jeudi 22 décembre 2016

LA MÈRE DE TOUS LES CRIMES : LA VIOLENCE SACRÉE DE DIEU


Aucune foi de la mouvance abrahamique n’est indemne de violence.

Ce texte est extrait d'un livre publié aux éditions Grenier, que j'ai écrit en 2009 : Il n'y a jamais eu d'abonné au N° que vous avez appelé !


Là comme ailleurs, le judaïsme, religion ancienne indubitablement cruelle dans ses textes, mais pacifique dans les faits, a ouvert la voie. Ainsi Dieu ordonne assassinats et massacres monstrueux en Égypte et dans le pays de Canaan – parfois exécutés par la divinité elle-même[1]. Certains passages de la Torah frisent l’horreur, telle la mise à mort de quatre cents faux prophètes égorgés par le prophète Élie de sa propre main.
Y a-t-il livre saint plus sanguinaire[2] ? En tout cas, il fait partie des top du palmarès à ce sujet. Peu importe que les violences mentionnées dans la Bible aient réellement eu lieu ou pas. Personne ne croit que tous les premiers-nés d’Égypte moururent effectivement, mais, symboliquement, ces morts voulus par Dieu eurent lieu, leurs narrations dans la Bible en attestant. Ces massacres, dont certains dirigés contre le peuple élu lui-même[3], ne pouvaient donc être que justes et mérités, exemples de la parfaite sagesse de Dieu. Les pires massacres bibliques furent les génocides commandités par Dieu et exécutés par Josué à l’encontre des peuples cananéens. Lorsque ses ordres ne sont pas pleinement obéis, Dieu exprime sa colère et punit l’impudent. C’est ainsi que Dieu ordonna la destruction de tous les Amalécites, hommes, femmes, enfants, vieillards, sans exclure leur bétail. Le roi Saül s’exécuta, mais saisi d’un accès de faiblesse, il épargna Agag, le roi des Amalécites. En punition de sa désobéissance à l’ordre divin de tuer tout le monde sans exception, Saül perdra sa couronne au profit de David.
L’immense grâce du judaïsme fut d’avoir rapidement viré sa cuti, et du fait de son errance, jeté aux oubliettes de l’Histoire la notion de « violence sacrée » du moins jusqu’au réveil de l’irrédentisme religieux en Israël, deux mille ans après la destruction du temple. Cette résurgence de la violence sacrée est particulièrement bien illustrée par deux cas de juifs religieux ayant commis des crimes horribles, Ygal Amir et Baruch Goldstein. Les deux assassins n’avaient pas reçu d’ordre direct ni ne faisaient semble-t-il partie d’aucun complot organisé ; leurs actions découlaient naturellement de leurs observances religieuses. Ygal Amir était ce qu’on appelle un juif orthodoxe moderne, qui s’était convaincu que la politique de recherche de la paix du premier ministre Yitzhak Rabin, plaçait celui-ci dans la catégorie talmudique de ceux qui peuvent être librement exécutés, parce que ses actions mettaient les juifs en danger. Ygal Amir on le sait assassina le premier ministre. Le cas du Dr Baruch Goldstein est similaire bien que la justification de la fusillade où il massacra 29 croyants musulmans dans la mosquée située sur la tombe des patriarches de Hébron, provienne d’un autre passage des Écritures Saintes. Il s’était donné l’obligation d’exécuter l’ordre de Dieu de détruire tous les Amalécites[4], enfant, femme, homme et bétail leur appartenant, pour se venger de leurs actes commis contre les juifs durant la sortie d’Égypte. Bien que ce fut un ordre divin, la tradition talmudique avait déterminé que cet ordre de Dieu ne pouvait plus être exécuté parce que suite aux mouvements de population, il n’était plus possible de déterminer qui était d’ascendance Amalécite[5]. Toutefois dans les écoles religieuses orthodoxes, on rappelle qu’à chaque génération, des Amalécites se dresseront pour essayer de détruire le peuple juif. Les ennemis des juifs sont donc de tout temps considérés comme une résurgence des Amalécites, tels l’Inquisition ou Hitler. Pour Goldstein, les Palestiniens étaient les Amalécites modernes. Ainsi que le note Noah Feldman[6] dans un article récent[7] à propos de Goldstein, son acte abominable fut célébré dans les milieux ultra-orthodoxe. Sur sa tombe, l’épitaphe le décrit comme un saint et un martyr du peuple juif, « ayant les mains propres et le cœur pur».

