mercredi 3 décembre 2014

ADIEU GHILA


Ghila Sroka, fondatrice et éditrice du magazine Tribune Juive pendant plus de 30 ans, est décédée récemment. 

Lors de ses funérailles le jeudi 2 octobre 2014, j'ai rappelé en quelques mots ce qu'elle m'inspirait. 


Je savais Ghila, l'éditrice du magazine Tribune Juive, sur le point de partir, mais sa mort, son silence soudain, m'ont choqué tant sa vie était une flamme ardente. Tous ceux qui l'ont connu se rappellent d'elle comme d'une passionaria, un volcan en éruption, un être de vif-argent et non de sang commun.
Il y a un peu plus de 2 mois, elle m'appela en me disant qu'elle était aux soins intensifs, suite à une crise cardiaque. Arrivé à l'hôpital, je la vis connectée à de multiples tuyaux, on lui avait également installé des stents pour déboucher des artères. Je rassurai les infirmières en leur disant que Ghila était increvable même si elle paraissait épuisée. Elle croyait naïvement, qu'une fois qu'on avait eu une crise cardiaque, on ne pouvait plus en avoir une autre. Je pensais qu'elle plaisantait, mais non, aussi l'avais-je détrompé, en lui disant qu'elle n'était pas tirée d'affaire et qu'elle devait se surveiller.
Dès sa sortie, elle me dit qu'elle voulait faire un numéro spécial de Tribune Juive sur Gaza, "La lumière au bout du tunnel" et me demanda de lui fournir d'urgence un article sur cette nouvelle tragédie. Le plus dur pour elle n'était pas d'obtenir des papiers percutants, son magazine fut toujours dans la communauté juive le seul qui suscitait un réel intérêt à l'opposé du ronronnement d'une communauté trop satisfaite d'elle-même". Non, pendant 35 ans, le plus dur chaque fois était de trouver l'argent pour financer  sa publication, une épreuve toujours recommencée et toujours gagnée grâce à son incroyable ténacité.
Ghila était une force de la nature; comme beaucoup d'êtres d'exception, intelligente et narcissique, elle se faisait beaucoup d'ennemis, ne mesurant jamais l'extravagance de ses propos. Puisque l'injustice existait, elle se devait de défendre ses idées : sa vision meurtrie d'Israël, son engagement de gauche, la parole des femmes et celle des minorités. Un état de paix était inconcevable pour Ghila, car c'eut été accepter le statu quo du monde, auquel elle ne pouvait consentir. Elle abordait ainsi la vie, un combat permanent, un combat qui n'avait rien d'abstrait parce que l'ennemi pour elle était toujours quelqu'un de précis, quelquefois l'ami de la veille qui avait entre temps commis une faute impardonnable. Ghila aimait la vie, colorée, foisonnante, explosive; elle avait, c'est sûr, un coté hédoniste, mais il était impossible de l'imaginer sans l'adrénaline de la rage batailleuse.
Ça prenait du courage et de la constance pour rester en bons termes avec elle, car on était soit avec elle, soit contre elle, jamais dans l'entre-deux. Je crois être l'un des très rares Juifs sépharades qui ont maintenu un rapport *amical* avec Ghila pendant près de 35 ans, malgré plusieurs excommunications et de fréquentes périodes glaciaires. C'était un prix acceptable pour côtoyer tant d'originalité.
Une crise cardiaque l'a emportée. Sa voisine s'est alarmée lorsqu'elle a réalisé que le panier de provisions déposé devant sa porte était resté intouché pendant quelques jours.
Seuls les animaux vivent la mort anonymement, hors de la présence attentive des leurs, aussi qu'un être humain meurt seul me paraît insupportable, sauf s'il l'a expressément requis. J'aurais voulu être auprès d'elle pour lui tenir la main lorsqu'elle a franchi ce seuil qu'elle appréhendait malgré tout.
Il est temps aujourd'hui que je fasse mon "coming out", et dire que j'ai toujours gardé une certaine tendresse pour Ghila parce qu'elle avait publié dès 1982 sous forme d'épisodes le roman de science-fiction de 300 pages que mon fils Joël avait rédigé lorsqu'il avait 10 ans.
Ce fut une vaillante guerrière, elle laisse un vide palpable dans la communauté que personne ne pourra combler.

