samedi 12 novembre 2016

POURQUOI TRUMP ?


L’élection de Donald Trump a provoqué un véritable électrochoc aux États-Unis et ailleurs dans le monde. Ce qui me surprend n’est pas qu’il ait gagné, c’est le niveau d’effarement des gens. Mais à bien y penser ce n’est pas si surprenant, tellement les media sont devenus un show et non un véritable lieu de débats.
Deux facteurs importants interreliés expliquent selon moi ce qui est arrivé.
1.     Une lutte de classe qui s’exprime sous la forme d’une jacquerie, parce que les classes exploitées ont avalé depuis longtemps l’idéologie dominante faute d’outils pour penser leur exploitation de façon intelligible (Manufacturing consent. Noam Chomsky). De plus, depuis le consensus de Washington de 1991 suite à l’implosion de l’URSS - le capitalisme est donné comme phénomène naturel indépassable, une réalité du même ordre que la gravitation - aucun intellectuel de renom hormis Noam Chomsky n’ose plus s’aventurer dans ce champ.
2.     L’angoisse identitaire de ceux qui perdent pied, face à une mondialisation qui les crucifie.
En ce qui concerne la paupérisation croissante de millions de gens, tout a été dit ou presque. Les traités de libre échange ont décimé l’industrie manufacturière, la financiarisation de l’économie a permis à quelques acteurs de profiter de leurs manipulations des  marchés (scandale du Libor et des taux hypothécaires) sans en subir les contrecoups négatifs (socialisation des pertes par le sauvetage des grandes banques et des compagnies d'assurances, etc. au principe qu'elles étaient trop indispensables pour qu’on les laisse faire faillite - too big to fail). Cet ultra-libéralisme entièrement à la solde d’une hyper-classe de possédants, a massivement éviscéré les principaux acquis sociaux de la deuxième moitié du XXème siècle, sans omettre, cerise sur le gâteau, un mode de taxation dément, Trump et en fait tous ses semblables arguent de pertes gigantesques pour ne jamais payer d'impôts sur le revenu, ce qui fait dire à Warren Buffet (2ème ou troisième plus grosse fortune des E-U)  que la lutte de classe existait mais qu’elle avait été gagné par les hyper-riches au-delà de toute mesure, citant à l’appui de ses dires, que son taux réel d’imposition en tant que milliardaire était beaucoup plus faible que celui de sa secrétaire. 
Le résultat de cette prédation systématique est que depuis les 40 dernières années, hors les 1% les plus fortunés, il y a eu une stagnation des revenus réels de l’immense cohorte qui n’a pas de diplôme d’une université reconnue (au moins 90% de la population) et un taux de chômage réel beaucoup plus important que ce qu’en rapportent statistiques officielles. Il faut savoir que des millions de gens ayant abandonné tout espoir de trouver un emploi à temps plein permanent sortent des listes officielles de chômeurs. Il faut comprendre également que des millions de gens qu’on a affublé du titre d’auto-entrepreneur, survivent difficilement avec des macs-job à temps partiels. Auparavant, les gens pouvaient lutter au plan économique avec des syndicats, en faisant grève et en forçant ainsi les patrons à négocier. Depuis Reagan, tout ça a quasiment disparu, les syndicats ne sont plus que l'ombre de ce qu'ils étaient. Aujourd'hui, les travailleurs ont perdu tout pouvoir de négociation puisque l'alternative est directement la suppression d'emplois. Le salaire horaire a été réduit, parfois de 40$ à 15$ pour le même job. La couverture santé a disparu de presque tous les emplois manufacturiers et de services sauf pour quelques groupes de privilégiés, employés gouvernementaux, armée, etc. Au plan économique, l’hyper classe possédante rafle presque tout l'accroissement de productivité. La disparition de presque tout pouvoir de négociation  est probablement liée moins à la disparition de l'URSS qu’à la fin du rêve socialiste dans le monde, entraînant une forme de résignation face la nouvelle loi d’airain du monde. Ainsi, avec la mondialisation, l'économique est devenue suprême et l'importance du politique a régressé au point de devenir le simple cache-sexe de l'économique, puisque les mécanismes du marché se rient maintenant des gesticulations des élus, surtout si ceux-ci arborent des idées progressistes.