Les évangiles sont plus doux, mais les contradictions abondent. Le prince de la paix n’est pas venu apporter la paix, mais le glaive[8] pour séparer ce qui est uni. En effet, Jésus a dit aux douze apôtres : « Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la Terre : je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive. Oui, je suis venu séparer l’homme de son père, la fille de sa mère, la belle-fille de sa belle-mère : on aura pour ennemis les gens de sa propre maison. Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui ne me suit pas n’est pas digne de moi. Qui veut garder sa vie pour soi la perdra ; qui perdra sa vie à cause de moi la gardera... ». Le christianisme se présente pourtant comme une religion d’amour, d’où toute violence doit être exclue au point qu’il faille tendre l’autre joue si on a été giflé sur la première. Cependant les pères fondateurs ont fait le choix d’adopter intégralement comme paroles avérées de Dieu, tous les livres de l’Ancien Testament à côté des Évangiles. Dès lors, l’Église endossait l’idée que tous les génocides et massacres ordonnés par Dieu étaient justes et mérités. On pourrait penser que les derniers papes confrontés à l’horreur de l’holocauste auraient déclarés caducs les arrêts criminogènes de Dieu, il n’en est rien, Jean-Paul II et Benoît XVI ont rappelé que la parole de Dieu ne saurait être tronquée de quelque partie que ce soit. Là où le christianisme innove dans la violence, c’est lorsqu’il conclut que l’ensemble du peuple juif est déicide, pas simplement les contemporains du Christ, mais tous leurs descendants pour l’éternité, sauf ceux qui se convertissent à la nouvelle foi. On connaît les résultats de ce que l’historien Jules Isaac avait décrit comme « deux mille ans de mépris[9] ». L’Église a manifestement oublié de tenir compte du message de non-violence du Christ ! Elle ordonnera les croisades accompagnées, comme on sait, de larges rivières de sang au cri de « Crois ou meurs ! » Elle mettra sur pied l’Inquisition. Mein Kampf, le livre d’Hitler annonçant son programme meurtrier, bénéficie du nihil obstat[10] de l’Église, contrairement au Deuxième sexe de Simone de Beauvoir, mis à l’index parce que contraire à la morale et aux enseignements de l’Église. Cette simple juxtaposition de deux ouvrages contemporains ayant eu des effets considérables sur le XXe siècle, est cruellement révélatrice des vrais critères de violence du Vatican.       
Pour l’Église, l’émancipation de la femme était éminemment plus dangereuse que le programme politique du nazisme. Après l’attentat contre le Führer à Munich, en 1939, des messes furent célébrées par le cardinal de Munich, Mgr Michel Faulhaber, pour remercier le Ciel d’avoir épargné Hitler. Sur le génocide des Tutsis[11], l’Église fermera les yeux. Luchon, Les Andelys, Bruxelles, Rome, Fribourg [...], aux quatre coins de l’Europe, des religieux génocidaires hutus recherchés par la justice rwandaise ont repris leur ministère avec l’appui de l’Église de Rome comme au bon vieux temps de l’exfiltration des criminels nazis à travers les filières vaticanes. Indifférents aux contradictions de leurs positions, l’Église et les évangélistes américains se mobilisent comme jamais contre le droit à l’avortement au nom de la sacralité sans concessions de la vie, même à l’état potentiel d’embryons congelés, bien qu’ils ne s’opposent pas à la peine de mort pour des êtres humains très vivants et très conscients. Finalement les exemples de renoncement au cri de la conscience sont innombrables, à commencer par le pape Pie XII dont l’odeur de soufre ne se dissipe pas malgré les efforts héroïques de ceux qui l’aspergent de parfum en vue de le canoniser. On attendait de ce maître de morale et de son Église un seul geste, la révolte absolue devant l’horreur absolue. Il ne fût jamais posé.

