mardi 12 juin 2018

LE POUVOIR DES MOTS




Ce livre est né d’une indignation. Un journal gratuit de Montréal affichait un jour une immense photo d’un leader musulman bien connu au Québec avec les mots, « pas assez de diversité au Québec… intolérable racisme systémique… »
Une telle offense à la vérité ne pouvait pas, ne devait pas rester sans réponse. Les mots mentaient ou on les vidait de leur sens. Il fallait réagir !

Les mots servent à communiquer n’est-ce pas ?
Oui mais pas seulement; ils servent aussi et plus encore à à dominer.
Leur pouvoir est immense. C’est avec des gestes et des mots que la mère conforte et encourage son enfant à grandir, à s’affirmer, à avoir confiance en lui. C’est avec des mots qu’il est accueilli dans la société, à l’école, c’est avec des mots qu’il interagira avec ses camarades, qu’il se fera des amis et qu’il deviendra par la suite citoyen.
Les mots nous sauvent, nous enchantent, mais ils peuvent aussi nous heurter si profondément que la blessure demeurera une plaie ouverte jusqu’à la mort, car si les émotions existent indépendamment des mots, elles s’expriment aussi au travers de ceux-ci et l’effet de ces mots est à la hauteur de la violence du ressenti.
Qui n’a pas connu ce moment unique, où la parole de l’autre l’a ébranlé dans ses certitudes ou ses croyances, l’a forcé à reconsidérer d’un œil différent le monde autour de lui.
Il n’existe aucune force plus puissante que les mots dans l’histoire humaine. Qui n’a pas en tête ces mots impérissables « I have a dream » du pasteur Martin Luther King jr prononcés le 28 août 1963 et qui aboutirent à l’abolition de la ségrégation raciale aux États-Unis. Qui ne se rappelle ces 95 thèses que Martin Luther cloua sur la porte de l’église du château de Wittenberg le 31 octobre 1517, lançant par ce geste la réforme protestante qui entraina les guerres de religion et le schisme de la chrétienté.
Le pouvoir des mots dépend en grande part de l’éloquence de l’orateur, ou du style de ses écrits. Un discours sans amplitude, un texte morne, une voix fluette, ne donnera aucun résultat, ne soulèvera aucun enthousiasme, n’aura aucun effet, même si le discours est remarquablement cohérent et pertinent. Le discours a besoin d’autre chose pour être audible et cette autre chose, c’est sa capacité à bouleverser les gens, à ravir les âmes, à capturer l’assentiment de tous. Ça s’appelle le charisme et ça carbure à l’émotion, et même si l’intelligence des propos est forte, ce qui emporte vraiment l’adhésion, ce sera toujours l’émotion suscitée. Démosthène combattit ses difficultés d’élocution en s’entrainant à parler avec force avec des cailloux dans la bouche sur la plage face au bruit des vagues; il fut l’un des plus grands orateurs d’Athènes et un homme d’État de premier plan. Hitler hypnotisa littéralement les foules allemandes, par ses discours enflammés et par l’orchestration d’un mysticisme pangermanique; face à lui, Churchill devint l’âme de la résistance britannique, ses discours puissants promettant le sang et les larmes, galvanisèrent ses compatriotes jusqu’à la victoire contre le nazisme.
Cependant, même éloquents les mots ne servent pas qu’à communiquer, à transmettre une information factuelle ou ravir l’âme de celui qui écoute. Ils ont ceci de particulier, en occident du moins, d’être devenus la porte obligée vers le pouvoir politique. Celui-ci évidemment repose sur bien autre chose que la maitrise de la parole, et les détenteurs du vrai pouvoir agissent sans nécessairement devoir gesticuler sur la scène politique. Il n’en reste pas moins qu’en démocratie libérale, l’apparence du pouvoir citoyen demeure le politique et il est impossible de se faire élire à un poste quelconque sans faire un discours à une assemblée de votants pour les convaincre de vous élire. Impossible également d’avoir une influence politique ou idéologique visible sans recourir à la parole ou à la plume[1]. Ces discours et ces écrits cherchent évidemment à convaincre, à décrire un meilleur avenir, à faire accepter comme normal et évident des choses qui ne le sont pas nécessairement. Pour cela leurs auteurs doivent se présenter comme les garants du vrai et du bien. Mais qui définit le vrai et le bien ? Le temps n’est pas si loin où cette tâche appartenait presque entièrement aux gens d’église, c’est depuis quelques générations, le mandat que se sont attribué les intellectuels et le résultat n’est pas nécessairement meilleur selon Noam Chomsky (Comprendre le pouvoir, p. 161.) « Si par le terme "intellectuel" on désigne les gens qui utilisent leur cerveau, alors ils sont partout dans la société. Si par "intellectuel", on veut dire les gens d’une classe particulière dont le métier est d’imposer des idées, d’inventer des idées pour ceux qui occupent le pouvoir, de dire à tout le monde ce qu’il faut croire, et ainsi de suite, alors oui, c’est différent. Ces gens-là sont appelés "intellectuels", mais il s’agit en réalité plutôt d’une sorte de prêtrise séculière, dont la tâche est de soutenir les vérités doctrinales de la société. Et sous cet angle-là, la population doit être contre les intellectuels, je pense que c’est une réaction saine. »
