mardi 5 juin 2012

PETITE MESAVENTURE LORS DE LA MIMOUNA OU LA NATURE DU RESPECT CHEZ LES HOMMES EN NOIR




Le 14 avril 2012, je fus invité chez mon frère Daniel à une soirée de la mimouna, fête célébrant chez les juifs sépharades originaires du Maroc la sortie de pâque. Sa table comme d’habitude était somptueuse, ses invités nombreux. 
Ma présence à cette mimouna était exclusivement festive, l’occasion de partager un bon moment avec mes sœurs et frères et quelques uns des invités. Après avoir passé deux heures agréables, ma femme et moi décidons de prendre congé. Voulant dire au-revoir à mon frère, je remarque qu’il discute avec des lubavitch accompagnés de leurs coteries habituelles. 

Mon frère Daniel étant un religieux convaincu et engagé, je ne fus pas étonné de la présence de ces hommes en noir chez lui. Je n’aime pas les religieux à quelques exceptions près, ni ceux que j’ai connus à titre professionnel dans les institutions de la communauté juive de Montréal, lorsque j’ai fait fermer une école juive ultra orthodoxe en 1979 pour cause d’abus à l’égard des enfants, ni ceux que le hasard m’a fait rencontrer à titre personnel, car ils ne supportent pas l’irrévérence. Les rares fois où je me suis aventuré à échanger avec certains d’entre eux, je n’en ai retiré que des désagréments. Je me tiens donc autant que possible loin d’eux. 
Cette fois là, ne pouvant attendre indéfiniment que mon frère se libère, j’interromps sa conversation pour le saluer ainsi que ses vis-à-vis avant de m’éclipser. A mon grand regret, mon frère me retient et me présente son hôte, le rabbin Raskin, responsable du centre Chabad de Cote-St-Luc, qui me serre longuement la main et me demande mon prénom juif. Je lui réponds, ‘je m’appelle Léon Ouaknine’, il insiste et je réponds de nouveau ‘Léon Ouaknine’. Le rabbin Raskin, ne pouvant échapper à sa nature me rappelle que tout juif a un prénom juif. Voyant où il veut en venir, je lui rétorque calmement mais directement, vous savez, je ne crois pas en dieu, alors que j’ai un prénom juif ou pas n’a aucune importance, espérant par là lui faire comprendre que son insistance à me cataloguer m’ennuie. Le rabbin persiste et m’assène cette déconcertante vérité,

        -  Mais vous êtes juif !
       -  Oui, je me définis comme juif simplement parce que le hasard me fait partager un destin commun avec les autres juifs, destin que j’assume mais sans aucun référent religieux.
        -   Vous avez une âme
        -   En tant qu’athée, l’âme ne signifie rien pour moi, cela n’existe pas
        -   Mais voyons, lorsque vous levez le bras, ça ne se fait pas tout seul, votre âme commande

Je suis totalement éberlué par la nature de son argument, il ne rit pas, il parle avec conviction. Je m’attendais non pas à des arguments pointus mais à un minimum de sophistication intellectuelle. Je me demande d’ailleurs brièvement si le bon rabbin Raskin me prend pour un demeuré mental, pas impossible, ou s’il me fait un clin d’œil en la jouant à l’humour, ce qui me paraît douteux ; j’en arrive à l’invraisemblable conclusion qu’il est sérieux, ce qui est déroutant, mais je ne vois pas d’autre explication possible à son étrange comportement. Non seulement je suis étonné de son interrogatoire genre inspecteur Colombo, se rappelant soudainement que j’ai une âme, mais de plus je commence à être irrité par sa présomption à vouloir agir aussi comme un sage socratique, amenant pas à pas l’ignorant à accoucher de la vérité. Je réalise que je dois d’urgence échapper à une situation dont le burlesque aurait fait les délices de Woody Allen. 

Manque de chance, à cet instant, emporté peut-être par l’enthousiasme qu’a suscité l’affirmation prodigieuse du maître sur l’âme pilote de notre corps, son fils, jeune acolyte empressé, me met brutalement une kippa sur mon crâne dégagé comme un œuf. J’essaie de me défaire de l’emprise de cette main qui maintient fermement cette kippa sur ma tête, mais peine perdue, le gaillard est plus grand et plus fort que moi. Le rabbin Raskin ne dit rien, ni n’ordonne à son zélote de fils  par un geste ou un regard de revenir à plus de civilité. La colère m’envahit, mais je suis chez mon frère et je ne veux pas en arriver à une altercation physique. Je m’adresse au rabbin Raskin,

-    - Le geste de votre jeune élève qui m’impose une kippa que je refuse, montre un manque total de respect à mon égard, et ce qui me surprend, c’est que vous n’avez pas prononcé un seul mot face à un geste aussi indélicat. Laissez moi vous rappeler ce que disait le sage Hillel au centurion qui lui demandait de résumer rapidement la torah, ‘‘Ne fais pas à autrui ce que tu n’aimerais pas qu’on te fasse, tout le reste n’est que commentaires !’’
-      -  Ah vous citez un penseur juif,  Hillel, vous avez raison, c’est un manque de respect, il n’aurait pas dû faire ce qu’il a fait.