Tout ceci ne relève pas d’une simple phase passagère, non seulement parce que les emplois perdus dans l’industrie manufacturières ne reviendront pas, mais parce que la robotisation de l’économie va s’accélérer; on prévoit que 40% des emplois actuels vont disparaître de ce fait dans les 20 ans qui viennent, même dans le domaine des services, qu’on croyait immunisé. À titre d’exemple, une partie de plus en plus importante d’articles de journaux sont rédigés par des algorithmes à partir des dépêches des agences de presse, l’informatisation de toutes les actes judiciaires permet maintenant de se passer du soutien para-légal, la jurisprudence et les analyses qui la concerne étant maintenant accessibles instantanément dans tous les bureaux d’avocats. 
Jusqu’au début des années 70, l’ascenseur social fonctionnait encore, ce qui permettait à un parent d’être convaincu que son enfant aurait une vie meilleure que la sienne, de même que la sienne avait été meilleure que celle de ses parents. L’avenir était porteur d’espoir et entretenait le rêve américain, que le travail et la détermination étaient les clés d’une meilleure vie. Aujourd’hui le parent sait que le futur de son enfant sera moins reluisant que le sien et pourrait même être catastrophique. Lentement l’évidence s’est installée, l’avenir bouché pour l’immense majorité, les dés pipés malgré les discours lénifiants des élites supposément progressistes des Obama, Clinton et compagnie. Ceux-ci avaient vendu l’idée d’une mondialisation heureuse avec NAFTA et l'OMC. Elle fut effectivement dorée pour le grand capitalisme américain, les Apple, IBM, Amazon, Facebook, Starbucks et les autres, qui se positionnent en fonction d’un marché mondialisé, et qui utilisent les rivalités entre États pour garer leurs profits là où l’imposition est minime ou inexistante. Lorsque les perdants ont constaté que le rêve des uns était le cauchemar des autres, leur cauchemar et qu’ils ont protesté, on les a accusé de populisme, c’est-à-dire de réagir émotionnellement et non en réfléchissant froidement. Rien n’est plus scandaleux que cette accusation de populisme; lorsqu’on réalise qu’on se fait enc..  par ces élites, comment ne pas réagir autrement ? Comme si les élites agissaient rationnellement lorsque leurs grandes banques ont jeté des millions de personnes à la rue en les expulsant frauduleusement de leurs logements. En vérité, le populisme est une réaction naturelle devant les effets de l'impitoyable prédation des élites capitalistes, confortés par les élites intellectuelles et médiatico-politiques, dont le destin leur est lié. 
Voter, un acte politique survenant tous les quatre ans, était devenu l'unique moyen des perdants d'exprimer leur désespoir.