Le Coran n’est pas en reste. Son prophète joint d’ailleurs le geste à la parole : il pourchasse ceux qui refusent de reconnaître son statut de messager de Dieu, il ordonne le massacre[12] de plusieurs tribus juives, s’attribue une part du butin des razzias et des captives de guerre pour son usage personnel. Le texte est tissé de bout en bout d’affirmations contradictoires, telles les versets « Point de contrainte en religion » suivi ailleurs dans le texte de la sourate à propos des hypocrites, des incrédules qui se détournent du chemin de Dieu : « Saisissez-les, tuez-les partout où vous les trouverez[13] ».
Sur l’échelle de l’ignominie, il est difficile de faire mieux.
Beaucoup plus grave, l’islam contrairement aux deux autres religions, ne présente pas la violence sacrée comme une exigence passée, mais comme valable pour l’éternité dans sa forme djihadiste, la guerre sainte. Comme en témoigne cet extrait d’un texte du XVIe siècle, cette obligation religieuse était prise très au sérieux, « L’obligation minimum d’un imam est de s’assurer qu’aucune année ne passe sans qu’il ait organisé une expédition militaire pour promouvoir les intérêts des musulmans, de telle sorte que le jihad se poursuive sauf si une raison impérieuse valide empêche momentanément son exécution ». Selon le professeur Majid Khadduri[14], auteur arabe contemporain, « l’idée de la perpétuité de l’état de guerre doit être maintenue jusqu’à ce que l’islam soit réalisé sur Terre ». En effet, dans la théologie islamique, la finalité de l’islam, quel que soit le visage de modération qu’il affiche, est d’amener le monde entier à Allah. D’où la division temporaire du monde entre le Dar-al-islam, lieu de la paix où la législation musulmane règne suprême, et le Dar-al-Harb, domaine de la guerre sous contrôle des infidèles. Le choix des mots n’étant jamais innocent, il vient renforcer encore une fois la notion sulfureuse de « violence sacrée » ordonnée par la divinité. Abdelwahab Meddeb, dans son livre La maladie de l’islam[15], n’hésite pas à affirmer que la «violence a été déposée dans le berceau de l’islam à sa naissance ».
Une autre forme de violence est à inscrire au bilan des religions abrahamiques : leur complaisance à l’égard de l’esclavage, une des pires formes de violence qu’on puisse imaginer. Les religions ne se sont opposées à l’esclavagisme que tardivement. Le judaïsme fut le premier à abolir de facto cette pratique dès le début de l’ère commune, quant au christianisme celui-ci ne procéda à l’élimination progressive de l’esclavage qu’à partir du Xe siècle en France et dans les siècles suivants pour les autres pays européens, pour finalement ne l’interdire complètement hors d’Europe qu’au XIXe siècle. L’interdiction de l’esclavage sur le vieux continent n’empêchât pas la chrétienté d’instaurer le terrible commerce triangulaire entre l’Europe, l’Afrique et l’Amérique, avec plus de 11 millions d’Africains arrachés à leur pays pour être vendus comme esclaves. Dès 1445, une bulle du pape Nicolas V appelant à la guerre sainte contre les nègres autorise le Portugal à réduire en esclavage les peuples infidèles. En 1513 le Pape attribue aux Espagnols des droits et des normes sur la découverte, c’est le Requerimiento. Les Indiens doivent adopter la foi catholique et reconnaître l’autorité de l’Église. S’ils refusent on peut leur imposer ces obligations par « le fer et le feu ». Si l’Église avait dès le début combattu avec détermination cette atrocité en excommuniant automatiquement tous ceux qui s’y adonnaient de près ou de loin, l’esclavagisme aurait été mis rapidement hors la loi. Quant aux musulmans arabes, ceux-ci avaient fait de l’esclavage, bien avant le commerce européen, une énorme industrie[16], avec les razzias et les pillages chez les infidèles, pratiques qui ne dérogeaient en rien au Coran. Au cours des siècles, ils auraient réduit en esclavage près de 15 millions de personnes. En fait, ce n’est qu’en 1968, oui je dis bien en 1968, que l’esclavage fut officiellement aboli en Arabie saoudite, suite aux pressions de leur allié américain. Quant à la Mauritanie, autre état musulman, l’abolition de l’esclavage a eu lieu officiellement en 1980, mais il resterait à ce jour plus de cent mille esclaves dans ce pays[17].




