologiques,  les pressions consuméristes et les diverses influences socioculturelles entravent massivement l’exercice de la liberté et de l’autonomie.
[17] Communauté des croyants musulmans
[18] Discours prononcé en 2005 à L’UNESCO, lors du 60ème anniversaire de l’institution. Le discours fit scandale.
[19]Dr Samir Mouny, l’Autre 2002 « Penser l’ennemi »
[20] Hani Ramadan, le petit fils du fondateur des frères musulmans, prédicateur dans une mosquée de Genève, justifie la mise à mort par lapidation de la femme adultère en déclarant que c’est la volonté de Dieu, quant à son frère, Tarik Ramadan, il demande simplement un moratoire sur la lapidation, parce que selon lui, la parole de Dieu ne peut être altérée
[21] André Comte-Sponville, L’esprit de l’athéisme, introduction à une spiritualité sans Dieu, Albin Michel,  2006
[22] Discours prononcé le 20 décembre 2003 (Le Point, février 2012)