La mine complètement déconfite, le jeune zélote retira la kippa de ma tête, fixant obstinément le plancher, n’osant plus me regarder. J’en profitais pour m’esquiver, enragé par cet incident. 
Dès que je fus revenu chez moi, je cherchai et trouvai rapidement l’adresse courriel du rabbin Raskin et lui envoyai ce message : 


l.ouaknine@gmail.com via chabadonline.com 

Description: https://mail.google.com/mail/u/0/images/cleardot.gif
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This message was sent via the Chabad.org Centers Directory. More info below.
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Date Sent:  4/15/2012 1:01:38 AM EST
Name:    Leon Ouaknine
Email:  
l.ouaknine@gmail.com
Subject:  Notre rencontre chez mon frère Daniel

Cher rabbin Raskin

J'aime bien discuter avec quiconque à condition que cela se fasse dans le respect réciproque. Le geste de votre jeune collègue qui s'est permis de poser la main sur moi pour me mettre de force une kippa sur la tête, m'a fortement indisposé. J'ai contenu ma colère devant un tel manque d'éducation et de savoir-vivre et je vous ai rappelé le mot de Hillel, résumant la torah de ces mots "Ne fais pas à autrui ce que tu n'aimerais qu'on te fasse, tout le reste n'est que commentaire". Vous pensez probablement que le geste de votre collègue était amical sans conséquence; Qu'auriez-vous pensé si je vous avais d'emblée arraché votre kippa dans la demeure de mon frère ? Aurait-ce été un simple geste sans conséquence ?
Ce que je trouve grave, c'est qu'il ait posé un tel geste en votre présence, ce qui semble indiquer qu'il estimait qu'un tel geste aurait votre assentiment.
Vous avez vos convictions, j'ai les miennes, j'ai même écrit un livre dénonçant les malheurs que la religion inflige à l'humanité. Si vous voulez débattre avec moi de ces choses là, je suis à votre disposition. Je ne suis nullement intéressé à vous convaincre que vous êtes dans l'erreur, pas plus que je ne suis intéressé à ce qu'on me fasse la leçon comme vous avez eu l'outrecuidance de commencer à le faire.

Cordialement
Léon Ouaknine
brebisgaleuse.com

Trois jours plus tard, je reçois un coup de fil de mon frère Daniel qui me dit que le rabbin Raskin lui a téléphoné pour s’excuser de cet impair et qu’il allait me contacter. Cela fait maintenant plus de trois semaines que le bon rabbin ne s’est pas manifesté. En fait, je m’y attendais. 
Si aujourd’hui, je décide de publier cet incident, ce n’est pas pour me moquer de l’ineptie intellectuelle du maître ni de son manque manifeste de savoir-vivre, mais pour rappeler que les hommes en noir manquent fréquemment d’un ingrédient essentiel à la vie, le respect dû à autrui, et que par contre ils en ont un autre en abondance, l’intolérance vis-à-vis de qui ne partage pas leurs convictions religieuses, surtout de la part d’un juif.

Que personne ne pense que cela soit sans grande importance et qu’il faille répondre par l’indulgence et le sourire ; il y a à peine quelques semaines, des ultra-orthodoxes ont craché sur une fillette de huit ans à Jérusalem parce que celle-ci n’était pas habillée aussi strictement qu‘ils le désiraient. Il n’y a pas loin de la kippa qu’on assène brutalement sur quelqu’un qui ne la désire pas, aux crachats sur une enfant sans défense. 
Lorsqu’on en arrive à un tel état d’insanité au nom de croyances religieuses, le danger pour tous les juifs est grave.
L’extrémisme religieux est un cancer de la société. Face à de telles attitudes, l’athée a un devoir de raison, de résistance et d’irrévérence.

Léon Ouaknine
Ancien directeur général de l’institut Baron de Hirsh et des services sociaux juifs à la famille.
9 mai 2012