Le deuxième facteur est clairement relié au premier, la mondialisation capitaliste exige in fine une approche multiculturelle pour mieux vendre les produits, tant sur le marché intérieur que sur les autres. Une compagnie ne vend pas son produit à un citoyen, c'est-à-dire à un acteur invoquant sa raison pour participer à l'orientation politique de la cité, elle vend son produit à un client, c'est-à-dire à un consommateur marqué par sa culture. Les grandes corporations sont donc naturellement amenées à favoriser une idéologie multiculturaliste et poussent les gouvernements à adopter partout des politiques d’accommodements raisonnables, pour encourager les flux migratoires et conforter leur image mondiale. Or ces politiques d’accommodements créent partout des déchirures du tissu social des nations, accroissant un sentiment d’aliénation, les gens se sentant de moins en moins chez eux. On le constate partout en occident. En effet, les politiques migratoires des grands pays occidentaux ont favorisé l’entrée de millions de migrants, venus d’un ailleurs géographique, culturel ou religieux. Parallèlement à cette politique d’État, l’idéologie des droits de l’homme s’est transformée en doits-de-l’hommisme, dans une dérive devenue folle, avec les conséquences qu’on peut voir dans tous les pays occidentaux ; suscitant une révolte massive des peuples, le Brexit au Royaume-Uni et les bouleversements qui s’en viennent en France et dans tous les autres pays européens. Ce ne sont pas les cris de vierges indignées des élites intellectuelles et médiatico-politiques qui changeront cette angoisse existentielle que ressentent les peuples face à ces millions de gens qui ne demandent plus comme avant à s’intégrer, mais qui exigent que le pays s’adapte à leurs exigences au lieu que ce soit l’inverse. Tant au Royaume-Uni, qu’en France et aux États-Unis, ce sursaut du peuple au travers des processus électoraux exprime un refus des politiques des élites.


LE RETOUR DU RÉEL
Tout ceci a mené à des protestations du genre « Occupy Wall Street » mais à rien d’autre de fortement structuré, offrant une analyse claire de ce phénomène d’exploitation. Il n’est pas étonnant que le seul moment où la colère pût s’exprimer fût les élections, avec les millions de gens soutenant Sanders (un authentique progressiste) et des millions d’autres mesmérisés par un mégalomane caractériel.
Trump est un capitaliste qui se fout complètement du sort des autres et qui se fera vite de grands amis à Wall Street, parce qu’il vise uniquement à maximiser ses intérêts. Il déplait aux élites uniquement parce qu’il n’est pas du sérail et qu’il n’a aucune manière, mais leurs intérêts convergent et je prédis que les élites capitalistes et financières vont très bien s’accommoder de lui.
Il a soulevé les masses, parce qu’il parlait avec un langage cru, en opposition totale avec le politiquement correct. Plus il disait des choses horribles, plus il était authentique, et c’est ça qui a plu et emporté l’adhésion parce que les gens voyaient bien que le langage policé d’un Jeff Bush ou d’une Hillary Clinton, était totalement convenu, robotique, faux et visait à chaque fois à dire les choses de façon à ne déplaire à personne. Les gens ne s'y sont pas trompés, Hillary n'a soulevé aucun enthousiasme comparable à celui suscité par Sanders ou Trump, les gens se sont ralliés à elle, faute de mieux, mais ce faute de mieux n'était plus suffisant pour nombre d'entre eux. C'est injurier beaucoup de femmes et d'hommes de dire que c'étaient des décérébrés du fait de leur vote pour Trump. Le désespoir d’une immense cohorte d’électeurs est tel qu’ils ont opté plutôt pour une force « disruptive » perturbatrice, certains sans aucune illusion sur Trump, le mégalomane; l’alternative, Hillary, apparaissant manifestement comme la quintessence de l’élitisme et du statu-quo, comme ses discours à Wall Street, finalement exposés, l’ont bien montré. 
Était-ce une bonne stratégie de changement ? je n’en sais rien, mais je sais que si une société survit par son centre, elle ne progresse que par ses extrêmes. Ce sera probablement une énorme déconvenue
Personnellement, bien que je ne partage pas du tout l'idéologie et les méthodes d'Hillary, si j’avais été américain, j’aurais voté à contrecœur pour elle, à cause de la cour suprême et du changement climatique. 
En ce qui concerne la politique étrangère de Trump, je suis certain qu’il ne pourra pas aller très loin dans la transgression, parce que je crois effectivement à ce qu’a dit Madeleine Albright « Les États-Unis sont la nation indispensable », pour au moins les 50 prochaines années, et que Trump ne pourra pas désengager les États-Unis sans des conséquences très graves. Il ne resterait que deux avenues aux élites si Trump s’écartait trop des lignes rouges : la destitution (impeachment) et l’assassinat.