mardi 19 mars 2019

DIVERSES LAÏCITÉS




Que de mots pour dénigrer « la laïcité », un principe de la République française adopté de facto par le Québec lors de la déconfessionnalisation finale du système scolaire en 1997, le seul principe qui permette idéalement un véritable « vivre-ensemble » d’individus, de communautés, d’ethnies multiples et de tous les courants diversitaires qu’on puisse imaginer. Un principe simple visant à résoudre un épineux problème : dans un pays, où l’unanimité du temps des cathédrales est devenue impossible du fait de citoyens aux multiples allégeances religieuses ou athées, comment s’assurer que l’État ne soit pas la chose de quelques-uns, et ne favorise, hors ses citoyens, aucun particularisme, qu’il soit religieux, ethnique, politique ou genré ? Un tel État porteur de l’intérêt général ne peut choisir en gros qu’entre trois options : a) Il impose une religion d’État, comme l’Angleterre mais permet de nombreux accommodements pour respecter les sensibilités religieuses de chacun b) La neutralité, l’État permet au sein de ses institutions l’expression égale de tous les particularismes et communautarismes mais n’en favorise aucun. c) Le refus de toute allégeance à un particularisme religieux quel qu’il soit au profit d’un universalisme fondé sur la seule raison. Autrement dit : la séparation étanche de la religion et de l’État.

La première option en occident devint rapidement une variante de la deuxième. En caricaturant à peine, on peut dire de la deuxième option qu’elle correspond à la laïcité plurielle, ouverte, positive, inclusive, appelons-là du nom que le professeur Didier Long (École normale supérieure) lui a assigné « laïcité-halal » du fait de sa triple connotation : religieuse, communautariste et principale ennemie de la troisième option, la laïcité tout court, non adjectivée, celle que les séides de la deuxième appellent radicale et dont les partisans seraient des laïcards.

La philosophe Catherine Kintzler, une spécialiste de la laïcité, définit ainsi son principe d’organisation : « L’abstention absolue de la puissance publique en matière de croyance et l’exclusion des communautés de la formation de la loi sont les deux versants d’un État laïc où la laïcité est une condition quasi-transcendantale de la sphère publique [...]  La laïcité n’advient que lorsque l’État parvient à se dégager de sa gangue ethnique originelle en définissant un corps de citoyens sans références aux notions de religion, de race, de sexe, de genre ou de sang. » La différence conceptuelle et pratique entre la vraie laïcité et la laïcité-halal, est que la première pose comme fondement de la république et de la vie civique, le primat de la souveraineté individuelle, alors que la laïcité halal pose au contraire que la légitimité de l’individu est inconcevable hors du giron de sa culture ou de sa religion et qu’en conséquence les seuls acteurs légitimes de la vie civique sont les diverses instances communautaires.

Si au cours des millénaires, l’homme a réussi à s’extraire de l’état de nature grâce à la culture, il ne peut ensuite s’affranchir des traditions et pesanteurs sociales de celle-ci, qu’au moyen de la réflexion critique indépendante. Rappelons cette immortelle injonction de Kant « Sapere Aude. Ose penser par toi-même », seule garantie d’indépendance à l’encontre des pouvoirs en place.

Convenons tout d’abord que nous sommes tous porteurs de valeurs et de pratiques dont certaines agressent nos voisins. Cette loi d’airain est universelle. L’être humain en tant qu’être concret de chair et de sang est guidé prioritairement par ses désirs, ses goûts, ses émotions, et aussi par ses préjugés et sa culture, qui font qu’on préférera presque toujours faire confiance à celui qui nous ressemble qu’à celui qui vient d’un ailleurs géographique, religieux ou culturel. Ces pulsions primordiales ne relèvent pas d’un acte libre, on en est plutôt captifs. Comment alors, au sein d’une cacophonie de croyances contradictoires, faire taire notre part d’ombre pour dessiner une Polis ouverte à tous, et vivre nos différences sans être oppresseur ou opprimé ? Condorcet avait bien vu que la souveraineté individuelle devait être protégée des pouvoirs traditionnels, il déclarait : « L’individu n’a aucune raison de faire confiance, de croire sur parole : car seul le vrai a valeur d’autorité et hors de l’usage de la raison, il n’existe pas de critère absolu du vrai ; dans ces conditions, l’État devra faire le maximum pour armer les citoyens contre l’erreur. Tel est au fond le rôle de l’école publique. Tel est aussi le rôle de la loi qui est là pour protéger l’instruction des pouvoirs traditionnels toujours suspects. » Cette indépendance de l’esprit n’est jamais totalement acquise tant la laïcité réclame une pratique individuelle exigeante. En effet, dans sa vie sociale, on ne pourra jamais éliminer cette dualité au cœur de l’homme, entre un « moi vécu » enraciné dans sa culture, et ses croyances, et un « moi citoyen » guidé par des principes universels, idéalement indépendant de ses attaches culturelles, ethniques ou religieuses. Renforcer ce moi-citoyen serait illusoire si l’État ne garantissait pas au départ une école neutre, protégée de toute « laïcité-halal », une école ou l’autre est abordé hors de tout filtre particulariste communautaire ou religieux.