Léon Ouaknine
2 octobre 2014

mercredi 17 septembre 2014

LE CONFLIT ISRAÉLO-GAZAOUI 

SE NOURRIT DE LHYPOCRISIE EUROPEENNE




Le récent conflit israélo-gazaoui a déchaîné comme on pouvait s’y attendre les passions de ceux qui le contemplent au travers des media, abreuvés d’images horribles de la mort d’enfants et de familles, sans oublier les villes et villages ravagés. La réaction habituelle est automatique, la sympathie spontanée va au plus faible et emportés par l’émotion, on critique la disproportion des dégâts infligés aux Gazaouis comparés à ceux endurés par les Israéliens. La voix de l'opinion publique mondiale enfle et tonne contre Israël, les manifestants allant comme en France jusqu’à se déchainer contre les Juifs comme dans l'Allemagne nazi en criant « mort aux Juifs », gommant toute distinction entre Juifs et Israéliens.

Dans cet article en survol sous forme de points à développer ultérieurement (une analyse plus exhaustive sera publiée plus tard) j’aimerais procéder à une analyse partielle, au-delà de l’émotion et des partis-pris personnels, des raisons du dernier conflit.

Malgré les milliers de roquettes que le Hamas a fait pleuvoir sur Israël, le Hamas savait qu’il n’avait aucune chance d’intimider et encore moins de faire fléchir Israël. Un universitaire gazaoui, interviewé par un reporter occidental à Gaza, s'est même demandé au vu des résultats du dernier conflit "pourquoi le Hamas avait-il décidé de provoquer encore une foi l'ennemi israélien?". Manifestement, dans l'état de quasi asphyxie où il se trouvait suite aux bouleversements du contexte stratégique ayant affaibli ses anciens alliés, le Hamas, hors l'impératif de rappeler son pouvoir de nuisance, signe de son existence, visait à inciter d’autres acteurs importants à intervenir en sa faveur.

Quels peuvent-être ces acteurs :

  1. Certainement pas l’Amérique du Nord (USA et Canada) qui soutiennent fermement le droit d’auto-défense d'Israël, malgré leurs opposition ou réticence à sa politique de grignotage du territoire palestinien.
  2. Ni la Chine qui se fiche éperdument de ce conflit. C’est à peine si les media chinois l’ont mentionné ; de plus la Chine a son *problème islamiste* avec les Ouïgours du Xinjiang, détestés des Chinois. On voit mal ceux-ci venir soutenir le Hamas.
  3. Ni l'’Inde ou du moins son opinion publique, fermement pro-israélienne. Les Indiens se souviennent de la partition de 1948 et du rôle maléfique des organisations islamistes pakistanaises (attaque terroriste de novembre 2008 à Mumbai (Bombay), attaque du parlement indien, etc.)
  4. Ni même la Russie qui soutient la Syrie mais pas apparemment le Hamas
  5. Et en dépit d'un soutien hypocrite de surface, pas le monde arabe. Celui-ci est profondément divisé. L’Égypte soutient de facto Israël, la Syrie et l‘Irak sont confrontés à des mouvances islamistes extrêmes. L’Arabie saoudite commence à réaliser que son double jeu, d'allié des USA et de soutien aux organisations islamistes depuis la fin des années 60, commence à se retourner contre elle. Son soutien cette fois-ci est demeuré purement verbal. Le Quatar, le Koweit et les autres monarchies du Golfe soutiennent le Hamas, mais sur le plan international, malgré leur richesse, ils ne sont pas en mesure de transformer, seuls, la donne sur ce sujet.
  6. L’Iran soutient le Hamas malgré le parti-pris de celui-ci contre Bachar El-Assad, mais elle n’est pas en mesure d’intervenir significativement présentement, alors qu’elle participe à des négociations particulièrement cruciales avec les six au sujet de ses ambitions nucléaires et de la fin de son étranglement économique.
  7. Le reste du monde musulman, va évidemment participer de façon automatique à la condamnation d’Israël lors de résolutions de l’ONU, mais il n’a pas non plus les moyens de peser significativement sur le conflit.
En gros, le Hamas sait parfaitement qu’il ne peut rien attendre de tous ces pays, qui dans les présentes circonstances ne feront rien ou pas grand chose (sauf financièrement pour le Qatar le Koweït et les autres pétro-monarchies) pour le soutenir militairement.