Il n’y a presque jamais eu un seul camp du bien et du vrai sur quelque scène politique que ce soit, on imagine mal un intellectuel reconnu sans un lot d’ennemis professant chacun des positions diamétralement opposées. Depuis la révolution française, une sorte de bi-polarité du champ politique s’installe généralement sous les vocables généraux de gauche et droite. Selon les lieux et les époques, ces polarités opposées invoquent la raison ou la foi, le progressisme ou le conservatisme, le nationalisme ou l’internationalisme, le capitalisme ou le communisme, la laïcité ou l’intrication religieuse. Évidemment la morale est revendiquée des deux bords et chacun fourbit ses armes intellectuelles et idéologiques pour prouver que lui seul représente le bien et le vrai face au mal et au mensonge.
Toute personne dotée d’un peu de sens critique fera automatiquement la part des choses, reconnaissant une dose de cynisme à l’un et l’autre camp. Mais depuis les années 80 l’un des camps déforme outrageusement les faits, masque le réel en vue de le rendre malléable à ses objectifs, et use d’une tactique qu’on croyait être l’apanage des officines soviétiques dans leurs efforts de formatage des esprits en inversant le sens des mots. On le voit avec l’assaut féroce contre la laïcité lorsqu’on veut faire dire à ce mot qu’il conforte la place du religieux au cœur de l’école, lorsqu’on prétend répondre aux aspirations féminines en réclamant des tribunaux islamiques de la famille, lorsqu’on invoque le vivre-ensemble pour mieux instaurer le vivre-séparé des communautarismes. Et que dire du mot « antiracisme » lorsque celui-ci désigne, sans gêne aucune, un racisme à géométrie variable, l’islam qualifié sans rire de religion de paix et d’amour. Que dire encore quand au Québec, le Premier Ministre Philippe Couillard agissant en tant que magistrat suprême, ose clamer haut et fort dans une mosquée « Allahu Akbar ». L’absence de mots devient elle-même significative, quand pas une seule fois durant les cinq années de sa présidence, François Hollande n’a prononcé le mot islam radical. Il fallait une sacrée dose de détermination au vu des attentats meurtriers qui firent des centaines de victimes à Nice et au Bataclan. Comme si ne pas nommer les choses permettait de nier le réel. Peut-être une forme d’incantation magique ?
Cette entreprise d’inversion des valeurs passant au travers de la manipulation langagière fut magistralement décrite par Georges Orwell dans son célèbre livre 1984. La guerre, c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage. Et justement, il nous faut reconnaitre que nous sommes en guerre, contre le troisième totalitarisme de l’époque contemporaine, l’islam politique, en guerre au sens où Victor Hugo disait que « la guerre, c’est la guerre des hommes, la paix, c’est la guerre des idées ». Hélas cette guerre des idées est mal engagée parce qu’une immense armée d’intellectuels et de faiseurs d’opinion qui avaient placé leur foi et leur espérance dans le rêve marxiste, se sont retrouvés orphelins de leur rêve de justice universelle avec l’écroulement de l’URSS. Orphelins mais la haine toujours chevillée au cœur contre cette société qui a refusé de s’écrouler et dès lors toujours actifs dans leur désir de formater les esprits dans les collèges et universités, dans l’attente des lendemains qui chantent. Il n’y a rien d’illégitime à détester ce monde, mais ce qui est intolérable, c’est lorsque ce sentiment se conjugue avec la mauvaise foi. Rappelons simplement le mot apocryphe ou pas de Sartre, soucieux de ne pas révéler à la classe ouvrière les monstrueuses turpitudes de l’URSS « Il ne faut pas désespérer Billancourt ».  Cette fois-ci c’est plutôt, tant en France qu’ici au Québec, la volonté, de faire de victimes fétiches -  l’immigrant, le sans papier, le musulman - un nouvel acteur historique pour remplacer la classe ouvrière, dans le rôle que celle-ci a refusé de jouer : transformer radicalement la société. De bric et de broc, des mouvements se constituent, décriant comme rance et fasciste la quête identitaire du peuple québécois, mais valorisant à l’extrême celle des multiples diversités, usant et abusant des accusations de fascisme et nazisme à l’encontre des Québécois qui veulent persister dans leur être historique. Réactions de rejet de la légitimité d’un peuple au nom d’une internationale virtuelle ayant décrété que tout nationalisme est nécessairement raciste. Fallait-il tomber si bas dans l’ignominie pour qu’un intellectuel comme Charles Taylor qualifie de « poutinesque » la charte des valeurs ?
