mardi 19 mars 2019

AMALGAME. PAS D'AMALGAME





Il est presque inutile de rappeler les chaînes d’évènements devenus tragiquement familières tant en France qu’au Québec et partout où se trouvent des communautés musulmanes : un attentat terroriste a lieu qui fait une ou des centaines de victimes, le ou les terroristes affichent clairement qu’ils sont en service commandé au nom de l’islam et que cet acte de guerre vient punir une offense faite à l’islam, conformément aux injonctions religieuses.
Aussitôt l’attentat commis, de multiples instances agissent frénétiquement pour contenir et condamner toute réaction – qu’elle soit émotive et populaire ou articulée par des intellectuels rebelles au prêt-à-penser - qui imputerait ou connecterait l’attentat et l’horreur infligée à tous à l’islam, à la communauté musulmane ou à un musulman. Plus spécifiquement la sphère bienpensante – media, intellectuels bcbg, partis politiques, organismes officiels catholiques et juifs – ainsi que les représentants gouvernementaux, chef de l’État en tête, se mettent en mode overdrive pour affirmer main sur le cœur que l’attentat est le fait de déséquilibrés mentaux, qu’il ne faut surtout pas faire d’amalgame, que les musulmans n’y sont pour rien , que l’islam - une religion de paix et d’amour - condamne de telles horreurs ; bref les suppositoires CETUNDESEQUILIBRÉ, PADAMALGAM et CEPACALISLAM, sont administrés à doses non homéopathiques, en continu, jusqu’à ce que l’émotion se calme. Pour mieux y arriver, on organise des cérémonies variées, nombreux défilés des bonnes âmes, cierges, discours édifiants sur l’implacable rigueur judiciaire qui frappera les coupables, et ouvrages à la clé, genre : vous-n’aurez-pas-ma-haine ! Et cerise sur le gâteau, les diverses instances musulmanes montent aussitôt au créneau, pour appeler les gens responsables à la solidarité avec la communauté musulmane, contre l’odieuse islamophobie ambiante. 
Pendant longtemps, le mot amalgame n’était communément utilisé que pour désigner des mélanges d’éléments naturels ou de produits qui à première vue n’avaient pas grand-chose en commun. En ce sens, l’usage restait fidèle à la définition du dictionnaire « mélange d’éléments hétérogènes » au-delà bien sûr de son sens médiéval originel d’alliage du mercure et d’un autre métal.
Mais tout changea avec l’irruption dans la vie publique du terrorisme islamique en occident. Les attentats en pays musulmans ou sur le champ de bataille avec Israël étaient monnaie courante depuis des lustres mais comme c’étaient des attentats entre musulmans ou contre des Juifs, cela ressortait soit d’une logique de guerre civile, soit d’un conflit armé de basse intensité de nature territoriale.  Les attentats étaient donc perçus comme le fait de terroristes, certes musulmans, mais incidemment musulmans.
Avec la recrudescence des attentats et leur caractère de massacres délibérés d’un maximum de gens pour fins de terreur dans de nombreux pays comme la France, l’Angleterre, l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie, l’Autriche, les Etats-Unis, le Québec, le Canada, et bien d’autres, l’opinion publique occidentale s’interrogea - au début sur ses franges de droite - sur les liens existant entre ce terrorisme, l’islam politique et finalement se demanda si ce mode opératoire n’était pas intrinsèque à la religion musulmane elle-même, l’islam.
Les attentats visaient clairement à punir tous ceux qui voulaient user vis-à-vis de l’islam de la même liberté d’expression traditionnellement pratiquée vis-à-vis de tout sujet d’intérêt public, dans les limites définies par les lois du pays, notamment en France et au Québec. Les terroristes indiquaient par là qu’ils ne reconnaissaient pas les lois du pays, que les injonctions du coran avaient préséance sur toute loi humaine, quel que fût le pays, même si celui-ci n’était pas gouverné par la charia. Cette profession de foi a toujours accompagné tous les attentats et signifiait que l’islam était en guerre contre l’occident impie. On était en plein dans le scénario du choc des civilisations annoncé par le politologue américain Samuel Huntington.
Que peut bien signifier cette immense mascarade du « pas d’amalgame », qui se répète à chaque attentat ?
Deux choses : d’abord, nier la réalité, nier les faits, surtout ne jamais prononcer les mots qui, une fois dits, rendraient le réel visible, irrécusable et peut-être même irrémédiable. Prétendre que tous ces attentats relèvent du désordre psychiatrique est de l’ordre du performatif, bel exemple de pensée magique.  Ensuite, ne pas se mettre à dos la communauté musulmane qui en France compte de six à dix millions de membres, autrement dit un bloc d’électeurs devenu un incontournable politique. Il s’agit donc aussi d’un impératif électoral, d’où cette approche clientéliste des politiciens, avec peut-être malgré tout l’espoir secret que cette immense communauté finirait par s’intégrer comme le firent les diverses communautés qui s’installèrent précédemment sur le sol national et réussir à se fondre dans le moule français pour devenir aussi français que les Français. Et mutatis mutandis, même chose au Québec.
En réalité, aucun gouvernant ne croit plus sérieusement à cette fable, comme le démontrent les confidences du président François Hollande à deux journalistes Fabrice Lhomme et Gérard Davet qui publièrent ensuite leur livre Un président ne devrait pas dire ça (Éditions Stock, octobre 2016). C’étaient des propos hallucinants, tellement ils contredisaient les discours officiels : la cassure en France est profonde, deux peuples se côtoient et la partition, voire la guerre civile, sont possibles. Des scénarios que les hommes politiques et les États-Majors examinent aujourd’hui sérieusement. (Propos personnels confiés par Pascal Bruckner à l’auteur).



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