Reste un seul autre acteur significatif, l’Europe, laquelle fut selon moi la véritable cible du Hamas. Or l’élément clé pour agir sur les opinions publiques européennes et par là à court, moyen et long terme sur leurs gouvernements, c’est de présenter un maximum de victimes ensanglantées.
Le Hamas n’installe pas ses batteries de missiles au milieu de bâtiments civils comme les hôpitaux et les écoles pour les dissimuler ; ils n’ignorent pas que les israéliens savent parfaitement où se trouvent les roquettes et qu’ils les détruiront avec les dommages collatéraux que cela entrainera. Le Hamas vise à maximiser le nombre visible de morts palestiniens. Leur rhétorique est imparable, toute victime de l’ennemi est un martyr, donc promis au paradis. Dès lors les morts ne comptent pas, à l’exception évidemment des chefs bien à l’abri dans des tunnels. D'ailleurs lorsque Israël élimine un chef politique ou militaire du Hamas, la rhétorique de celui-ci devient soudain massivement apocalyptique, parlant de vengeance allant jusqu'aux portes de l'enfer... Ce n'est pas un hasard, tous les morts n'ont pas la même valeur !

L’OBJECTIF DU HAMAS EN ATTAQUANT ISRAËL NETAIT EVIDEMMENT PAS DORDRE MILITAIRE MAIS VISAIT A MOBILISER L’EUROPE CONTRE ISRAËL, AU PLAN DIPLOMATIQUE ET A PLUS LONG TERME A SOUTENIR LE PROJET BDS (BOYCOTT, DESINVESTISSEMENT, SANCTIONS) DONT LUN DES POINTS MAJEURS EST DE FORCER ISRAËL A ACCEPTER LE PRINCIPE DU RETOUR DES REFUGIES DE 1948, CE QUI SIGNIFIERAIT SANS EQUIVOQUE LA FIN D’ISRAËL EN TANT QUE NATION JUIVE.

Pourquoi l’Europe ? C’est le seul acteur d’importance :
  1. Où le sentiment anti-israélien est prédominant auprès de l’opinion publique dans la majorité des pays européens.
  2. Où il existe d’importantes minorités musulmanes capables de relayer ses positions et son idéologie
  3. Où l’antisémitisme grandissant se nourrit d’une triple conjonction, celle de :
  • La haine séculaire de l'extrême-droite traditionnelle à l'égard du Juif
  • Le rejet d'Israël (perçu comme le rejeton de la dernière entreprise coloniale des occidentaux) par une frange influente de faiseurs d'opinion (intellectuels dits progressistes, journalistes larmoyants, tous devenus islamo-compatible sous l’effet conjugué d’un sentiment de repentance et de tolérance extrême pour la différence de l’autre, même quand cette différence hurle « Mort aux Juifs » dans nombre de villes européennes
  • L’antisémitisme viscéral des masses musulmanes implantées en Europe depuis les 6 dernières décennies, et jamais ou si peu dénoncé par ses élites religieuses
La stratégie du Hamas est dangereuse à long terme car l'Europe est un  partenaire commercial crucial d’Israël et à long terme pourrait être en mesure d'influencer les États-Unis, l'indispensable soutien de l'État juif.

C’est d’Europe qu’est parti le mouvement visant à arrêter tous les échanges universitaires entre les universités européennes et israéliennes. A ce stade-ci, les organisateurs de ce mouvement n’ont pas encore réussi à geler ces échanges mais ils n’ont pas abandonné leurs efforts.
C’est aussi en Europe où le projet BDS trouve ses appuis les plus fervents.
C’est également en Europe que se manifeste le nouvel antisémitisme sous couvert d’antisionisme ou de justice réparatrice (Restorative Justice).
Il est important de noter que les gouvernements d’Europe de l’Ouest soutiennent toujours Israël, mais ces gouvernements sont très sensibles à leurs opinions publiques et il n’est pas impensable qu’ils finissent par basculer un jour.

Léon Ouaknine 31 août 2014