Oui, nous sommes en guerre, une guerre des idées, une guerre pour redonner aux mots leur vrai sens car malheureusement beaucoup de gens à la lecture des journaux, à l’écoute de la radio et télévision, plongés dans le tempo frénétique des media sociaux, ont du mal à décoder tous ces discours. Certains journaux comme Le Monde en France ont une rubrique appelée décodex pour aider les gens à discerner une véritable information des fake news. Or ce qui est suprêmement ironique, c’est que ce journal, autrefois présenté comme le journal de référence, manipule magistralement l’information pour ne pas décrire un réel qu’il juge attentatoire à ses convictions soi-disant progressistes. Ainsi, il existe deux sujets exemplaires dont on ne peut jamais parler librement. Deux sujets tabous, Israël et l’islam. Il importe peu que l’on soit d’accord ou pas, qu’on critique ou qu’on encense, mais le refus de considérer les faits au profit d’idées préconçues est flagrant. On parlera des malheurs de Gaza mais jamais dans les mêmes termes de ceux du Tibet, de la Crimée, du Sahara occidental, de Chypre, de la Papouasie ou du Yemen. N’est-ce pas un cas patent d’hypocrisie de ces media célébrés; ils publient un décodex mais imposent une cécité de fer sur certains faits.
Sommes-nous mieux lotis ici au Québec avec des journaux comme Le Devoir ou La Presse ? Je ne le crois pas.
Les mots ont une puissance étrange, qu’est-ce qui dans le discours ou le texte est si fort qu’il entraine des foules jusqu’à commettre des horreurs sans nom, qu’il assujettit les lecteurs et impose un véritable formatage de la pensée commune.
Si Einstein, aussi fameux qu’il soit, présentait une théorie manifestement erronée, aucun de ses pairs n’accepterait de conforter ce fourvoiement. Poliment mais fermement, ils démoliraient sa démonstration, parce que toute affirmation dans le domaine scientifique est sujette à vérification. Les mots en science n’ont pas préséance sur le réel. Pourquoi en est-il autrement dans le langage de tous les jours, pourquoi n’est-il pas naturel pour chacun de nous d’examiner toute affirmation, tout discours, tout texte, tout mot, de façon critique, de douter de tout avant de l’accepter pour vrai ?
Répondre à cette question va bien au-delà de l’objet de cette introduction. L’énigme est si profonde que la biologie évolutionniste doit être convoquée. Disons simplement que l’évolution a fait de la plupart d’entre nous des moutons de Panurge[2]; en nous git un besoin identitaire si irrépressible que la philosophe Simone Veil disait que « … l’enracinement est le besoin le plus important et le plus méconnu de l’âme humaine ». Voilà pourquoi nous trainons avec nous cette détestable mentalité de troupeau, qui lorsque nous sommes en groupe, désarme le peu d’esprit critique et de sens moral dont nous sommes dotés. Il n’est donc pas surprenant que nous choisissions immanquablement le prêt-à-penser, plutôt que l’effort de débusquer nos a priori. On écoutera plus facilement celui qui flattera nos préjugés que celui qui pointera du doigt nos verrues mentales. Plus grave, deux chercheurs, Hugo Mercier et Dan Sperber[3] ont montré dans un article[4] absolument remarquable que l’usage de la raison n’a pas pour objet de cerner la vérité mais bien plutôt de gagner, en utilisant des arguments plutôt qu’à coups de poing. Ils se basent sur l’existence de biais cognitifs inconscients dont le biais de confirmation bien connu. Ce résultat vient conforter également les travaux de Daniel Kahneman, psychologue, prix Nobel d’économie ainsi que ceux de Jonathan Haidt (université de Virginie) qui montrent que l’homme dispose de deux systèmes cognitifs, le système 1, rapide, instinctif, intuitif, inconscient, capable d’engranger d’énormes quantités de données et le système 2, lent, réfléchi, analytique, linéaire, logique, grand consommateur d’énergie et tout juste capable de traiter une faible quantité de données. Examiner objectivement les faits requiert une intense concentration mentale alors que se reposer sur ses a priori inconscients n’exige quasiment aucun effort, aucune discipline rigoureuse. Jonathan Haidt a donné de ce mode de fonctionnement, une métaphore saisissante « L’éléphant et le cavalier ». L’éléphant est le système automatique, intuitif, le cavalier est la raison cartésienne. Dans les faits, c’est l’éléphant qui commande presque toujours, le cavalier paresseux ne fait pas le poids[5]. Ajoutons que l'homo sapiens plus proche en cela du chimpanzé que du bonobo cherchera naturellement, soit à dominer, soit devra se soumettre au plus fort. La façon de faire société de l'homme au-delà d'un seuil minimal de complexité, s'est toujours moulée sur un principe de hiérarchie, d'où la révérence à l'égard des autorités fortes même lorsqu'elles ordonnent des comportements monstrueux. On ne peut expliquer autrement pourquoi des millions de personnes ont obéi sans beaucoup d'hésitations à tous les dictateurs et monstres que l'histoire a répertorié (Hitler's willing executioners, Daniel J. Goldhagen 1996).

