mardi 14 novembre 2017

HOMMAGE À MON AMI CLAUDE JASMIN



Un de mes grands amis est décédé en août, Claude Jasmin, cancérologue, praticien et professeur des universités en France. 

Je n'ai pu aller à l'enterrement en France et je n'ai rien pu dire jusqu'à aujourd'hui. 
Ce petit texte s'insérera dans l'hommage que lui prépare sa fille Nadine. 

Jai rencontré Claude tout à fait par hasard. Je revenais en France en 1998, l’ayant quitté 30 ans auparavant pour le Canada, pour occuper un poste de consultant senior dans la pratique « santé » de la firme Ernst & Young ». Mon patron le Dr Pierre Anhoury, un des associés de sa firme, avait collaboré avec le professeur Claude Jasmin à la rédaction du dernier livre de celui-ci "Longévité et qualité de vie : défis et enjeux" en lui fournissant un article sur le manque de systématisation des systèmes d'assurance-qualité en milieu hospitalier. Il m’avait parlé de ce médecin, praticien et professeur des universités, et voulait absolument que je le rencontre, tant cet oncologue était incontournable dans notre domaine. Pour mallécher davantage, Pierre me susurra à l’oreille, « vous allez bien vous entendre, lui aussi est juif et il vient du Maroc ». Si cela joua, ce fût à mon insu. Rendez-vous fut pris et c’est lors dun déjeuner à Villejuif que lamitié qui me lia à Claude naquit soudainement. Bien qu’il y eut de multiples et bonnes raisons à notre amitié, je ne puis la caractériser vraiment qu’en me référant au mot de Montaigne, « parce que, c’était lui ; parce que c’était moi » lorsqu’il évoquait ses liens avec Etienne de La Boétie. Amitié soudaine, amitié sans mots, invraisemblable complicité entre deux personnes d’un certain âge qui n’avaient plus lexcuse de ladolescence pour justifier une telle fulgurance. 

Nous avons je crois abordé presque immédiatement une chose qui nous tenait à cœur, le rapport étrange qui se crée instantanément entre un malade et son médecin, rapport complexe qui lie un être en état de faiblesse, requérant assistance auprès d’un autre, remettant même sa vie entre ses mains, les deux créant sans le vouloir nécessairement, un rapport de dominant à dominé ; un rapport foncièrement malsain jusqu’alors et quil sagissait de transformer idéalement en une alliance thérapeutique asymétrique, mais fondé sur un réel respect mutuel, où l’ultime décision concernant sa vie appartient au soigné et l’expertise au soignant. Notre rencontre fut un de ces moments parfaits où se rejoignaient une sensibilité commune, deux esprits toujours assoiffés et deux expertises distinctes. Claude me déclara alors qu’il serait intéressant que nous développions conjointement un DU (Diplôme Universitaire) dans le cadre de la faculté de médecine où il officiait en tant que chef de service, DU qui aborderait ce thème du rapport Soigné/Soignant qui nous était cher à tous deux. Je m’engageais à concevoir rapidement un ensemble de séminaires axé sur l’empowerment du soigné, notion qui m’habitait depuis toujours, et que nous présenterions ce projet au Président de l’université que Claude connaissait bien. Cest ainsi qu’émergea le DU de qualité en santé, intitulé « Vers l’émergence de la coresponsabilité Patient/Soignant ». 
Notre projet commun fut un succès exceptionnel, dura 5 ans et ne s’arrêta que lorsque je dus retourner à Montréal, sous les menaces conjointes de ma fille et de ma femme, anxieuses de retrouver le froid et leurs milieux. Le succès advint parce que Claude avait un carnet d’adresse de sommités scientifiques, étourdissant, qu’il jouissait dune telle renommée et estime, qu’un seul coup de fil de sa part suffisait pour obtenir la collaboration des plus grands, mais Claude et moi reconnaissions que sans la collaboratrice bénévole qu’il nous trouva, l’élégante madame Nicole Pantalacci, main de fer sous un gant de velours, le destin de notre DU eut été différent. Ni lui, ni moi, n’aurions dormi ces cinq année-là sur nos deux oreilles. Je connais très peu de gens capables de créer des dévotions aussi précieuses; Claude est un de ceux-là. Nicole, évidemment, devint une amie très proche. 
Dans la foulée de ce projet, Claude m’invita à siéger sur le comité directeur d’une organisation quil avait créée, le conseil international pour un progrès global de la santé, où se retrouvaient deux prix Nobel. Dialoguer avec ces gens était naturel pour Claude, pour moi, non, et ça me prit un peu de temps pour le faire.
Notre complicité intellectuelle ne s’arrêtait pas là, nous avions de longues et passionnées discussions sur de multiples sujets lors des dîners que nous avions, soit chez lui, soit chez moi. Et bien sûr, nous étions loin d’être toujours d’accord. Cest ainsi quun jour alors que je lavais invité à venir donner une conférence à Montréal sur un de ses domaines d’expertises, loncogériatrie, je l’informais que j’écrivais un livre très critique à l’encontre des trois premières religions abrahamiques, donc aussi très hostile à la religion juive, il s’emporta puis reconnut mon droit à la différence d’opinion sur un sujet qui lui tenait si viscéralement à cœur. Mais aucun désaccord intellectuel ne pouvait affecter la proximité qui nous liait. Lorsque ma femme Viva eut un cancer du sein, de nature assez agressive, je lui envoyais une copie complète de son dossier pour avoir une seconde opinion, sa réponse ne se fit pas attendre, il appela aussitôt et nous confirma que le protocole prévu pour la soigner était à ce stade-ci celui qui convenait, nous rassurant ainsi sur la qualité du traitement prévu.
La terrible maladie qui le frappa, lAlzheimer, et par ricochet sa femme, la merveilleuse Didi, et ses enfants, navait pas débuté soudainement; j’avais déjà remarqué des signes annonciateurs quelques années auparavant mais je n’osais pas y accoler un nom, n’étant pas un spécialiste, ni n’osait en parler à Didi. Il est dur de voir comment l’Alzheimer arrache morceau par morceau, ce qui fait de quelquun un être humain et les déchirures que cela inflige à l’entourage. 
Claude était un chercheur et un clinicien brillant, son intelligence manifeste, mais ce qu’il avait dunique, c’était son attention à l’autre, si immédiate, si totalement dénuée de tout calcul, si respectueuse, qu’on savait spontanément que cette personne était rare et que son absence créerait un vide particulier. 
Oui, Claude me manque, parce que c’était lui ; parce que c’était moi.


15 novembre 2017.