[1][1] Massacre des Égyptiens pour permettre la sortie d’Égypte en grand style. « Dieu durcit le cœur de Pharaon pour mieux accentuer la chute. » Comme comportement moral, on repassera !
[2] Ces violences ordonnées par Dieu n’ont évidemment jamais eu lieu. Selon l’archéologue Israël Finkelstein, les premières communautés israélites seraient elles-mêmes d’origine cananéenne, probablement des tribus dissidentes.
[3] Sur ordre de Moïse, massacre de 3000 hébreux dans le désert durant l’exode, fautifs d’avoir adoré le veau d’or pendant que Moïse recevait de Dieu les tables de la loi sur le mont Sinaï. Ex 32-21.
[4] Deutéronome 25-6
[5] La décision talmudique n’est en aucune façon une renonciation définitive à la violence sacrée, simplement celle-ci ne peut plus s’exercer faute de cibles clairement identifiées.
[6] Professeur de droit à l’Université Harvard, auteur du livre Divided By God: America’s Church- State Problem – and What We Should Do About It, Farrar, Straus & Giroux, 2005.
[7] « Orthodox paradox », New York Times, 22 juillet 2007.
[8] Mathieu, 10, 34 à 11, 1.
[9] Jules Isaac, L’enseignement du mépris, Grasset et Fasquelle, 2004.

[10] Nihil obstat, imprimatur de l’Église pour signifier que dans le livre rien ne s’oppose à ce qu’il soit publié ou lu par les fidèles.
[11] Rwanda: L’honneur perdu de l’Église, sous la direction de Christian Terras, Éditions Golias, Collection : Les Dossiers de Golias, Villeurbanne, 1999.
[12] Sam Harris note à la page 123 de son livre The End of Faith que Sayed Qutb, l’un des penseurs les plus influents de l’islam et père de l’islamisme sunnite contemporain, écrivit : « Le Coran nous montre une autre des caractéristiques dégradantes des juifs : leur désir insatiable de vivre à n’im- porte quel prix, même sans honneur ou dignité ». Cette insouciance à l’égard de la vie expliquerait en partie la fascination qu’exerce l’idée de devenir un martyr.
[13] Sourate VIII, verset 39 et sourate IV, verset 89.
[14] Enrico Joseph, Dieu serait-il violent ? Éditions Grenier, Montréal, 2005.
[15] Abdelwahab Meddeb, La maladie de l’islam, Seuil, 2002. Extrait tiré d’un article de Christian Roux, journaliste au Devoir.
[16] Huit millions d’esclaves transportés du VIIIe au XIXe siècles, les principaux marchés étant le Maroc, Tripoli, l’Égypte et l’Arabie. Blog de Paul Vaurs : innovation démocratique.org, février 2005.
[17] Christian Delacampagne, Histoire de l’esclavage, de l’antiquité à nos jours, Le livre de poche, Paris, 2002.


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