Être sur la brèche, attentif aux faits et à la vérité exige une lecture critique et un examen des sources, c’est requérir de la raison d’être toujours en surplomb des ressentis; une forme de détachement d’avec soi-même. Pas facile. 
Notre objectif avec ce livre ne vise pas à dire quoi penser à quiconque, nous voulons simplement rappeler le sens originel de certains mots et expressions. Les mots sont importants, leur sens est important, leur manipulation est intolérable. Non, la guerre, ce n’est pas la paix, la liberté, ce n’est pas l’esclavage, le voile islamique, ce n’est pas la libération féminine, la laïcité, ce n’est pas l’intrusion de la religion dans les écoles et ailleurs. Nous avons collectivement disséqué 75 mots à partir d’un lot initial de 300 mots significatifs à nos yeux. C’est au lecteur de décider si ces réflexions l’aideront à juger de façon plus critique les nouvelles en se rappelant que si chacun est maître de son opinion, il n’est pas maître des faits.

Léon Ouaknine



[1] Quoiqu’avec Justin Trudeau, c’est plutôt le souvenir d’une autre époque que ses qualités d’orateur qui lui ouvrit les portes du pouvoir !
[2] Il n’y a évidemment pas de gène du conformisme (mouton de Panurge) chez l’homme, de même qu’il n’y a pas de gène de l’obéissance chez le chien. Les humains ont sélectionné au cours des âges, les chiens les plus obéissants pour se reproduire et c’est de cette façon que du loup naquit une sous-espèce, le chien avec une forte prédisposition à obéir à l’homme. L’Évolution sociale de l’homo sapiens a fait de même; nous bêlons à l’unissons. (Yuval Noah Harari Sapiens, une brève histoire de l’humanité. Albin Michel, 2012)
[3] Hugo Mercier, Dan Sperber. The enigma of reason. Harvard university press. 2017
[4] Why do human reason ? Arguments for an argumentative theory. Hugo Mercier, Dan Sperber. Behavioral and brain sciences (2011) 34, 57-111 doi: 10.1017/S0140525X10000968. Cambridge University Press 2011
[5] Les clés du bien-vieillir. Léon Ouaknine Éditions du dauphin, Paris 2017 p163-185

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