Et, c’est pour cette raison, tant au Québec qu’en France, que la vraie laïcité ne manque pas d’ennemis. Pour Charles Taylor, probablement le plus célèbre philosophe québécois, la culture dont on est issu n’est pas un simple habit dont on se vêtirait selon les circonstances, mais le lieu d’un étayage où l’individu se construit, dans la famille mais aussi à l’école. Il s’ensuit que faire de celle-ci un lieu exclusivement laïc serait pour cette tradition philosophique un déni d’authenticité dans la construction psychique de jeunes issus de toute culture minoritaire, regardée de haut, telle celle des autochtones ou des musulmans. En France, la patrie où naquit la laïcité, les faux nez abondent également, tel le Président Macron, qui pour mieux plaire aux « zinclusivistes » a récemment mis en garde contre la « radicalisation » de la laïcité en déclarant que « la République est laïque, mais non la société ». Tout est ambigu dans ses propos, à tel point que les tenants de la laïcité-halal sont ressortis ragaillardis de leur rencontre avec celui qui est censé être le défenseur en chef de la laïcité de l’État.

Au Québec, lors du débat sur la charte des valeurs (qui aurait dû être appelée pour ce qu’elle était, une charte de la laïcité), les suppôts de la laïcité-halal ont rédigé un manifeste « Pour un Québec pluraliste » qui s’opposait vivement à cette charte des valeurs et laissait entendre que les accommodements pour motifs religieux ont un impact si minime que ceux qui les combattent, les « laïcards », font preuve de fermeture vis-à-vis de « l’Autre » et même de racisme et évidemment d’islamophobie. Un impact si minime ! C’est la réédition de la blague de la jeune fille déclarant être juste un tout petit peu enceinte. Un accommodement pour cause religieuse, ce n’est pas juste un accommodement ; ceux-ci sont accordés au cas par cas à des individus, mais à la longue avec le nombre, ils créent de facto les bases jurisprudentielles d’un droit communautaire. Dès lors qu’on commence à édulcorer l’absolue neutralité de l’espace public et de ses mandataires, on y introduit des traces religieusement marquées – droit pour un fonctionnaire ou une institutrice d’afficher des signes ostentatoires religieux ou droit pour une personne de refuser de serrer la main d’une femme ou refus même de certains cours de biologie ou d’histoire de la Shoah. C’est la porte ouverte à toutes les dérives, ce n’est plus l’égalité des droits qui prime mais un droit à la différence pour aboutir à des différences de droits  avec de temps à autre des sursauts hypocrites, comme ceux de l’avocat médiatique des droits de l’homme, Julius Grey, qui après avoir déclaré qu’il ne voyait aucun inconvénient au port de la burqa dans l’espace civil, puisque lui-même pouvait se balader avec un haut-de-forme, se raidit soudainement en déclarant que la jeune fille qui ne veut pas enlever sa burqa à l’école va trop loin. L’approche au cas par cas mène inévitablement à la contradiction.

Il y a quelques années, lors d’un de ses nombreux entretiens avec Tarik Ramadan, expert en laïcité halal, le sociologue Edgar Morin suggérait que la constitution française fût amendée en remplaçant l’article « La France est une république laïque » par « La France est une république multiculturelle » sous l’œil ravi, de celui qui déclarait récemment, « la France est de culture musulmane ». Quoi de plus jouissif pour ce fin connaisseur de la taquïya et moraliste rigoureux, que de faire du domaine de l’autorité publique, le pur reflet de la société civile, où les communautarismes s’installent en force face au recul de l’État?

Si le mouvement qui prône la laïcité « halal », c’est-dire le mouvement qui cède peu à peu aux injonctions pour réintroduire la religion dans les écoles et dans les autres appareils d’État, l’emporte, alors la laïcité mourra. Ce ne serait pas seulement dû aux communautaristes, mais en bonne part à cette nouvelle trahison des clercs.



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